Nupes et économie : les médias préfèrent les experts aux chercheurs
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Nupes et économie : les médias préfèrent les experts aux chercheurs

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Outré·es par le tsunami médiatique hostile au programme économique de la Nupes, des dizaines d'économistes universitaires, dont une brochette de noms prestigieux, ont signé une tribune afin de le défendre. Mais ce soutien inédit n'a pas déclenché le même intérêt médiatique que la note du think-tank Terra Nova. Pourquoi ?

La ruine de la France à court terme, ni plus ni moins : dans la bouche des responsables de la Macronie autant que dans la plupart des médias, le programme économique de la Nupes ressemble plus à l'Apocalypse qu'à des choix appuyés, au moins en partie, par de nombreux économistes universitaires, dont certains publient des travaux de recherche reconnus dans le monde entier. La publication d'un rapport par le cercle de réflexion de centre-gauche Terra Nova, le 19 mai 2022, a fait l'objet de dizaines d'articles, en particulier dans les médias de droite, qui ont relayé cette terrifiante analyse de Guillaume Hannezo. Au point d'éclipser la tribune en forme de coup de canon publiée par l'économiste et conseiller d'Emmanuel Macron Philippe Aghion le même jour dans les Échos, comme la réponse des économistes soutenant la Nupes.

Pour Hannezo et Terra Nova, la Nupes, c'est la ruine

Dans son rapport, Guillaume Hannezo se livre à un mélange d'analyse économique, de réquisitoire politique et de roman d'anticipation sur ce qui adviendra inéluctablement : la fuite des capitaux, la sortie de l'Union européenne et la ruine, dont la crise grecque des années 2010 ne serait qu'un succédané. "Comparer la France de M. Mélenchon au cas grec, c'est lui faire le crédit qu'il saura exprimer le même attachement – et donc oublier une partie de ses positions passées (admiration exprimée pour des dictatures sud-américaines en hyperinflation, positions vis-à-vis des régimes illibéraux) qui pourraient rendre les enchaînements plus rapides. Sur une faute de quart (sic, Hannezo évoque en réalité une faute de carre, ndlr), tout cela peut déraper beaucoup plus vite, ou plus loin." 

"Avec la relance que propose Monsieur Mélenchon, équivalente au moins à 10 points de PIB, on ne pourra pas s'en sortir avec un déficit inférieur à 10 %", a-t-il indiqué à Alternatives économiques pour justifier l'anticipation économique (et apocalyptique) qui suit. Dans les médias, Hannezo est parfois présenté comme "économiste", par exemple chez BFM Business qui précise qu'il est "passé chez Vivendi ou Rothschild" – pedigree sur lequel "insiste Jean-Luc Mélenchon", ajoutent les Échos. Mais Guillaume Hannezo est le plus souvent présenté comme "ancien conseiller de François Mitterrand à l'Élysée" et "professeur associé à l'ENS (École normale supérieure, ndlr)", par exemple dans le Figaro qui note que "même le think tank progressiste Terra Nova s'est ému" et a décliné, fait rare, son article en un long fil Twitter.

Quelques éléments biographiques sont curieusement absents de ces présentations flatteuses : Hannezo n'est en effet pas seulement "passé chez Vivendi". Il en était le directeur financier, et le numéro deux de Jean-Marie Messier, dont la folie des grandeurs a fait démesurément grossir l'ex-Générale des eaux… jusqu'à sombrer. Ce qui a valu à l'ancien conseiller de Mitterrand une mise en examen en 2004, puis une condamnation en appel pour délit d'initié avec 850 000 euros d'amende en 2014 (dont 425 000 euros avec sursis) : il avait vendu des actions à bon prix alors qu'il savait que Vivendi allait émettre un nombre considérable d'actions – ce qui ferait inéluctablement chuter le cours. Plus récemment, la vie professionnelle d'Hannezo fut partagée entre sa société de conseil FDR Finance et ses fonctions de direction et de conseil dans des fonds d'investissement britannique et espagnol. Sans oublier une nomination, en 2018, au Comité action publique 2022 du gouvernement d'Édouard Philippe.

Aucun rappel médiatique, non plus, des "liens très étroits" qu'entretient Terra Nova avec les médias, que relève une enquête de la Lettre A le 15 juin. Le cercle de réflexion "progressiste" a "ses entrées au Monde, l'Obs, la Croix, France Culture ou encore France Inter, avec qui le laboratoire d'idées négocie régulièrement la publication de ses travaux en avant-première", note la lettre confidentielle. Ajoutons qu'un tiers de son budget 2020 provient d'une subvention publique discrétionnaire de Matignon, et plus de la moitié de dons de mécènes tels que la Poste, Google, Amazon, Engie, EDF ou Danone.

