La voix des lobbies contre la Convention citoyenne
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La voix des lobbies contre la Convention citoyenne

Olivier Babeau et Nicolas Bouzou, économistes anti "Khmers verts"

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L'Observatoire des multinationales a analysé en profondeur le travail de sape des lobbies industriels s'opposant à la Convention citoyenne pour le climat (CCC), et au projet de loi issu de ses travaux présenté au conseil des ministres ce 10 février 2021. Dans les médias, cette opposition s'est notamment exprimée à travers les propos de deux habitués des plateaux, porteurs d'idées libertariennes et transhumanistes, Olivier Babeau et Nicolas Bouzou.

Les propositions de réforme émises par la Convention citoyenne pour le climat (CCC) étaient présentées en conseil des ministres ce 10 février 2021. Mais plus de sept mois après avoir été votées par 150 citoyens tirés au sort, selon le vœu d'Emmanuel Macron, ces propositions - dont le but est "une baisse d’au moins 40 % des émissions de gaz à effet de serre d’ici 2030 (par rapport à 1990), dans un esprit de justice sociale"ont été réduites à peau de chagrin. Selon Basta !, "nombre de mesures phares ont disparu, sont rognées ou détournées selon les cas, quand elles n’ont pas été tout bonnement expurgées." Un constat partagé par Le Monde, qui constate qu'une majorité des 146 mesures n'ont été "reprises que partiellement" et 28 sont "écartées". Macron avait pourtant promis de n'utiliser que trois "jokers" et de transmettre toutes les autres "sans filtre" aux parlementaires... En cause, selon un rapport de l'Observatoire des Multinationales : un travail de sape initié depuis juin 2020 par les lobbies industriels ("avion, automobile, agro-business, publicitaires"), pour qui ces mesures sont autant d'obstacles au bon fonctionnement du business. "On a voulu retracer qui avait pris position sur quoi, repérer des noms qui reviennent souvent," explique à ASI Olivier Petitjean, journaliste et fondateur de l'Observatoire des Multinationales. 

En juin 2020, à la publication des mesures, nombreux ont été les "experts" réguliers des plateaux télé à laisser exploser leur colère à l'idée que des citoyens puissent indiquer aux industriels la marche à suivre pour lutter contre le dérèglement climatique. Parmi eux, les économistes Nicolas Bouzou, 45 ans, fondateur du think tank Astéres, et Olivier Babeau, 44 ans, fondateur de l'institut Sapiens, ont déversé leurs arguments sur tous les supports : chaînes d'info, chroniques respectives pour L'Express et le Figaro Vox, réseaux sociaux... Un seul mot d'ordre : la Convention citoyenne pour le climat, c'est anti-croissance, anti-progrès, anti-démocratique, même pas écologiste. "On sait très bien que ce genre d'assemblée peut être manipulée de tas de façons possibles," explique Babeau sur Canal +, tandis que Bouzou sur LCI prétend qu'il faut être "plus radical que la Convention citoyenne qui ne propose rien de pertinent." Voir notre montage ci-dessous.  

Le rapport de l'Observatoire des multinationales est formel : l'influence des lobbies industriels "apparaît plus que jamais comme un obstacle à toute réelle action climatique". Comme le rapporte Reporterre, "cet automne, le Tout-Paris du lobbying était en ébullition : organisations patronales, avocats d’affaires, groupes de réflexion libéraux... Chacun a été mis à contribution pour produire des contre-argumentaires ou interpeller les pouvoirs publics." Les médias ont grandement aidé à relayer les avis de ces "experts" défavorables aux mesures. Bouzou et Babeau puisent leurs arguments dans des idées néolibérales, à tendance transhumanistes et libertariennes, qui critiquent la Convention citoyenne suivant deux grands thèmes : une absence de légitimité des citoyens tirés au sort, et la nature même des mesures préconisées, qui menacent selon eux le système économique capitaliste actuel, fondé sur la croissance. "Ce qui nous a frappés, explique Olivier Petitjean, c'est la violence de certains propos contre les citoyens et les écologistes, le rejet de la régulation publique, et un discours typique des idées libertariennes, qui progressent dans ces milieux d'affaires." D'autant plus que dans leurs deux structures, Asterès et l'institut Sapiens, "il y a beaucoup de gens du CAC 40, ou qui en sont proches."

