Le Covid tue encore (en France) mais a disparu des médias
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Le Covid tue encore (en France) mais a disparu des médias

Pourquoi, comment, avec quelles conséquences ?

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Plus de 75 000 nouveaux contaminés et 140 morts par jour. Un taux d'incidence quinze fois plus élevé que le seuil d'alerte. Une hausse des admissions en soins critiques ; une baisse, récente, des contaminations. Pourtant, le Covid n'est plus à la Une. Qui a sifflé la fin de l'épidémie en France ? Quelles en sont les conséquences sanitaires ? Nous avons interviewé deux journalistes, trois médecins fins observateurs des enjeux de santé publique, une épidémiologiste et un historien spécialisé. Enquête sur les dangers de la "normalisation", avec du McKinsey dedans.

Un taux d'incidence de 785 nouveaux cas par semaine pour 100 000 habitants, soit… quinze fois le seuil d'alerte (50 cas).  Plus de 75 000 nouvelles contaminations répertoriées chaque jour. Une moyenne de 157 admissions en soins critiques par jour, et 140 décès hospitaliers pour Covid, deux nombres en hausse par rapport à la semaine dernière. Voici les chiffres qu'offrait le 27 avril, à 16 h 49, l'indispensable site CovidTracker. Point positif : nous aurions passé le pic de cette sixième vague, et les indicateurs de contamination sont en baisse. Mais il y a peu de chances que vous en ayez connaissance ; le Covid est traité par la presse, mais ne fait plus la Une depuis de nombreuses semaines. 

La guerre en Ukraine et la présidentielle sont certes passées par là. Et s'il est question du Covid c'est surtout… en Chine ! Selon nos calculs, dans les deux dernières semaines, à compter du 14 avril, 18 articles directement consacrés à l'épidémie ont été publiés dans le Monde, dont douze sur la (certes spectaculaire) situation en Chine et seulement deux sur la France (dont l'un, important, sur la trop lente décrue de l'épidémie). Sur la même période, le Parisien a consacré sept articles à la situation en Chine, treize sur la pandémie en général ou dans d'autres pays, et six sur la France (mais aucun n'est consacré spécifiquement à la persistance de chiffres élevés). Libé couvre peu la maladie (une dizaine d'articles en deux semaines) mais bénéficie de la collaboration du médecin et auteur Christian Lehmann, lequel écrivait, le 22 avril dernier, que "dans l'indifférence générale, on continue à mourir du Covid"Le Figaro, c'est à noter, suit en revanche de manière soutenue l'épidémie en France, et pointe, notamment, la persistance du Covid partout dans le monde

Mais quelle que soit la quantité ou la qualité de ces contenus, les enjeux de l'épidémie en France sont devenus invisibles : ils ne font plus la Une des journaux, pas plus qu'ils ne sont évoqués dans les journaux télévisés. Que s'est-il passé ? Qui a sifflé avant l'heure la fin du Covid ?

"Comme si la presse n'était pas un contre-pouvoir"

Rembobinons. Alors que les élections approchent dangereusement, la fin des restrictions pour le 14 mars (fin du masque obligatoire, suspension du pass) est annoncée le 3 mars par Jean Castex. Olivier Véran s'efforce ensuite de rassurer sur la montée des cas, anticipant une baisse de la courbe (qui interviendra plus tard qu'espéré), et assumant ces choix, qui déclenchent tout de même quelques doutes prudemment exprimés. Ainsi, Franceinfo, le 21 mars, se demande, alors que les cas montent en flèche : "Le gouvernement a-t-il levé les restrictions trop tôt ?" Dans nos pages, Daniel Schneidermann regrette, le 14 mars, que les mots suivants ne soient pas explicitement énoncés dans les médias : "Le président en exercice Emmanuel Macron, qui décide seul depuis deux ans de la politique sanitaire […] achète des voix en jouant avec la vie des Français". 

