"Mon conseil ? Cousez des masques !"

Arrêt sur images

Entretien avec Christian Lehmann, médecin généraliste, écrivain et chroniqueur pour "Libération"

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L'émission
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  • Avec
    Christian Lehmann
  • Presentation
    Daniel Schneidermann
  • Préparation
    Daniel Schneidermann et Adèle Bellot
  • Deco-Réalisation
    Antoine Streiff
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Les images se bousculent : Emmanuel Macron était hier à Marseille dans le laboratoire de Didier Raoult. Chaque soir, sur toutes les chaînes à 20h, les soignants sont célébrés comme des héros. Retourner travailler ou rester confinés? Les injonctions contradictoires se bousculent aussi, vite, très vite, trop vite. C'est pourquoi nous prenons aujourd'hui le temps de réfléchir, avec notre invité : Christian Lehmann, médecin généraliste, écrivain et chroniqueur régulier pour "Libération".

Retour sur le "cas raoult"

Christian Lehmann est peu présent sur les plateaux de télévision, refusant de "chroniquer la connerie du jour". Il a par exemple refusé la proposition de BFM de "commenter en direct" la rencontre entre le "gourou" Didier Raoult et Emmanuel Macron. 

Toute l'agitation autour de Raoult énerve Lehmann. "J'ai vu que c'était un type iconoclaste sur lequel j'avais pas particulièrement d'avis".  "Pour la plupart", les critiques de Raoult sont "des urgentistes, des réanimateurs, des généralistes qui sont confrontés à la maladie toute la journée". Il rappelle que la chloroquine peut causer des effets secondaires cardiaques graves, voire mortels. "Depuis le départ, il y a des choses qui s'apparentent à des fraudes, au maximum, et au minimum à une méthodologie absolument dramatique."

Lehmann raconte son quotidien de médecin généraliste. Il porte blouse et masques (il a constitué ses propres stocks au cours des années) et consulte autant en face-à-face qu'au téléphone ou en visioconférence. Au téléphone, raconte-t-il, ce qui compte, c'est le ton de la voix, la respiration, la fréquence respiratoire. 

"Ces hourras à 20h, c'est aussi de la colère"

Les "héros en blouse blanche" sont salués tous les soirs à 20h par des applaudissements, sous les yeux des chaînes de télé, dont BFM. "Les gens sur les balcons, c'est très émouvant", avoue Lehmann. "C'est à la fois du respect, une forme d'admiration, mais c'est aussi de la colère. Parce que tu n'applaudis pas quelqu'un qui se bat dans des conditions normales. Tu l'applaudis quand tu sais qu'on l'envoie en première ligne au casse-pipes, sans même le matériel de protection nécessaire". Pour les chaînes, comme BFM, qui reprennent ces applaudissements et ces hommages, Lehmann éprouve moins de sympathie : "Combien de fois ils ont souri niaisement en parlant des « pleurnichards de la médecine générale », de « l'hôpital qui pleurniche » ?"

A propos de la pénurie de masques, au début de la crise, les autorités dont le ministre de la Santé Olivier Véran ont promis aux médecins généralistes qu'il suffirait d'aller en pharmacie pour s'en procurer. Des masques dont Lehmann, pour sa part, n'a pas vu la couleur. Pour le médecin, le directeur général de la santé a inventé "les masques [FFP2] de Schrödinger". Des masques promis, censés exister, mais qui dans le même temps n'existent pas, puisqu'il n'y en a plus. "On nous donne au compte-gouttes 18 masques chirurgicaux pour la semaine. Ce n'est pas rien, mais il faut arrêter de faire croire qu'il y a des masques en quantité suffisante". 

Depuis des décennies, les discours politiques sur la santé portent sur la réduction des "dépenses" de l'hôpital public, que ce soit Alain Juppé, Nicolas Sarkozy, Marisol Touraine, Agnès Buzyn ou encore Emmanuel Macron lui-même. Pour Lehmann, "la situation en ce moment de confinement […] est liée à la pléthore de types qui ont les uns après les autres décidé de restreindre les lits et ont décidé de ne pas poursuivre le stock de protection pandémique" -soit des centaines de millions de masques. Aujourd'hui "tout le monde se renvoie la balle" des responsabilités politiques. Et de rappeler que Santé Publique France avait en 2016 fait appel à des experts qui, rendant leur rapport trois ans plus tard, en mai 2019, préconisaent la reconstitution du stock stratégique. Lehmann pointe a minima la responsabilité du directeur général de la santé, Jérôme Salomon (également membre du conseil d'administration de Santé Publique France). Les moqueries subies par Roselyne Bachelot ont-elles pu jouer dans la déplétion des stocks stratégiques ? Pour Lehmann, l'erreur de Bachelot a été de commander des vaccins"multidoses" qui n'auraient pas pu être utilisés.

Coudre des masques pour l'après-confinement

Pour le grand public, le journalisme médical, c'est Michel Cymès, ou encore sa consœur du Magazine de la Santé (France 5) Marina Carrère d'Encausse. Le premier a début mars largement sous-estimé l'épidémie, la qualifiant sur le plateau de Quotidien de "forme de grippe un peu plus cognée".

La seconde a reconnu au micro d'Europe 1 que le gouvernement et les médias avaient "menti" sur les masques, assurant qu'ils ne servaient à rien dans le but de réserver ces masques aux soignants. "Le problème en médecine, quand tu dois annoncer quelque chose de difficile, c'est que si tu mens à un patient une fois, c'est foutu". La confiance ne sera jamais regagnée. "Le problème des gens comme Cymès, c'est qu'il est payé pour ouvrir sa bouche et dire des trucs. Parfois, il faut juste dire je ne sais pas et se taire." 

En consommateur de science-fiction post-apocalyptique, Lehmann reconnaît s'être attendu à ce qu'un jour, frappe une pandémie. Cette anticipation lui a permis d'appeler dès le début de la crise le maire de sa ville pour créer une "cellule Covid" afin de rediriger et conseiller les malades possibles. 

On termine avec le débat sur le déconfinement. Face aux discours comme ceux de l'urgentiste Gérald Kierzek sur LCI, qui considèrent que "la vague n'a pas eu lieu" parce que le système a tenu, Lehmann enrage. "On a plus que doublé le nombre de lits en réanimation en un mois et demi, ce qui est un miracle absolu qui tient sur les soignants"

Comment préparer le déconfinement ? "Je conseille à chacun d'entre vous de commencer à coudre des masques", insiste le médecin généraliste, renvoyant au site stop-postillons.fr. "Si le gouvernement ne vous dit pas de coudre des masques, c'est parce qu'ils sont toujours en train d'essayer de se couvrir." L'autre espoir repose sur un médicament qui permettrait de contenir la maladie."C'est ça que Raoult a compris", conclut le médecin. Mais "tout ce qu'a fait Didier Raoult a fait perdre du temps à la communauté scientifique, et probablement aux patients". Notons tout de même que les expériences en cours sur l'hydroxychloroquine n'ont pas encore été menées à terme. 

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