Nos années France 5 : "Quand tu es présentateur, tu ne peux pas sourire impunément"

Arrêt sur images

Et si on se replongeait dans de vieilles émissions d'ASI à la télé, distillées sur le site en calendrier de l'Avent depuis le début décembre ? Pour la fin d'année, Emmanuelle Walter prend la chaise de Daniel Schneidermann et en fait son invité, le temps d(...)

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L'émission
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  • Presentation
    Emmanuelle Walter
  • Préparation
    Emmanuelle Walter et Adèle Bellot
  • Deco-Réalisation
    Sébastien Bourgine et Antoine Streiff
Et si on se replongeait dans de vieilles émissions d'ASI à la télé, distillées sur le site en calendrier de l'Avent depuis le début décembre ? Pour la fin d'année, Emmanuelle Walter prend la chaise de Daniel Schneidermann et en fait son invité, le temps d'une émission. Avec lui en plateau, André Gunthert, chroniqueur Arrêt sur images.

1995, "L'irruption des vrais gens" à la télé

Commençons par un sujet d'actualité : la grève. En décembre 1995, les manifestants protestent contre le plan Juppé pour les retraites. Quelques jours avant le retrait de la proposition de loi, Arrêt sur images consacre une émission à la représentation du peuple à la télévision.

Les "vrais gens", une rareté à l'époque ? "On avait tous dû être impressionnés par cette irruption des gens", se souvient Daniel Schneidermann. Une impression "périodique"chez DS, comme lorsque apparaît l'émission de télé-réalité Loft Story, en 2001. "On voyait des gens, on entendait des discours qui habituellement étaient invisibilisés". Ou plus récemment, lorsque le mouvement des Gilets jaunes fait irruption dans l'actualité, "avec ses problèmes de fins de mois, de frigos à remplir". Habituellement, quand les "vrais gens" sont conviés sur les plateaux, à la télé, remarque André Gunthert, "ils ont un rôle". Que ce soit en "shopping-addicts" pendant les soldes ou en "victimes" pendant les grèves. Des victimes bien sélectionnées, elle aussi : les agents de nettoyage attirent moins les caméras que les commerçants qui souffrent de la grève.

Le 20 janvier 1996, Arrêt sur images reçoit Pierre Bourdieu, Jean-Marie Cavada et Guillaume Durand, pour une émission à la riche postérité. Sur le plateau, Bourdieu refuse de s'exprimer sur la grève du mois précédent. "Ce qui l'a choqué", rappelle Gunthert, "c'était de le présenter du côté des grévistes, ce qui détruisait immédiatement sa position d'autorité"

Daniel Schneidermann rappelle que la tension, dès le début de l'émission, était très forte, à cause du retard de Cavada. Point saillant de l'émission, pour Gunthert, le moment où Bourdieu remet en cause le "ton" utilisé par les présentateurs de télévision : "On peut remettre en cause un énoncé, ce qu'il dit, un mot, mais on ne peut pas discuter d'une attitude. Or Bourdieu dévoile cet aspect du dispositif". D'où ce que Gunthert voit comme de "l'arrogance" de Cavada, mis en cause par Bourdieu. Daniel Schneidermann, lui, se souvient plutôt d'un Cavada "terrifié" par le sociologue. 

Bourdieu avait peut-être bien raison

Toujours en janvier 1996, Mitterrand vient de mourir. Edwy Plenel et Régis Debray échangent sur ses obsèques... et ses zones d'ombre. Mitterrand, "je l'ai beaucoup aimé avant de déchanter brutalement quand on a découvert Pétain, Bousquet, là ça a été une espèce d'effondrement", se souvient Daniel Schneidermann. Mais une forme de "révérence" imprègne encore cette émission de 1996.

"Aujourd'hui, la dynamique de la polémique a pris le pas sur toutes les autres formes d'affrontement", commente Gunthert face à l'échange feutré, mais néanmoins ferme entre les deux invités.

