Bolloré rachète Prisma : tuera-t-il "Capital" ?
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Bolloré rachète Prisma : tuera-t-il "Capital" ?

Ce que vous ne pourrez peut-être plus lire dans le mensuel économique

Le magazine économique est réputé pour ses enquêtes mordantes à propos des entreprises et de leurs patrons... dont Vincent Bolloré, le patron de Vivendi (Canal +, CNews, C8...) ses sociétés, ses relations d'affaires ou personnelles. Nous avons regardé quel types d'articles pourraient ne plus avoir droit de cité dans quelques mois.

La nouvelle a cogné comme une matraque au sein du premier groupe de presse magazine français, Prisma Media. Lundi 14 décembre, son actionnaire historique, Gruner + Jahr, filiale allemande du géant Bertelsmann (aussi propriétaire de M6 et de RTL), et Vivendi, contrôlé par Vincent Bolloré, annoncent peu avant 10 h qu'ils sont entrés en négociations exclusives pour l'achat de Prisma par Vivendi. Dans les rédactions des 20 titres concernés, dont Voici, Gala, Femme Actuelle, Ça m'intéresse, Télé-loisirs, Geo ou Capital, les 480 journalistes titulaires et 300 pigistes réguliers tombent des nues, n'ayant pas été prévenus – les rédacteurs en chef et les délégués syndicaux l'avaient été au petit matin. Tous savaient que Bertelsmann, après s'être débarrassé de toutes ses filiales de presse magazine en Europe, sauf en France et en Allemagne, cherchait potentiellement à vendre. Mais certainement pas que l'acheteur ne serait nul autre que Bolloré, de loin le plus interventionniste des milliardaires propriétaires de l'écrasante majorité des grands médias français.

Bolloré, qui cherche toujours à acquérir Europe 1 et le JDD auprès d'Arnaud Lagardère, deviendrait ainsi propriétaire d'un beau morceau de la presse magazine française : 1 200 salariés, plus de 300 millions d'euros de chiffre d'affaires et un résultat positif de 40 millions d'euros estimé en 2020. Le tout payé "entre 100 et 150 millions d’euros" selon un expert sollicité par Le Monde. Dans les rédactions, une fois la nouvelle digérée, tous s'interrogent sur leur avenir, Bolloré n'étant réputé ni pour ses largesses sociales, ni pour son respect de l'indépendance journalistique. Le rédacteur en chef de StreetPress fait immédiatement la remarque sur Twitter, Europe 1 rapporte les inquiétudes des rédactions. "Pourra-t-on encore paparazzer dans Voici des chanteurs d'Universal ? Sera-t-on obligé de mettre une fois par mois Cyril Hanouna à la Une de Télé Loisirs ?", questionne Le Parisien. Mais les yeux se tournent surtout vers le "poil à gratter" du groupe Prisma : "Capital est le média le plus concerné dans un premier temps, ils ont toujours bénéficié d'une grande indépendance vis-à-vis des grandes entreprises", pointe auprès d'Arrêt sur images le journaliste de Geo et secrétaire général SNJ-CGT, Emmanuel Vire.

Indépendant et mordant : tout ce que déteste Bolloré

Depuis sa naissance en 1991, le mensuel économique Capital propose une ligne éditoriale résolument libérale, à l'anglo-saxonne, inspirée des poids lourds de la presse financière mondiale, le Financial Times et le Wall Street Journal... jusqu'à leur rôle de garde-fou des excès d'un libéralisme idéalisé. Si le magazine peut taper sans retenue sur les gaspillages d'argent public et l'imposition trop lourde, il n'hésite pas à faire de même avec les entreprises, petites ou grandes, ainsi que sur leurs patrons. Sa rédaction mène des enquêtes économiques en profondeur, révélant souvent des informations gênantes lui permettant de vendre entre 150 000 et 200 000 exemplaires chaque mois. Cela procure de confortables bénéfices à l'actionnaire : Gruner + Jahr étant un groupe allemand spécialisé dans les médias, une rareté en France, les 35 journalistes de Capital bénéficient de toute sa protection – même s'il se dit que depuis le rachat par Bertelsmann en 2014, M6 et RTL ne font pas l'objet d'enquêtes approfondies.

"Il est arrivé plus d'une fois que les articles de Capital aient ou puissent avoir des conséquences sur les budgets publicitaires d'autres journaux du groupe, mais on a toujours eu une direction et un actionnaire qui nous ont laissé faire", raconte ainsi à ASI le rédacteur en chef adjoint chez Capital et élu CFDT au Conseil social et économique de Prisma Media, Philippe Eliakim. "Je n'ai jamais eu une telle liberté qu'à Capital", poursuit cet ancien de Libération et des Échos. "Personne n'a jamais subi la moindre pression ici, on peut publier des papiers qui cognent ou saluent des entreprises et on l'a toujours fait." D'autres journalistes de la rédaction, joints sous condition d'anonymat, racontent les tentatives, toujours infructueuses, de censure venues d'hommes d'affaires et de responsables politiques plus ou moins puissants, parfois même afin d'empêcher la publication d'articles critiques. "On se dit qu'on ne peut vivre que dans la liberté d'être impertinents", conclut Eliakim.