La campagne monte en puissance… et le Covid va disparaître de la conversation nationale. "Le lien entre la fin de la communication gouvernementale sur le Covid et la fin de la couverture du Covid dans les médias est troublant : c'est comme si la presse n'était pas un contre-pouvoir, et n'avait pas son propre tempo, tacle Denis Lemasson, ancien médecin humanitaire, généraliste à Paris, fondateur de l'Alliance Santé Planétaire. Ce silence radio, c'est un signal à l'envers tellement énorme que mes patients m'en parlent. Car le Covid n'est pas du tout fini dans mon cabinet : il y a la maladie et ses séquelles, la fatigue, les essoufflements. Ça continue de représenter une grande part de mon activité." Pour le médecin Jean-François Corty, chercheur associé à l'Institut de relations internationales et stratégiques (Iris) et ex-directeur des opérations à Médecins du Monde, les journalistes auraient pu, pendant la campagne, interroger Macron sur son apparente indifférence au nombre de morts, tant que l'hôpital ne craque pas : "Cent morts par jour, ça mérite un débat, avant de s'indigner de la politique sanitaire chinoise !" 

Christian Lehmann, médecin et chroniqueur joint par ASI, ironise : "Macron et Véran nous ont libéré du Covid ! Et aussitôt… les rendez-vous pour les vaccinations ont baissé, les masques sont tombés." Pendant la campagne présidentielle, analyse-t-il dans Libération, les candidats ne se sont pas écharpés sur la politique sanitaire. "Emmanuel Macron n'avait aucune envie de voir rappeler certains épisodes peu glorieux de sa gestion", et les oppositions de droite et de gauche ne voulaient pas se voir reprocher leurs errances, que Lehmann liste sans pitié. L'épidémiologiste Dominique Costagliola renchérit auprès d'ASI : "Personne n'a eu de discours cohérent sur le Covid, personne n'avait intérêt à en parler." Et les journalistes ont renoncé à un considérable arsenal de questions. 

Nicolas Berrod, du Parisien, s'est illustré par sa fine connaissance de l'épidémie depuis deux ans – il fait encore à ce sujet des points réguliers et pointus sur Twitter. Il continue d'écrire sur le Covid de temps à autre, et a questionné la levée précoce des restrictions. Mais il a passé le plus clair des dernières semaines à travailler sur l'élection présidentielle. "Avec la guerre en Ukraine et la présidentielle, il y a une raison conjoncturelle au moins grand nombre d'articles sur le Covid. Il y a aussi un intérêt moindre des lecteurs : les gens en ont assez, et sont majoritairement vaccinés, explique-t-il à ASI. C'est vrai que le nombre de cas est énormissime. Mais on vient de passer le pic de cette vague. Comme Omicron est moins dangereux et que les gens sont vaccinés, l'impact sur l'hôpital n'est pas très important."  Grégory Rozières, autre fin limier du Covid qui dirige le service sciences du Huffington Post, abonde : "Nos articles Covid sont moins commentés, moins lus. Et la non-embolie du système de santé, grâce à l'importante vaccination et la moindre gravité d'Omicron, c'est un gros changement de paradigme pour la place de la pandémie dans les médias, quand on tient compte de la guerre en Ukraine et de la présidentielle." 

Des contaminations sous-évaluées

Certes, les contaminations baissent (le pic remonte au 31 mars). Mais leur nombre serait sous-estimé, selon Lehmann : "Les consignes de test, de traçage, d'isolement, sont devenues absconses au point d'être illisibles. Les malades peu symptomatiques et les cas contacts ne se testent plus. Les réinfections survenant à moins de soixante jours d'un premier épisode de Covid ne sont tout simplement pas prises en compte dans les bases de données." Dominique Costagliola confirme : "Comme on a transmis à la population le message que le Covid, c'était fini, les gens avec des symptômes ne sont pas poussés à se faire tester en laboratoire."

"C'est une grave erreur de croire la partie terminée", explique le biologiste Claude-Alexandre Gustave dans Libération. Lui parle d'une "sous-estimation massive", et confirme que les malades se testent moins. "Près de deux tiers des infectés [Omicron] qu'on teste [par antigénique] ne sont pas détectés". Il met en garde : "Croire que le virus évolue pour devenir moins virulent peut nous amener à lâcher la corde de la vaccination et des rappels", ce qui entraînera des nouvelles contaminations. Il craint "l'abandon progressif de la surveillance épidémiologique" des nouveaux variants. Le journaliste Grégory Rozières ne conteste pas ces éléments, et a d'ailleurs enregistré une vidéo pour alerter sur la possible dangerosité des nouveaux variants. "Tout n'est pas fini", nous dit-il. 