Nicolas Bouzou : le transhumanisme est un écologisme

L'économiste Nicolas Bouzou, fondateur du cabinet de lobbying Asterès, est un "habitué des médias" - cette formule n'est pas d'ASI, mais de sa page Wikipedia. Et c'est vrai : lorsqu'il ne fait pas le tour des chaînes d'info (LCI, BFM...), il rédige des tribunes dans L'Express. En 2016, le Figaro notait que Bouzou "fait partie de cette poignée d'économistes invités dès que l'on cherche un expert" et saluait sa connaissance encyclopédique de tous les sujets économiques, en bon toutologue qui se respecte : "Sur les ondes, il peut parler fiscalité, chômage, transports, nouvelles technologies. Mais peut aussi tenir une conférence sur les professions comptables, livrer une étude sur les VTC ou sur l'économie de la santé." 

Il s'était malencontreusement illustré en prédisant, en avril 2008, que c'était "le moment d'acheter en bourse !" (voir notre article à l'époque), mais n'a pas cessé d'être sollicité pour autant, et notamment, en 2020, au sujet des travaux de la Convention. En juin, sur BFM Business, il prônait plus de croissance comme moyen de contrer le réchauffement climatique : "Travailler moins, consommer moins, produire moins, se fonde sur une erreur intellectuelle gravissime : c'est une incapacité à comprendre qu’il y a un découplage possible entre la croissance et les émissions de carbone," disait-il. "Pour faire de l’écologie et la transition énergétique, on a absolument besoin de croissance parce que ça coûte cher. (...) La vérité c’est que si on ne produit pas beaucoup plus, il n’y aura pas de développement durable." Dans un tweet accompagnant un extrait de l'émission, il faisait ensuite le lien direct avec la CCC : "Certaines propositions de la Convention Climat auraient des conséquences économiques catastrophiques qui se traduiraient par un abandon des politiques en faveur du développement durable."

Dans ses tribunes pour L'Express, il développe les mêmes arguments, s'insurgeant par exemple contre "les tenants d'une écologie radicale" et "leur vision passéiste et liberticide de la société" : ce sont en fait de "faux écologistes" qui ne le sont pas autant que lui, "qui circule à vélo ou en voiture électrique, qui récupère [s]on eau de pluie, qui donne [s]es déchets alimentaires à [s]es poules qui le [lui] rendent bien en déposant leurs fientes dans [s]on potager". Et dévoile sa recette miracle contre le réchauffement climatique : du nucléaire, de la 5G, de la robotisation pour augmenter la croissance. "Ma critique envers la Convention est une critique de forme, pas de fond," explique-t-il cependant à ASI. "Je suis contre l'horizontalité en politique."

Nicolas Bouzou assure à ASI ne pas savoir "quels lobbies" lui sont associés dans le rapport de l’Observatoire des multinationales : "Sur le site d’Asterès, nous listons le nom de l’entreprise qui finance chaque étude", explique-t-il.  Lorsqu'en octobre dernier, il s'épanchait dans L'Express sur la "filière d'excellence" qu'est l'aviation et qu'il faudrait, selon lui, "soutenir, de toutes nos forces", il oubliait de préciser ses liens avec Aéroports de Paris (ADP) : Marianne avait déjà souligné qu'il listait ADP comme un client d'Asterès lorsqu'il appelait en juillet 2019 à vendre ADP "très cher". Il nie cependant auprès d'ASI avoir jamais compté ADP parmi ses clients : s'il a listé l’entreprise comme client sur son site, c'était pour se "faire de la pub" car il y a donné une conférence "il y a quinze ans"