Le 7 février 1999, Arrêt sur images sort "le" scoop qui lui vaudra, des années plus tard, sa suppression de France 5. Des racines et des ailes a diffusé un reportage bidonné sur un "blessé" en haute montagne sauvé par des CRS... et qui était en réalité lui-même un CRS et pas du tout blessé. 

Le CRS ayant par la suite été muté, Emmanuelle Walter évoque sa "culpabilité" de journaliste face à ce scoop : "Nuire aux puissants, c'est une chose, ce n'est pas un problème, mais nuire aux petites gens, aux gens qui n'ont rien demandé, je trouve ça très difficile". Ce à quoi Daniel Schneidermann répond : "Je n'ai pas un gramme de culpabilité parce qu'il y a une autre victime dans cette affaire, ce sont les spectateurs". Et de rappeler que Patrick de Carolis, à l'époque présentateur de l'émission et devenu patron de France Télévisions des années plus tard, "n'a jamais pardonné" cette enquête à Arrêt sur images. Prouvant, selon Daniel Schneidermann, que comme le disait Bourdieu "on ne peut pas critiquer la télé à la télé". "Bourdieu a eu tort pendant 13 ans. Il a eu raison ensuite."

"Sur le plateau, mon rôle est de résister à l'émotion"

Autre émission mémorable : 7 novembre 1999, Dominique Strauss-Kahn vient de démissionner de son poste de ministre de l'Economie suite au scandale de la MNEF (gestion opaque, emplois fictifs, etc.). Paul Moreira, Armelle Thoraval et Alain Finkielkraut débattent de cette démission. "La question que pose cette séquence, c'est celle du pouvoir de la presse", résume Daniel Schneidermann, rappelant que DSK sera finalement relaxé dans son procès pour "faux et usage de faux" dans cette affaire.

Mais "l'impunité des puissants devant la justice, c'est encore tout à fait vrai dans la France d'aujourd'hui", explique Daniel Schneidermann, qui conclut : "depuis les années 1990, la presse a pris une place qui était à prendre". Gunthert approuve, prenant l'exemple des violences sexuelles, de plus traitées par les médias, malgré les lenteurs de la justice.

En novembre 2001, la capitale de l'Afghanistan, Kaboul, vient de tomber. Trois reporters sont tués par les talibans. Sur le plateau, deux grands reporters de France 2 et TF1, Claude Sempère et Patricia Alemonière. "Je considère que sur le plateau, mon rôle est de résister à l'émotion" qui se dégage des invités, estime notre animateur. "Dans l'effet d'image, ça peut produire l'effet du type totalement insensible".

"Le présentateur doit accompagner l'événement", analyse Gunthert. "Et il y peut y avoir des effets de discrépances."

quand Zemmour n'était pas encore (tout à fait) Zemmour

Toujours en 2001, à l'occasion de la journée de "la" femme, la journaliste Sophie Borne-Bennett se livre à un "arrêt sur images" sur les tenues des animateurs du PAF. Sur notre plateau quatre hommes débattent - tandis que les deux femmes journalistes présentes se taisent. 

"C'est la honte absolue", admet Daniel Schneidermann. "On ne le voyait pas à l'époque qu'on était entre mecs blancs". L'époque a évolué, et le sujet de la parité des plateaux est sorti de l'invisibilité - à Arrêt sur images comme ailleurs.

Pour terminer, une émission de 1999 avec Eric Zemmour et Jean-Michel Aphatie. Zemmour, avant qu'il ne devienne ce polémiste d'extrême droite invité aux conventions de Marion Maréchal-Le Pen ; et Aphatie avant qu'il ne devienne "un peu chien de garde", résume Emmanuelle Walter.

Daniel Schneidermann s'interroge : "Est-ce que c'est la société qui, en 20 ans, s'est droitisée, ou est-ce que c'est le paysage médiatique d'aujourd'hui, l'obligation absolue d'être dans la polémique qui a transformé ces deux aimables confrères ?" Un peu des deux, peut-être.

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