Le Covid endémique, "un storytelling de McKinsey"

La banalisation du Covid a pris différents chemins, aidée par la lassitude des citoyens et des journalistes après deux années de vie empêchée (y compris chez ASI, où Loris Guémart, auteur de la plupart des articles sur le sujet en 2020 et 2021, passe désormais son tour). Le mot "endémie", adossé au mot "espoir", et l'expression "vivre avec le virus" se sont répandus ; Olivier Véran a évoqué "une phase de transition endémo-épidémique", rappelle le Monde. "Tout le monde espère que la pandémie se transforme en situation endémique", peut-on lire. L'ensemble irrite les chercheurs que nous avons interviewés. 

"L'endémie", c'est l'idée que le Covid devienne ni plus ni moins une sorte de grippe saisonnière. Or le Covid a des spécificités, en particulier l'existence des Covid longs et la multiplication des réinfections sur de courtes périodes. Le cabinet McKinsey a pourtant publié en octobre 2021 un rapport sur cette bascule possible. Pour l'épidémiologiste Dominique Costagliola interviewée par l'Express, "ce storytelling de McKinsey n'est basé sur aucune expertise scientifique […] les gouvernants veulent avoir l'avis de personnes qui nous racontent des histoires basées sur rien." Pour ASI, elle précise : "Une endémie là pour toujours, est-ce que c'est rassurant ? Nous en sommes à 120 décès par jour. À ce rythme, à la fin de 2022, il y aura eu de 40 000 à 60 000 décès. C'est comme si on arrêtait les campagnes de sécurité routière parce que le nombre de morts a baissé." Et de réclamer le retour de quelques mesures de bons sens sur les masques et la qualité de l'air en intérieur.

Répondant aux questions d'ASI, l'historien spécialisé en santé publique Paul-Arthur Tortosa, s'appuyant sur des études récentes, trouve dangereux "le fait de dire que ça va faire partie du décor, comme les saisons", et poursuit : "Dans les titres sur le Covid endémique, il y a le mot «espoir». Mais l'endémie, ce n'est pas nécessairement l'espoir ! Certaines sont très létales, comme cet article de Nature le rappelle à propos de la malaria ou de la tuberculose. Même avec des indices stables, il peut y avoir des morts, et il y en a en ce moment." 

Les dangers de l'oubli ou de la "normalisation"

Cette disparition sociale et médiatique du Covid, alors qu'il continue de sévir, est-elle un classique ? En partie pour Paul-Arthur Tortosa : "Les épidémies et problèmes de santé publique disparaissent rarement du champ social du fait de leur éradication biologique. Il y a tout simplement oubli ou normalisation. La syphilis est toujours active, les maladies nosocomiales aussi, mais on n'en parle plus. Le risque de l'oubli, c'est la réémergence de la maladie ! Moins on lutte contre une épidémie, plus on risque de voir se multiplier les mutations et les nouveaux variants (qui ne sont pas nécessairement plus doux, contrairement à une idée répandue). Par ailleurs, déclarer une épidémie terminée peut nuire aux campagnes de santé publique : lorsqu'en 2016, la directrice de l'OMS a déclaré de manière abrupte que l'épidémie d'Ebola était terminée, les aides internationales ont grandement diminué, et les États touchés ont eu du mal à gérer la fin de la vague."

Nos médecins et chercheurs, enfin, aimeraient que cette période soit l'occasion, pour la presse, de revenir sur la gestion sanitaire depuis deux ans. Pour Tortosa et Corty, il faut interroger le gouvernement sur l'indicateur principal choisi par le gouvernement et le conseil de défense : celui des capacités de l'hôpital, et non du nombre de morts. Pour Costagliola, il faudrait insister sur les ratés, comme l'aération à l'école, la vaccination des plus de 80 ans hors-Ehpad, ratée, ou ces postes non-pourvus d'infirmières. Pour Denis Lemasson, "on semble n'avoir rien appris sur la prévention, sur la prise en charge, sur la transmission. Et il y a moins de lits qu'avant l'épidémie". Jean-François Corty conclut : "On a peut-être trop parlé du Covid. Mais aujourd'hui on n'en parle pas assez."

Conflit d'intérêts : l'autrice connaît personnellement Jean-François Corty et Denis Lemasson. 

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