Retraites : BFMTV et CNews se mobilisent (contre la grève)
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Retraites : BFMTV et CNews se mobilisent (contre la grève)

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C'est rageant pour BFMTV et CNews. Tant d'efforts et au final, une grève très suivie et peu d'incidents dans les cortèges. Pendant près d'une semaine avant le fameux jour J, ces chaînes d'info ont pourtant tout fait pour discréditer le mouvement en insistant sur les conséquences pour les usagers sans transport, les mamies sans médecin, les enfants sans école, les restaurateurs sans client. Sans oublier la violence et les black blocs. Des duplex, des témoins, des experts et même Michel Sardou : retour sur ce rouleau compresseur en continu qui n'a pas eu l'effet escompté pour ce premier round.

Dure semaine pour Olivier. Ce journaliste de CNews n'a pas trop le moral…

En même temps, à force de regarder sa chaîne…

Chez les concurrents d'en face, sur BFMTV, l'ambiance n'était pas forcément meilleure.

Oui, cette semaine, ces chaînes d'info ont diffusé de nombreuses images d'archives anxiogènes dans les jours qui ont précédé la mobilisation du 19 janvier. La crainte des débordements, certainement.

BFMTV a d'ailleurs essayé d'en savoir plus auprès de la préfecture de police de Paris…

Sur CNews, Laurence Ferrari a carrément demandé des conseils à un criminologue…

La preuve que c'est dangereux ? La chaîne a filmé des carreaux cassés dans un restaurant (alors que la manifestation n'a pas eu lieu).

Autant de bonnes raisons pour ne pas y aller. Surtout que ce n'est pas vraiment le moment de faire grève. Rien qu'à l'idée que des gens puissent descendre dans la rue pour protester contre cette réforme, ça les rend dingues les éditorialistes.

La grève ? "C'est un suicide pour une France qui va déjà très mal"

Prenez l'économiste Olivier Babeau sur BFMTV (vous l'avez déjà croisé sur ASI). Dimanche 15 janvier, à J-4 avant la grève, il était aussi chaud qu'un black bloc : "Je suis en colère parce que je crois que ce blocage, fondamentalement, c'est un suicide pour une France qui va déjà très mal. On sort de plusieurs années de gilets jaunes, on sort d'une pandémie mondiale de deux ans, on est face à une guerre face à la Russie dont on ne sait pas si elle va dégénérer."

En un mot, résumé sur le bandeau :

Les syndicats sont d'autant plus irresponsables qu'ils s'en prennent, c'est bien connu, aux plus précaires. "Ceux qui vont souffrir jeudi, ce sont les plus modestes, a poursuivi l'éditorialiste, c'est ceux qui ont besoin de ces journées de travail parce que ce serait trop juste de s'en passer." Une tirade accompagnée d'images d'illustration (grosse semaine chez les documentalistes de BFMTV) pour montrer toutes ces ouvrières si pressées de coudre des jeans

Et ce ne sont pas les autres éditorialistes de BFMTV qui ont contredit Babeau ce soir-là. Sur les quatre présents, une seule était en désaccord. C'était facile pour la repérer, elle était dans un encadré rouge (les autres étaient dans un carré vert).

Dans l'équipe des verts, il y avait notamment l'ancienne ministre de la culture, Roselyne Bachelot. Elle aussi, elle était particulièrement remontée contre les futurs grévistes : "On entraîne dans le mouvement des gens qui peut-être n'ont pas envie du tout d'arrêter de travailler mais qui y sont contraints par des gens qui les forcent à ne pas travailler, qui dérangent des personnes âgées qui ont des rendez-vous chez le médecin […] et ça c'est intolérable". C'est vrai que le problème du secteur de la santé en ce moment, c'est cette grève qui empêche mamie d'aller chez le médecin.

Syndicats accusés, levez-vous

Quand les éditorialistes ne dézinguent pas les grévistes, ils prennent pour cible les syndicalistes. Avec un dispositif assez redoutable : après avoir diffusé toute la journée des reportages sur les conséquences négatives de la grève dans un secteur, un responsable syndical du secteur en question est ensuite invité en plateau non pas pour qu'il s'explique sur ses motivations, mais plutôt pour "répondre" à ceux qui seront potentiellement impactés par la grève.

