Assa Traoré : "On a établi un rapport de force avec les médias"

Arrêt sur images

La soeur de Adama Traoré revient sur son combat

L'émission
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Cinq mois déjà que la mort d’un jeune homme, lors d’une opération de gendarmerie dans le Val d’Oise, jette une lumière étrange sur le fonctionnement des institutions françaises : police, gendarmerie, justice, pouvoirs locaux, pouvoirs nationaux… et médias évidemment. Cette mort, survenue le 19 juillet, c’est celle d’Adama Traoré. Nous revenons ici sur le traitement médiatique de cette affaire en compagnie d’Assa Traoré, sœur de la victime et devenue porte-parole de la famille, ainsi que David Perrotin, journaliste du site Buzzfeed, qui suit l’affaire depuis ses débuts.

Coulisses et résumé de l’émission, par Anne-Sophie Jacques :

Rien n’arrêtera Assa Traoré dans sa quête de vérité sur les causes du décès de son frère Adama. Rien. Sa force balaie tout. Sa parole est cristalline. Sa volonté de fer. Nous le sentons sur le plateau. Assa Traoré a accepté immédiatement notre invitation. "Parce que c’est vous" a-t-elle expliqué au téléphone. Parce que je l’avais rencontrée cet été. Parce que j’avais fait le voyage à Beaumont-sur-Oise – ville de son frère et d’une partie de sa famille – pour l’écouter. Et non l’entendre. Ecouter sa douleur. Mesurer son combat naissant contre la machine étatique et médiatique. Recueillir ses mots tout comme l’ambiance autour de ce banc du quartier de Boyenval où nous nous sommes assises et puis les retranscrire le plus fidèlement possible.

[Acte 1]

Beaumont-sur-Oise, où tout a commencé. Le 19 juillet, jour de ses 24 ans, Adama Traoré meurt après une interpellation par la gendarmerie. Sa mort provoque des échauffourées dans la ville – et c’est ce que retiennent dans un premier temps les JT qui consacrent au sujet quelques secondes seulement. Ses proches évoquent rapidement une bavure policière. Le procureur de Pontoise Yves Jannier, autopsie à l’appui, évoque un malaise cardiaque. Une seconde autopsie est alors demandée mais le procureur assure qu’aucune trace de violence n’est susceptible d’expliquer le décès.

Pourtant, selon une dépêche AFP du 28 juillet, les deux autopsies concluent à un "syndrôme asphyxique" à l'origine du décès. Elément aggravant : le lendemain, L’Obs révèle que les gendarmes qui ont arrêté Adama Traoré ont déclaré devant les enquêteurs que le jeune homme avait "pris le poids de leur trois corps" au moment de son interpellation. Pour autant, le 30 juillet, lorsque les JT évoquent un des premiers rassemblements de soutien, ils continuent de relayer les conclusions du procureur comme nous le racontions ici. "Les médias ont criminalisé mon frère qui est pourtant la victime" explique Assa Traoré. "On le fait passer pour un délinquant, pour un alcoolique, pour un drogué". Or les coupables, selon elle, ce sont les gendarmes. Les médias écoutent d’abord la version du procureur et des forces de police avant celle de la famille.

[Acte 2]

C’est d’ailleurs le procureur qui a lâché aux médias, dès le soir de sa mort, qu’Adama Traoré était suspecté dans une affaire d'extorsion de fonds. Or il n’en est rien, assure Assa Traoré qui rappelle les faits : son frère Bagui, assis à une terrasse de café, subit un contrôle d’identité. Adama arrive sur place mais il n’a pas sa carte avec lui. Il décide de partir mais les gendarmes le poursuivent. "Adama n’est pas parti parce qu’il était un voyou mais parce qu’il n’avait pas sa carte d’identité". Mais d’où vient cette histoire d’extorsion de fonds ? Assa Traoré l’ignore. Certes, son frère Bagui a treize mentions à son casier judiciaire, comme l’écrit l'AFP. Sans préciser que ces mentions s’arrêtent en 2013 – date à laquelle Bagui Traoré est devenu père.

Assa Traoré s’estime dans un rapport de force avec les médias, mais un rapport payant : de nombreux journalistes les soutiennent. En revanche, certains autres ne sont pas les bienvenus – M6 par exemple. Pour quelles raisons ? W9, chaîne qui lui appartient, a diffusé le clip de Black M en floutant le tee-shirt "Justice pour Adama" que le rappeur portait. "Il y a eu un acharnement contre mon frère" poursuit Assa Traoré. Les gendarmes lui gardaient probablement rancune d'un précédent non-lieu, comme le soutient Lassana, autre frère d’Adama et d’Assa, dans cette interview accordée au blog Quartiers libres. Il faut savoir également que "ces jeunes citoyens peuvent se faire contrôler cinq fois dans la journée par des gendarmes qui les connaissent parfaitement" souligne Assa Traoré. "C’est un abus de pouvoir" selon elle.

[Acte 3]

Autre adversaire : la municipalité de Beaumont-sur-Oise et sa maire UDI Nathalie Groux. Quand Mouloud Achour, animateur du Gros Journal, a souhaité interroger Assa Traoré à Beaumont, la mairie et la préfecture ont refusé que l’équipe de Canal+ installe leur plateau – ce qui n'a pas empêché Achour de mener l’interview en marchant dans les rues. Dans cette émission, Assa Traoré a accusé l’élue d’être du côté des forces de l’ordre et donc de la violence policière – accusation qui a fait l’objet d’une plainte en diffamation déposée (puis retirée) par la maire.