Nombreux articles sur Bolloré, ses sociétés, ses amis

Comme les autres poids lourds du capitalisme français, Bolloré, son groupe et ses médias bénéficient d'une grande attention du plus impertinent des titres économiques. Sur son site web, Capital ne se prive pas d'égratigner le grand patron. Il a ainsi raconté comment il avait "coulé Gameloft", une entreprise de jeux vidéos sur mobile florissante, payée à prix d'or, et démolie par son interventionnisme. Comment le groupe Bolloré avait emporté une bataille juridique de longue haleine contre la suppression d'une niche fiscale, lui permettant de "récupérer plus de 200 millions d'euros" auprès de l’État en 2020. Mais aussi l'échec d'Autolib et de ses versions provinciales. Ou ses "petits secrets", dont d'énormes dettes cachées et des relations de voisinage exécrables, comme ici à Saint-Tropez : "En 2000, l’homme d’affaires avait obtenu la cession du somptueux Domaine de La Bastide Blanche à la barre du tribunal de commerce contre la promesse d’y laisser vivre Marius Brun, le paysan de 70 ans qui occupait un cabanon de la propriété. Mais Marius seulement… En juin 2011, quelques semaines seulement après le décès du retraité, «Bollo» n’a pas hésité à faire valoir ses droits en faisant expulser sa compagne, Claude, âgée de 65 ans."

CNews, qu'il est formellement interdit de critiquer dans les médias Bolloré, y compris par l'humour, est aussi régulièrement brocardée par Capital, tout comme Canal+. Capital a ainsi suivi avec attention le plan social lancé au sein de la chaîne cryptée, titrant "Vincent Bolloré sacrifie un salarié sur six". Le site web a également chroniqué la désaffection de l'émission d'Eric Zemmour sur CNews par les annonceurs publicitaires, et de la chaîne par la CGT. Plus récemment, il a aussi conté comment "Vincent Bolloré poursuit sa purge à Canal+" avec le licenciement de Sébastien Thoen et la mise à pied de Stéphane Guy. Ne cherchez pas ces informations sur le site web de CNews : elles n'y figurent pas, tout simplement, les articles évoquant Bolloré et ses sociétés étant uniformément flatteurs depuis 2018. N'essayez pas non plus de les voir sur Canal+ : peu après son arrivée, Bolloré a directement censuré un reportage sur le Crédit Mutuel, sa banque, de son émission d'enquête Spécial Investigation – avant de faire supprimer l'émission tout entière.

Si les articles de la rédaction web de Capital – comme ceux de Business Insider, média web cousin – n'épargnent pas Bolloré, les journalistes de l'édition papier du magazine y publient très régulièrement des articles encore plus déplaisants pour le futur propriétaire... ainsi que pour ses amis personnels et ses relations d'affaire. Dans le numéro de début novembre, Bolloré se retrouve dans le trio de queue d'un sondage sur les patrons appréciés (ou pas) des Français : "Son image de prédateur s'atténue", constate le commanditaire du sondage à propos de la hausse de 5 points de sa faible cote d'admiration. En décembre, une longue enquête dévoile tous les détails de la tentative de prise de contrôle du groupe d'Arnaud Lagardère par Bolloré, qui "veut le scalp de l'héritier", ce dernier l'ayant contraint à l'échec jusqu'à maintenant. Enfin, en décembre, c'est à l'un des amis les plus chers de Bolloré, Nicolas Sarkozy, que Capital s'en prend frontalement : il expose en effet que l'ancien président de la République n'est "pas si bon que cela en business". L'article dévoile ses nombreuses sources de revenu, notant qu'il ne joue pas en "première division" des ex-chefs d’État, ses discours étant moins bien payés que ceux des autres à cause de sa mauvaise maîtrise de l'anglais et de sa tendance à ne parler que de lui-même. Ouch.

Les journalistes de Capital envisagent le pire

"Tu te rends compte de ce que tu as au moment ou tu le perds, nous, c'est avec l'annonce de rachat qu'on a réalisé la chance qu’on avait de pouvoir taper sur tout le monde", observe un des journalistes de la rédaction de Capital joints par ASI. "On a fait des papiers sur Hanouna, sur CNews et Canal+... on se dit que ça va être compliqué sur beaucoup de thématiques qu'on couvre", poursuit-il, fataliste : "Si on ne peut pas parler de Bolloré et de CNews, ce serait presque le moins pire. C'est dur mais on s'en remettra, comme Le Figaro qui ne critique pas Dassault. Ce sera un truc tabou et les lecteurs le sauront." Il s'inquiète cependant de l'étendue du réseau d'amitiés personnelles et professionnelles de Bolloré, qui pourrait étendre significativement les sujets "tabous" jusqu'à empêcher la rédaction d'enquêter à propos d'une part massive du monde économique... et il n'exclut pas que l'homme d'affaires décide même de fermer le titre encombrant, ou d'y appliquer la "méthode Reworld", ce qui signerait sa mort journalistique.

Les journalistes de Capital contactés par ASI prennent tous soin d'indiquer qu'ils ne veulent "pas faire de procès d'intention" à leur futur propriétaire, mais ne se disent pas dupes, et cherchent donc à assurer leurs arrières. Une société des journalistes (SDJ) "va être réactivée" par la rédaction, indique Vire, le secrétaire général du SNJ-CGT, précisant que "l'objectif des organisations syndicales va être d'arriver à ce qui avait été fait aux Échos lors de la prise de contrôle de LVMH, avec des garanties données à la rédaction". En 2007, après une bataille de plusieurs mois avec son actionnaire d'alors, vendeur au groupe de Bernard Arnault, la SDJ du quotidien économique avait obtenu un droit de veto sur la nomination des directeurs de la rédaction, et la création d'un "comité d'indépendance" dont elle nommait deux des six membres – ce qui n'avait pas empêché Arnault d'y nommer aussi son fils et son bras droit en 2008. Vincent Bolloré n'est cependant pas Bernard Arnault, et rien ne dit qu'il respecterait d'éventuelles garanties données par ses prédécesseurs.

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