Exemple avec les raffineurs : les chaînes d'info agitent la menace de pénurie. Les "syndicats répondent"... mais peinent à convaincre face à une infirmière libérale qui a besoin de sa voiture pour prodiguer les soins chez ses patients.

La chaîne n'a plus qu'à changer son bandeau "les syndicats répondent" par un autre plus accrocheur.

Un procédé qui marche pour toutes les professions.  Prenez des profs : des classes fermées à cause de la grève ? C'est galère pour les parents. Alors "les syndicats répondent". Mais peinent à convaincre face à un parent d'élève qui ne pourra pas travailler car il devra garder ses enfants.

La chaîne n'a plus qu'à changer son bandeau

Oui, cette grève n'est pas une bonne idée pour les chaînes d'info. Mais si vous ne l'avez pas encore compris, peut-être que ce sera plus clair en chanson…

Sardou, expert-retraite de BMFTV

S'il y en avait un qu'on n'attendait pas là, c'est bien lui…

Entre deux annonces sur sa nouvelle série de concerts, le chanteur de 75 ans a été interrogé sur la réforme des retraites. Priorité au direct : "Moi je suis un peu contre cette manif […] je suis contre le fait de paralyser la France. Ce n'est pas utile en ce moment, enfin ça, c'est mon idée […] Paralyser la France après avoir subi le Covid, les Gilets jaunes, ça va les mecs quoi… Et ce qui me fait le plus peur, ce sont les bastons, les fameux black machins."

Black machin + paralysie, le compte est bon. D'ailleurs, Michel, il n'a "jamais fait grève". Et croyez-le, quand il dit ça, ce n'est pas par calcul, il est très sincère. Son ami Patrick Balkany peut témoigner de sa sincérité, ils ont fait les quatre cents coups ensemble…

Coupez ! Pas mal comme séquence, non ? C'est court mais efficace. Il n'y a plus qu'à en faire des bandeaux pour le reste de la journée

"Je ne suis pas très optimiste pour Didier"

Si vous n'êtes pas sensibles aux arguments de Sardou, peut-être que vous changerez d'avis en prenant conscience des coûts d'une telle grève.  Sur BFMTV, l'économiste libéral, Marc Touati (déjà croisé sur ASI lors d'un débat mémorable avec Mélenchon) a sorti sa calculette. Et y'a de quoi transpirer : "Un jour ouvré, c'est à peu près 10 milliards d'euros de création de richesse. On estime qu'il y aura une baisse d'activité de 15 à 20 % […] ce qui veut dire qu'on pourrait avoir une perte pour une journée de grève dure, entre 1,5 et 2 milliards d'euros." Boum !

Et Touati a réponse à tout : "On me dit, si on n'a pas consommé le jeudi, on va consommer le vendredi. Certes, sauf que pour les restaurateurs, on ne va pas manger deux fois le vendredi au restaurant, ce qui veut dire qu'on aura vraiment un manque à gagner durable."

Les restaurateurs justement, démonstration par l'exemple. Le matin du 19 janvier, BFMTV a envoyé "Roselyne et Emmanuel" chez un restaurateur pour voir concrètement les conséquences d'une grève. Direction "Le Versailles", à Issy-les-Moulineaux (à seulement 19 min à pied du siège de BFMTV d'après Google maps, grève des transports oblige).

Interview exclusive de "Roselyne" : "Didier, on va dire que c'est calme aujourd'hui."

Analyse exclusive de l'expert : "Je ne suis pas très optimiste pour Didier ce midi." Entre les grévistes et ceux qui télétravaillent pour éviter les galères dans les transports, les rues sont désertes.

Manque de chance, en plus, Didier avait prévu d'organiser un concert de jazz ce jeudi soir dans son restaurant. Analyse de l'expert : "Tous les événements qui étaient prévus depuis longtemps sont forcément contrariés. Alors Didier, bah, je ne sais pas, faut qu'il rameute les voisins pour les faire venir. Nous aussi."

Quelques minutes plus tard, les journalistes ne diront rien de la salle qui est en train de se remplir en arrière-plan…

Cette séquence "resto vide" est une variante d'un grand classique des chaînes d'info en continu un jour de grève : aller sur le terrain pour constater les désagréments d'une grève. Un exercice un peu périlleux car très aléatoire. 