Notre invitée est formelle : "la maire ne respecte pas notre deuil. Elle a refusé d’accueillir le corps d’Adama à Beaumont, elle a refusé de prêter des chaises et des tables pour le repas, elle a refusé l’organisation d’un pique-nique en bas de chez nous. Et dans la semaine où elle a porté plainte, elle a partagé sur Facebook, à deux reprises, un message invitant les français de souche à s'armer pour venir en aide aux policiers". David Perrotin, journaliste de Buzzfeed, n’a de son côté jamais réussi à joindre Nathalie Groux qui refuse de s’exprimer dans les médias. Laquelle a finalement publié une lettre ouverte assurant qu’elle a présenté ses condoléances à la famille… une lettre amendée et publiée sur la page Facebook Vérité pour Adama qui rectifie les dires de l’élue. Cette page est conçue comme un média autonome, précise Assa Traoré.

Les rapports sont donc tendus avec l’élue, et le conseil municipal a été annulé deux fois – avant de se tenir finalement jeudi 8 décembre, jour de l’enregistrement de l’émission. Lors du premier report le 17 novembre, les journalistes étaient-ils présents ? Très peu se sont déplacés mis à part les localiers, raconte Perrotin. Ce dernier revient sur le traitement médiatique aux premières heures de la mort d’Adama Traoré : c’est Le Parisien qui a d’abord relayé les échauffourées. Les proches de la victime se sont d’ailleurs émus de voir que les journalistes se déplaçaient pour couvrir les violences et non pour la mort d’un citoyen français. Depuis, Assa Traoré a des contacts privilégiés avec certains journalistes du Monde ou de Libération. Mais pas ceux de l’AFP.

[Acte 4]

Les proches ont donc leur propre média avec la page Facebook qu’ils alimentent notamment de vidéos prises en direct, comme celle filmée par Almamy Kanouté lors du premier conseil municipal annulé. "C’est une façon de nous protéger", explique Assa Traoré, "car la parole des forces de l’ordre a plus de crédibilité". Quand Le Parisien écrit que les habitants sont arrivés très en colère, les images sont là pour prouver le contraire. D'autres médias, comme Le Figaro, donnent dans un même article la version des autorités publiques puis celle de la famille. Un "mix" qui n'est pas la vérité déplore Assa Traoré.

Ce traitement médiatique se retrouve dans toutes les affaires de violences policières, synthétise David Perrotin, et notamment celle de Rémi Fraisse, tué par un tir de grenade offensive lors d’une manifestation contre le barrage de Sivens en octobre 2014. Dans un premier temps, les dépêches se nourrissent de la version des autorités. Puis, dans un second temps, certains journalistes enquêtent. Mais il faut du temps – incompatible avec l’information en continu, selon le journaliste. A-t-on le droit de filmer les forces de l’ordre ? Bien sûr, affirme Perrotin : "les forces de l’ordre en action sur la voie publique ne bénéficient pas de droit à l’image". Il est étonnant que le ministère de l’Intérieur ne le rappelle pas, regrette le journaliste. Une garde à vue pour diffusion d’images de la police ou des gendarmes est par conséquent illégale.

[Acte 5]

Autre affaire de violence policière vieille de trente ans : celle de Malik Oussekine – Franco-Algérien de 22 ans – frappé à mort par la police le 6 décembre 1986 en marge des manifestations contre la loi Devaquet. Nous sommes en pleine cohabitation. François Mitterrand, président de la République, fait le choix de se rendre chez la famille. Et pour Adama ? Peu de politiques ont manifesté leur soutien à ses proches – hormis le député anciennement socialiste Pouria Amirshahi qui a interpellé le 2 novembre à l’Assemblée le ministre de l’Intérieur (devenu depuis premier ministre) Bernard Cazeneuve. Lequel a préféré défendre l’honneur des policiers sans un mot pour la famille Traoré (à la différence de Charles Pasqua, qui avait tout de même eu un mot de compassion pour Oussekine).

"L’affaire Adama est politique" assure Assa Traoré. Cazeneuve choisit de ne pas prononcer le nom de son frère qu’il évoque comme un "sujet". De même, pour son premier déplacement en tant que ministre de l’intérieur, comme le signalait Libération, Bruno Le Roux choisit de se rendre à quelques encablures de Beaumont pour rencontrer les gendarmes de l’Isle d’Adam, sollicités lors de l’arrestation d’Adama Traoré.

David Perrotin rappelle que, pour son premier déplacement en tant que ministre de l’Intérieur, Manuel Valls avait rendu visite au commissariat où Amine Bentounsi fut tué d'une balle dans le dos par un policier en avril 2012. C’est un choix politique de la part du gouvernement socialiste estime le journaliste : "Cazeneuve nous interdit de parler des forces de l’ordre et des violences policières". Et de regretter qu’aucun journaliste des grands médias n’interroge les politiques sur l’affaire Adama Traoré. "C’est un combat familial", conclut Assa Traoré, "un combat qu’on emmènera jusqu’au bout".

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