Dans cette même tribune, Bouzou lançait en prime une pique à la Convention citoyenne, dont plusieurs mesures prévoyaient la régulation du secteur aérien, en concluant : "Le rêve des décroissants, qui est de clouer les avions au sol, est un projet barbare." Nicolas Bouzou a également participé au Paris Air Forum, financé par Air France, explique Lora Verheecke, chercheuse pour l'Observatoire des Multinationales. "La démagogie anti-avion n'a pas réellement lieu d'être," écrit-il encore dans L'Express. "Le transport aérien explique entre 2 et 3% des émissions de carbone au niveau mondial. (...) D'autre part, les compagnies aériennes comme Air France ou des voyagistes comme Voyageurs du Monde ont mis en place des programmes de réduction des émissions carbone extrêmement ambitieux.Lui plaide l'honnêteté : "Je suis dans la stratégie de long terme, ce que je dis, je le crois." S'il aime autant l'aviation, c'est tout simplement parce qu'il rêvait d'être pilote étant petit, dit-il.

Le rapport de l'Observatoire des multinationales note que les idées défendues par le chroniqueur ne consistent pas tant en un "climato-scepticisme à l'ancienne" qu'en une "orientation libertarienne liée à la conviction que « l’innovation » apportera toutes les réponses aux problèmes écologiques", des réponses "d’inspiration « transhumaniste » de dépassement de la condition humaine à travers la technologie". Une idéologie qui rejoint celle de Students for Liberty France, la branche française d'une organisation américaine décrite par le rapport comme "le réseau créé aux États-Unis et financé par les frères Koch [des climato-sceptiques célèbres] et leurs alliés pour recruter et former des étudiants destinés à irriguer ensuite institutions publiques et privées de leurs idées". Bouzou a participé à deux conférences organisées par Students for Liberty en 2020 (une rencontre sur la santé et les réformes en juin, une autre sur l'écologie en octobre où il clamait que "l'aviation est un outil au service de l’humanisation"). Bouzou décrit Ferghane Azihari, membre de Students for Liberty France, comme son "ami", et a embauché une autre membre de l'organisation : Constance Péruchot, devenue la chargée des relations publiques et institutionnelles d'Asterès. Là où ces liens avec Students for Liberty sont importants, explique Lora Verheecke à ASI, c'est qu'un ancien membre du groupe est désormais à la tête d'une "fausse association de consommateurs", le Consumer Choice Center, basé à Bruxelles et financé... par des compagnies aériennes. "Officiellement répertoriée par la Commission européenne comme une ONG, le Consumer Choice Center défend les intérêts des consommateurs qui n’ont jamais entendu parler de lui. Et pour cause, le CCC ne dispose d’aucun bureau en Europe et se manifeste surtout à coup de tribunes dans les journaux (...) Doté d’un budget de près de 4 millions d’euros, le CCC est financé par des contributions de grandes entreprises aux intérêts bien compris : Japan Tobacco, Facebook, mais aussi des … compagnies aériennes, qu’il refuse de nommer," écrivait en 2019 le Journal de l'environnement.

L'homme médiatique et le fana d'aviation Nicolas Bouzou organise également chaque année, via Asterès, les Rencontres de l'Avenir, qui cette année avaient pour conférenciers non seulement Ferghane Azihari, mais également notre deuxième homme : Olivier Babeau.

Olivier Babeau, néolibéral anti-"khmers verts"

Le prof de gestion Olivier Babeau, ex-conseiller auprès du secrétaire d’État chargé des relations avec le Parlement mais aussi du premier ministre Fillon, pendant la présidence Sarkozy, voit dans  la Convention citoyenne "un ensemble idéologique assez cohérent, en fait, qui veut choisir la décroissance contre la croissance, et qui est en fait une action contre notre modèle de civilisation et l'économie de marché, en réalité," ainsi qu'il l'expliquait en juin 2020 sur le plateau de l'Info du vrai (Canal +, voir notre montage ci-dessus). La Convention citoyenne pour le climat, "cette relation directe sans corps intermédiaires, c'est le schéma de tous les régimes populistes", clame-t-il encore...

