Les "Reporters en colère" racontent leur 5 décembre
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Les "Reporters en colère" racontent leur 5 décembre

Interpellations et blessures au programme

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Alors qu'ils entendaient dénoncer pacifiquement les violences policières, plusieurs membres du collectif Reporters en colère, dont Taha Bouhafs et Gaspard Glanz, ont été blessés par les forces de l'ordre. Entre craintes et détermination, plusieurs de ces journalistes racontent à ASI leur journée du 5 décembre, où ils étaient venus manifester mais aussi exercer leur métier.

5 décembre, 13 h, rue des Récollets à Paris. Devant un café, à deux minutes à pied de la gare de l'Est, une petite foule de casques siglés "presse" vissés sur la tête et de brassards floqués "reporter" ou "photographe" se presse sur le trottoir. Ils arrivent les uns après les autres. Tous membres du collectif Reporters en colère, qui lutte contre la répression et la précarité (on vous en parlait ici), ils se sont donné rendez-vous à quelques pas de la manifestation contre la réforme des retraites.  Tiphaine Blot n'est plus très loin.  Elle rejoint le groupe à pied, en ce jour de grève."Je ne suis pas se roi, je pars de chez moi en me disant  que je ne sais ni quand je vais revenir, ni dans quel état", confie la journaliste reporter d'images pour le site d'information Mr Mondialisation, et présentateur sur Fréquence Paris Plurielle. Il ne lui reste que quelques pas encore. Mais les forces de l'ordre l'arrêtent . "Ils me demandent d'ouvrir mes sacs et veulent me dépouiller de mes protections." Elle négocie ; comme à chaque fois, elle doit prouver qu'elle est journaliste. "C'est difficile sans carte de presse, déplore-t-elle. Mais cette fois, je parviens à les convaincre de me laisser passer avec mon matériel professionnel et mes protections (casque, lunette, masque), ça marche une fois sur deux quand on est une femme."

"très angoissé à la veille de chaque rassemblement"

Entre temps, Gilles Potte (qui travaille sous le pseudonyme Stuv) parvient lui aussi a rejoindre ses collègues. Non sans mal. "Depuis les manifs contre la loi travail, je suis très angoissé à la veille de chaque grand rassemblement, confie ce photographe indépendant, ancien membre du collectif et média LaMeute, spécialisé dans les mouvements sociaux. Pour lutter contre mon angoisse, je suis obligé de marcher en écoutant de la musique juste avant de me fondre dans le cortège, et il faut que personne ne me parle." C'est raté pour cette fois.  "Des policiers arrivent en courant et procèdent au contrôle de deux journalistes de notre groupe, dont Stuv, relate Taha Bouhafs (voir notre émission), un des initiateurs du collectif Reporters en colère et journaliste à Là-bas si j'y suis, également sur place. Ils le fouillent et veulent lui retirer son matériel de protection notamment son masque à gaz. On leur dit : on est une trentaine de journalistes ici, vous n'allez rien faire du tout", poursuit Bouhafs. "Pourquoi, qu’est-ce qui motive ce contrôle Monsieur, s’il vous plaît ? s'interpose également Nnoman (qui travaille sous le pseudonyme). On est tous reporters, on a tous notre matériel, on a tous notre carte d’agence, on est équipés pour couvrir la manifestation. Vous, par contre, vous n'avez pas votre RIO (matricule d'identification des policiers : NDLR)", ajoute le photographe venu couvrir la manifestation pour Reporterre. "En maintien de l'ordre, il n'y a pas besoin de RIO", a rétorqué, à tort, le policier, le port du matricule étant obligatoire comme l'a rappelé Checknews. Une intervention qui vaut à Nnoman de  se faire contrôler à son tour, mais sous les objectifs des caméras, les 35 reporters sur place ayant dégainé leur appareil pour filmer la scène (voir ci-dessous).

Ce qu'on ne voit pas en revanche sur cette vidéo, ce sont les circonstances du contrôle des forces de l'ordre. " L'un d'eux me demande de me mettre bras contre le mur, il n'est violent ni verbalement ni physiquement, assure Nnoman, mais c'est la première fois que je subis un contrôle de ce type. Le policier fouille partout dans mon sac, je subis des palpations, ensuite il me prend le poignet et me dit : 'On va aller chercher doucement ce qu'il y a dans vos poches'", rapporte le photographe. Et que trouve-il ? Le policier tire "un petit pot de fumigène" dans la poche droite, il glisse sa main dans celle de droite, et ressort "une clémentine". Il lui redonne le tout et le libère.