La Nupes contre-attaque avec des universitaires

Face à cette avalanche d'articles, la France insoumise et les économistes universitaires présents au sein de son Parlement populaire cherchent à riposter. Cette contre-communication passe d'abord par une conférence de presse organisée le 7 juin. Jean-Luc Mélenchon, qui n'y reste qu'une quinzaine de minutes avant de laisser la parole à quatre universitaires, met en avant l'utilisation des modèles économétriques de la Banque de France – dont le gouverneur critiquera "l'utilisation mécanique et trop optimiste de ce qu'on appelle des multiplicateurs budgétaires, sortis de tout contexte" le 10 juin sur le plateau de BFM Business. Le débat médiatique est posé, dans le cadre fixé par Hannezo (qui s'en défend) : toute l'attention se porte sur le coefficient multiplicateur entre nouvelles dépenses publiques et nouvelles recettes attendues en conséquences. "Technique (et très difficile à trancher), le débat sur le «multiplicateur keynésien» n'est pas ce qu'il y a de plus joyeux, mais il traduit bien l'opposition des deux philosophies en présence", résume le 8 juin la cheffe du service économie de l'Obs, Sophie Fay. 

Le 9 juin, des dizaines d'économistes universitaires (ils sont aujourd'hui près de 300) signent un appel dans lequel ils apportent leur soutien au programme économique de la Nupes : "Face à la précarité endémique, à la guerre et à la transition écologique, prétendre qu'il n'y a pas d'alternative aux politiques économiques actuelles est mensonger et dangereux." Ce texte avait été proposé au Monde, qui ne répond pas tout de suite, et à Libération qui le refuse en arguant d'une autre tribune de soutien d'artistes à la Nupes, juste publiée. La tribune des économistes est finalement publiée par le JDD dans le cadre d'un numéro dédié à la Nupes, accompagnée d'une interview de Thomas Piketty, cosignataire... et des critiques du directeur de la recherche économique d'une filiale de Natixis (présenté comme économiste malgré l'absence de travaux de recherche publiés), de l'économiste Thomas Grjebine, ainsi que des économistes Jean Tirole et Olivier Blanchard.

Les médias rejouent le match des hétérodoxes (à tort)

"Il y a d'un côté ceux qu'on appelle les «orthodoxes», on dit aussi en anglais : les économistes mainstream, les plus nombreux. Ce sont ceux qui croient que l'économie s'équilibre par les prix comme un marché et qu'on peut la représenter par des modèles mathématiques et des équations, résume de nouveau Sophie Fay dans sa chronique sur France Inter le 9 juin, jour de la publication de la tribune du JDD. Et puis de l'autre côté, il y a les économistes hétérodoxes, qui considèrent que ces modèles reposent sur du sable. Pour eux, l'économie est une affaire de rapports de force autour du partage des richesses, de choix politiques, pas de pseudo équilibre par la «main invisible» du marché." Bref, ce serait un nouvel épisode du match entre hétérodoxes et orthodoxes, avec le multiplicateur keynésien comme point d'achoppement. 

L'économiste Anne-Laure Delatte, cosignataire de la tribune du JDD – reçue en 2021 sur notre plateau pour évoquer l'inflation –, regrette ce cadrage médiatique. "Il faut évidemment convaincre que ce programme est soutenable et ne va pas ruiner la France, et je peux passer une heure à expliquer que ça ne va pas augmenter la dette publique. Mais pendant que vous essayez de convaincre de ça, vous ne parlez pas de la planification rendue nécessaire par l'urgence climatique, ni de la redistribution, dont nous sommes convaincus qu'elles sont les deux faces d'une même pièce", explique-t-elle à ASI. Elle a refusé en conséquence, à plusieurs reprises (par exemple sur BFMTV), d'intervenir à la télévision ces derniers jours.

"Aborder les choses via le multiplicateur, aborder l'aspect technique, c'est une stratégie… et c'est un niveau de compréhension du débat économique qui est très en retard. Je me retrouve qualifiée d'hétérodoxe alors que je n'ai que des publications mainstream !" Selon la chercheuse au CNRS, passée par Princeton et spécialiste de macroéconomie à l'université Dauphine, "le paradigme a changé aujourd'hui, les données nous disent que les fondamentaux théoriques des années 70 et 80 ne se vérifient pas empiriquement". Et les lignes de fractures entre économistes ne seraient plus celles-ci – bien que d'autres économistes cosignataires de l'appel s'y reconnaissent, eux.

De multiples confusions médiatiques

Quatre des cosignataires appelés par ASI regrettent surtout la propension des médias à se reposer sur des experts présentés à tort comme économistes, et dont les conflits d'intérêts pourtant patents ne sont jamais évoqués. Pour la énième fois, Anne-Laure Delatte, ce vendredi 17 juin, s'est trouvée confrontée à Olivier Babeau, cofondateur de l'Institut Sapiens (l'un des nombreux think-tanks libéraux), présenté comme "économiste" par Franceinfo. Babeau a doctement expliqué le concept du multiplicateur à l'économiste de renom… alors qu'il est lui-même professeur en sciences de gestion, c'est-à-dire de management, et ne produit pas de recherche économique. "Pardon, mais je suis choquée qu'on nous présente de la même façon, les spectateurs ne le voient pas, mais je me fais donner une leçon par quelqu'un qui n'est pas dans ma discipline, qui passe pour un expert, alors qu'il ne l'est pas du tout", note la seule économiste de ce débat.