Sur Twitter, Babeau ne mâche pas non plus ses mots sur la Convention citoyenne. "En lisant les propositions de la « convention citoyenne » on reste ahuris par tant de bêtises, de simplismes, d’inconséquence... Elles transformeraient la France en Venezuela en deux mois," écrivait-il en juin 2020. En septembre, il trouvait "si juste" la petite phrase de Macron sur les sceptiques de la 5G et les "Amish" ; en décembre, lors du débat sur l'ajout de la protection de l’environnement dans la Constitution, il ironisait : "Il faudrait penser à mettre aussi dans la Constitution qu’on est pour la gentillesse, que les méchants ils sont méchants, que le bien c’est mieux que le mal. Et puis la recette de la blanquette, s’il reste de la place." Babeau écrivait en août 2020 : "les VRAIES solutions écologiques sont l’agriculture intensive pour limiter l’usage des sols, les OGM pour limiter les intrants, le nucléaire pour limiter le carbone, et le numérique pour mieux économiser l’énergie."

Dans l'une de ses tribunes pour le Figaro Vox, titrée "La Convention citoyenne pour le climat affaiblit les institutions démocratiques traditionnelles", il décrivait le projet comme un "porte-voix des élucubrations écolo-totalitaires les plus folles" ou encore comme "l’abolition du droit de propriété et la détermination, par des fonctionnaires de l’État vert, de la façon dont vous devez rechercher le bonheur"... On retrouve d'ailleurs cette tribune dans le communiqué de presse sur la Convention citoyenne du lobby agro-alimentaire BASF : "En voulant redonner de la vigueur à la démocratie, ne prend-on pas avec cet exercice le risque d’affaiblir un peu plus nos institutions démocratiques et d’alimenter le populisme, comme le pointe l’universitaire Olivier Babeau ?"

"La Convention citoyenne s’annonçait comme une remarquable usine à taxes, interdictions et autres projets soviétoïdes repeints en vert," scande-t-il sur Twitter, lorsque ce n'est pas sur le plateau d'Yves Calvi qu'il s'insurge de ces "Khmers verts" : "On a la réactivation de vieux projets collectivistes, anticapitalistes, anticonsuméristes sous couvert de protection du climat."

En 2019, Babeau s'est également rendu à la Convention de la droite de Marion Maréchal, aux côtés d'Ivan Rioufol et de Laurent Alexandre, dont il est proche, ce qui fait dire à l'Observatoire des multinationales : "Contre le climat, une nouvelle alliance se profile. Un agglomérat mêlant conservatisme et défense du business as usual (...) leur influence apparaît plus que jamais comme un obstacle à toute réelle action climatique."

L'institut Sapiens, dont Babeau est cofondateur, est selon l'Observatoire des multinationales "proche des mouvements transhumanistes" mais aussi du Medef, explique Lora Verheecke : en effet, l'autre co-fondateur, Dominique Calmels, "participe aux travaux du Medef dans plusieurs comités". Notons également que le secrétaire général de l'institut Sapiens, Augustin Chazal, affiche un CV impressionnant dans les secteurs privés concernés par plusieurs mesures de la Convention citoyenne, notamment l'agroalimentaire et les matières premières. Babeau, qui a découvert et lu le rapport de l'Observatoire des multinationales lorsqu'ASI l'a contacté, le décrit comme "un mauvais tissu de complotisme anti-patron". "Les bras vous en tombent," nous écrit-il, avant de regretter au téléphone le fait que "dès qu'on est opposé à la dictature verte, on est forcément vu comme un suppôt du capitalisme". L'institut Sapiens, dit-il, est "indépendant, libre, apolitique, financé par les adhérents et par des partenariats qu'on affiche. Bien sûr, ajoute-t-il, qu'il connaît les gens du Medef. Paris c'est tout petit, évidemment qu'on se connaît. Mais il n'y a aucune concertation, aucune nécessité de supposer un complot ou une mise en oeuvre de tout ça." Il faut qu'il raccroche, il doit filer : demain, il organise l'événement "Les Rencontres de la France qui gagne". Avec... Nicolas Bouzou.

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