"philippe martinez (CGT) est resté pour nous soutenir"

Pour Stuv, le contrôle est plus long, plus tendu, observent ses confrères. Difficile d'expliquer pourquoi. Mais rappelons qu'en mai 2018, il faisait partie des centaines de manifestants parmi lesquels une quarantaine de lycéens avaient été arrêtés dans l'enceinte du lycée Arago, en marge d'une manifestation de fonctionnaires. Le dossier judiciaire est toujours en cours. Les journalistes continuent de s'opposer à son contrôle. "Et coup de chance, les postiers du 92 et d'autres manifestants passent par là, rapporte Graine, reporter et membre de la LaMeute, qui ne communique que sous pseudonyme. Ils ont commencé à entonner des slogans,  "Liberté de la presse", "Libérez nos camarades". Même Philippe Martinez, secrétaire général de la CGT, est resté présent jusqu'au bout pour nous soutenir." Pendant le contrôle de Stuv, les journalistes mettent en place une action qu'ils avaient prévue pour la fin de la manif. Ils sortent de leur poche un bâillon, faussement ensanglanté, qu'ils attachent autour de leur bouche. Ils lèvent leur caméra et appareil photo en l'air et se placent face au cordon de policiers en le défiant pacifiquement. Le petit pot de fumigène qui se trouvait dans la poche de Nnoman devait servir à créer un léger rideau de fumée. 

"On perd notre temps toutes les fois où on est contrôlés et cela entrave clairement notre travail, juge Tiphaine Blot. On ne peut pas nier que les forces de l'ordre cherchent à intimider les journalistes." Bouhafs n'a pas fait l'objet de contrôle policier, mais il explique user de stratégie de contournement pour justement les éviter. "Dès que je croise les policiers, je prends un autre chemin sinon ils me confisquent mon matériel", explique-t-il.

Après avoir scandé quelques slogans ("Reporters en colère, on ne va pas se laisser faire " ou "Reporters contre les violences policiers"), ils s'éparpillent pour couvrir, chacun pour son média ou en freelance, le mouvement de protestation. Tiphaine Blot se retrouve avec sa caméra au milieu des centaines de milliers de manifestants. A 16 h 44 (l'heure s'affiche sur sa caméra), elle essuie  plusieurs tirs de grenades de désencerclement. Une, puis deux, puis trois. "Je ressens une immense douleur au mollet, raconte Blot. Lorsque la deuxième grenade a explosé, j'ai reçu un projectile à la jambe gauche. Le troisième, je l'ai reçu à l'arrière du mollet droit." Rien ne justifie selon elle la charge des policiers. "Nous étions environ sept journalistes à côté de la Bourse du travail, à proximité de la place de la République, détaille-t-elle. Je me place toujours du côté des journalistes pour être facilement identifiée par la police." Malgré ses précautions, la reporter a tout de même été blessée. D'après elle, "il n'y a eu aucune sommation de la part des policiers et les protestations des journalistes n'ont rien changé. Je suis immédiatement allée voir les street médics."

A 17 h 30, Taha Bouhafs  est blessé à son tour par un projectile place de la République, où un feu s'est déclaré. Bouhafs décrit la scène : "Je suis entouré uniquement de journalistes, je suis tranquillement en train de filmer, les policiers sont dos à moi. Puis ils lancent une charge, un policier me bouscule, je tombe. Lorsque je me relève, je boîte sur quelques mètres, et une douleur irradie tout au long de ma jambe." Bouhafs est ensuite pris en charge par les street medics, qui concluent qu'il pourrait s'agir "d'un impact de palet de gaz lacrymogène." 

Le journaliste "militant" comme le qualifie l'AFP (Lire le Matinaute) a-t-il été spécifiquement visé ? "Je ne sais pas", répond Bouhafs qui devait se rendre chez le médecin dans la soirée de ce vendredi, la douleur s'étant fortement intensifiée. Autre journaliste blessé, Gaspard Glanz (reçu sur notre plateau ici et ici), membre du collectif Reporters en colère, a été touché par des grenades de désencerclement aux deux jambes, comme en témoignent les photos de ses blessures publiées sur Twitter. Son téléphone a été endommagé et son pantalon anti entièrement déchiré à l'entre-jambe.

Reporters en colère a commencé à dresser la liste des journalistes blessés lors de cette manifestation du 5 décembre. Une vingtaine de noms devraient être communiqués prochainement selon le collectif. Mustapha Yalcin, correspondant de l'Anadolu Agency, un média turc, a été grièvement blessé au visage. On ne sait, pour l'heure, s'il a perdu l'usage de son oeil.

La Préfecture de police de Paris n'a pas répondu à nos sollicitations.

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