"Il y a une confusion totale, n'importe qui se dit économiste, ce qui dilue la parole universitaire", confirme auprès d'ASI Isabelle This Saint-Jean, enseignante à l'université Paris-13 et directrice des études au Parti socialiste. Comment expliquer cette prépondérance dans les médias, notamment économiques, d'intervenants travaillant dans la finance et le conseil, ou rémunérés par des think-tanks eux-mêmes financés par de grandes entreprises (voire les deux, comme Guillaume Hannezo), lorsqu'il est question d'économie ? Les universitaires, malgré le fait qu'ils aient "beaucoup moins de conflits d'intérêts" lorsqu'ils s'expriment, sont plus nombreux à habiter hors de Paris qu'à portée des studios de radio et de télévision, et n'ont pas les mêmes disponibilités que les deux autres catégories, note d'abord l'économiste Éric Berr, membre du Parlement populaire de LFI. "À l'heure où 95 % des médias privés sont détenus par quelques milliardaires, ça joue aussi dans le choix des invités, poursuit-il. Les universitaires sont peut-être plus enclins à tenir des discours allant moins dans le sens du caractère génial de la finance et des marchés."

"Les économies que Macron prévoit, c'est une saignée comme on n'en a jamais connue"

Plusieurs des cosignataires manifestent aussi un certain étonnement quant au traitement très différent entre le programme économique de la Nupes et celui d'Emmanuel Macron. "C'est peut-être dû au fait qu'on a pris le parti de mettre l'accent sur un programme chiffré et détaillé, qui donne des angles d'attaque aux journalistes, s'interroge Éric Berr. Mais ce travail là n'a pas été fait en face, et je n'ai pas vu beaucoup de journalistes aller titiller les macronistes. Pourtant, les économies qu'il prévoit, c'est une saignée comme on n'en a jamais connue : ça aurait été bien que les citoyens, avant de voter et de confier le pays pour cinq ans de plus à ces gens-là, soient un minimum au courant de ce qui va se passer."

Au Point, le journaliste politique Michel Revol confirme à ASI l'efficacité de cette stratégie du flou de l'actuelle majorité. "Emmanuel Macron esquive la majorité du débat comme ça, c'est sa stratégie, ne pas occuper le terrain médiatique, on a des propositions un peu vagues, ça ne laisse pas de prise à l'adversaire. Marine Le Pen est un peu là-dedans aussi, on ne l'a quasiment pas entendue", analyse-t-il en pointant une "asymétrie des stratégies politiques" avec la Nupes : "Libre à eux d'être très précis et complets, ça donne matière à des débats entre économistes qui jugent ou non que c'est tenable." Il est d'ailleurs l'auteur d'une longue interview de Guillaume Hannezo. "J'ai vu passer le rapport sur Twitter, ça m'a alerté parce que c'était labellisé Terra Nova, think-tank de sensibilité de gauche plutôt proche du PS, se souvient-il. Si ça avait été l'Institut Montaigne (think-tank libéral de droite, ndlr) ou un autre think-tank de droite, ça n'aurait pas eu beaucoup d'intérêt, là c'est porté par un homme de sensibilité de gauche, ce qui donne plus de force." Le journaliste a aussi considéré "le profil de Guillaume Hannezo, banquier chez Rothschild, conseiller économique de Mitterrand en 1988, quelqu'un de solide qui est professeur à Normale Sup'", ainsi que "son analyse dans la mesure où elle était très critique du programme de Jean-Luc Mélenchon avec un argument intéressant"

Ses condamnations et son absence de travaux de recherche ne constituent-ils pas des handicaps ? "Il a été conseiller économique de Mitterrand, ce qui donne quelques lettres de noblesse. Et il est professeur associé à Normale Sup', ce n'est pas le premier venu, pas un prof' de fac." Chez les économistes de la Nupes, plusieurs font remarquer que la qualité de professeur associé est accordée à toutes celles et ceux qui sont sollicités pour quelques heures de cours, ne reflétant donc pas une expertise aussi solide qu'un·e universitaire produisant des travaux de recherche reconnus. "Et puis on va chercher les voix à gauche qui tapent sur la gauche, c'est un grand classique, conclut Isabelle This Saint-Jean. Il y a des éléments à prendre dans cette note, il ne faut pas tomber dans le mépris et la condescendance, mais il ne faut pas non plus être dupes des processus qui sont mis en place. À un moment, il faut arrêter de s'étonner que le Figaro et le Point soient de droite."


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