Le jour J, BFMTV a envoyé ses deux reporters de choc, Cédric et Ashley (que vous connaissez bien puisqu'ils avaient couvert avec brio les obsèques d'Élisabeth II). Et à chacun de leurs duplex, ils témoignaient de la galère dans les transports… avec des métros qui circulaient en arrière-plan.

Mention spéciale à Ashley qui a même fait rater son RER à une passagère (le train démarre pendant l'interview).

Duplex en direct du métro, micro-trottoir d'usagers mécontents : rien que du très classique. En revanche, on n'avait encore jamais eu le chantage à l'électricité. Une prouesse signée Bruce Toussaint, à 9 h 01 le jour J: "La grève provoque une baisse très sensible de la production d'électricité en France aujourd'hui, entre 5000 et 7000 MW, c'est l'équivalent de deux fois la consommation de Paris, explique le journaliste. RTE, le gestionnaire du réseau, demande à l'instant aux syndicats d'arrêter immédiatement cette action. Pourquoi ? Parce qu'il y a un risque réel de coupures de courant."

Malgré tout, malgré ce risque de coupure, malgré la galère des parents, des usagers qui cherchent leur train, des mamies qui ne peuvent pas se rendre chez le médecin, du restaurateur qui ne fera pas son chiffre, la grève a bien eu lieu. Plus d'un million de personnes ont défilé dans les rues, avec une affluence record dans des villes moyennes. Le tout dans un calme relatif, de l'aveu même de la première ministre, Élisabeth Borne (qui a salué "l'engagement des forces de l'ordre, comme des organisations syndicales, qui ont permis aux manifestations de se dérouler dans de bonnes conditions").

Peu de violences pendant les manifestations ? Pas si vite. C'était sans compter sur CNews et la capacité de la chaîne à créer son propre contre-récit. Le lendemain, la chaîne de Bolloré a tout de même réussi à consacrer une partie de sa journée à débattre des violences en affichant le nombre de blessés parmi les policiers (23).

Mieux : alors que la réforme est contestée par une large majorité de l'opinion, CNews a dégainé un sondage sorti de nulle part et défendu par quelqu'un qui manquait à cette longue liste d'anti-gréviste, mais oui…

Installez-vous dans votre canapé les gauchos, c'est cadeau :

Journaliste : "Alors que les syndicats crient au triomphe de la mobilisation contre la réforme des retraites, vous venez nous dire, ce matin sur le plateau de la matinale, que ce n'est pas gagné pour les opposants à la réforme, que les Français sont prêts à cette réforme."

Et Verdier-Molinié de dégainer un sondage OpinionWay indiquant que "70 % des actifs interrogés disent qu'ils ne feront pas grève et 76 % disent qu'ils n'iront pas manifester". Une formulation un peu curieuse avec des phrases au futur alors que la grève a déjà eu lieu ? Normal, le sondage commandé par l'Ifrap, le think tank ultralibéral dirigé par Molinié, date du 18-19 janvier (soit la veille et le jour J de la manif). Une temporalité légèrement bancale, pour un sondage dont la finalité est imparable : après tout, 1,12 million de manifestants dans la rue, c'est toujours 69 millions qui sont restés chez eux…

Encore mieux : vous saviez que les Français souhaitent le recul de l'âge légal du départ à la retraite ? Oui, c'est aussi écrit dans le sondage : 47 % des Français "préfèrent" reporter "l'âge de départ à la retraite à 64 ans" contre 30 % pour la hausse des cotisations sociales et 12 % pour une contribution supplémentaire des retraités actuels.

Comment est-ce possible ? Au-delà du caractère imposé des réponses (aucun financement alternatif n'est envisagé), le QCM avait été soigneusement rédigé : dans les réponses imposées, on ne parlait pas de hausse des cotisations mais de "baisser les salaires nets en augmentant les cotisations des salariés". De même, on ne demandait pas aux retraités une contribution, mais plutôt de "baisser le montant des pensions versées".

Conclusion de Verdier-Molinié : "Si on avait fait un référendum  […], les Français auraient été largement pour le report de l'âge de la retraite à 64 ans ou à 65 ans".

Allez encore 48 h, et ils finiront par dire qu'il n'y a pas vraiment eu grève jeudi 19 janvier, c'était juste une gigantesque panne de réveil. 

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