VaccinTracker : "Et un jour, le cabinet d'Olivier Véran m'a contacté..."

Arrêt sur images

Le gouvernement est-il fautif d'avoir prévu de débuter les vaccinations de masse à partir du 18 janvier ? Les médias en ont-ils trop fait sur l'extrême lenteur française par rapport aux autres pays ? Et comment un ex-étudiant juste diplômé en vient-il à p(...)

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L'émission
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  • Avec
    Catherine Hill et Guillaume Rozier et Aurélien Rouquet
  • Presentation
    Daniel Schneidermann et Loris Guémart
  • Préparation
    Adèle Bellot
  • Deco-Réalisation
    Sébastien Bourgine
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Le gouvernement est-il fautif d'avoir prévu de débuter les vaccinations de masse à partir du 18 janvier ? Les médias en ont-ils trop fait sur l'extrême lenteur française par rapport aux autres pays ? Et comment un ex-étudiant juste diplômé en vient-il à parler des données de vaccination avec le ministre de la Santé ? Nous avons invité le fondateur de CovidTracker et maintenant de VaccinTracker, Guillaume Rozier, l'épidémiologiste et biostatisticienne Catherine Hill, ainsi que le professeur de logistique à la Neoma Business School Aurélien Rouquet.

Allons-nous assister à un naufrage français contre les vaccins, et si oui, comment expliquer ces bugs à répétition ? Cette fois-ci, seule certitude : les médias français n'ont pas attendu plusieurs semaines avant de s'interroger, puisque dès les jours suivant la vaccination très symbolique de Mauricette, le gouvernement s'est retrouvé accusé, toutes chaînes confondues.  Mais a-t-on raison de penser que ce lancement est une catastrophe ? "Il y a 300 ou 400 morts par jour, on a un vaccin très efficace et sûr qui arrive, de quoi vacciner 500 000 personnes par semaine, et au lieu de s'en servir, on tergiverse", analyse Catherine Hill. S'il se refuse à juger la campagne vaccinale, Guillaume Rozier constate que les données sont très défavorables à la France par rapport à ses voisins européens. Aurélien Rouquet, lui, se montre moins sévère que dans sa tribune publiée le 6 janvier dans Le Monde. "Il y a à la fois un problème stratégique au départ, et un problème d'incompréhension de toute la logistique qu'il y avait à mettre en place."

CovidTracker : un étudiant plus efficace que l'Etat

Début 2020, Rozier étudiait les traitements et visualisations statistiques afin de devenir "data scientist". Désormais diplômé, avec un travail, il consacre bénévolement son temps libre, avec l'aide de quelques personnes, à ce qui est devenu le site web indispensable des journalistes et de nombreux responsables politiques : CovidTracker. "Ça s'est fait au fil de l'eau, semaine après semaine. J'ai commencé le 5 mars, à récupérer des données mondiales sur le nombre de cas et de décès du coronavirus dans différents pays." Il lance CovidTracker en avril, afin de formaliser la production de graphiques qu'il diffusait sur son compte Twitter à partir des données disponibles avant même le premier confinement, notamment pour alerter sur les similitudes entre les épidémies française et italienne.

"Ce graphique m'a choqué, je l'ai partagé à mes amis, à ma famille, qui me demandaient tous les jours une mise à jour. Trouvant assez pénible de le refaire à la main tous les jours, j'ai créé un site internet et mis le graphique dessus. Il y a vite eu 20 000 vues en une semaine alors que je m'attendais à trois vues, mes parents et moi..." Aujourd'hui, CovidTracker constitue la ressource principale de courbes et autres graphiques permettant de visualiser l'épidémie à partir des données de l'Etat, Santé Publique France proposant dans ses points épidémiologiques hebdomadaires des graphiques complexes et peu lisibles, non destinés au grand public. Hill lui reproche de ne pas forcément mettre en avant les données les plus pertinentes à ses yeux, comme la variation des hospitalisations à l'hôpital : "Sur vos conseils, je mettrai plus en avant ces données sur le site", répond Rozier, qui a déjà adapté son site à plusieurs reprises selon les remarques de chercheurs et de journalistes. 

Tous deux déplorent par ailleurs que beaucoup de journalistes donnent, puis commentent, les variations quotidiennes du nombre de morts du Covid-19, alors que celles-ci sont plus dépendantes des modalités de transmission des informations plutôt que de la réalité des décès. Ces derniers jours, le jeune spécialiste des données est aussi devenu lui-même producteur, ou du moins intermédiaire dans leur production. En effet, après le lancement fin décembre de l'outil VaccinTracker, où le retard français apparaissait évident d'après ses chiffres récoltés en feuilletant les articles de la presse régionale, le cabinet du ministre Olivier Véran l'a contacté, comme un témoin de son poids dans le débat public. L'entourage du ministre, avec lequel il a échangé, lui fournit désormais des données de vaccination "quasi-quotidiennes", n'étant toujours pas publiques aujourd'hui hors de VaccinTracker. Mais malgré ses demandes, il ne dispose toujours pas aujourd'hui de données "plus exhaustives", notamment "par région, par tranche d'âge et par type d'établissement".

Fausse polémique, la lenteur vaccinale ?

Sur France 5, le journaliste Patrick Cohen a voulu désamorcer la polémique en pointant que lors de la présentation de la stratégie vaccinale française début décembre, les médias n'avaient pas tiqué, les responsables politiques non plus. Notre journaliste Loris Guémart confirme, lui, la légitimité de cette polémique, car dans le monde entier, la France est le pays le plus lent, ce que la presse internationale n'a elle-même pas manqué de faire remarquer. Par contre, comme l'a exprimé le journaliste Vincent Glad sur Twitter, les médias français dans leur ensemble n'avaient effectivement pas émis de critiques particulières début décembre, se focalisant plutôt – comme Arrêt sur images d'ailleurs – sur les opposants au vaccin. Mediapart se montre aujourd'hui bien plus sévère dans son enquête à propos de l'échec logistique français. La journaliste "santé" de Mediapart a répondu à Glad en invoquant, entre autres, le déficit d'information quant aux stratégies des pays étrangers. Le gouvernement, lui, n'a pas fait preuve d'une immense transparence, annonçant pour planning un million de vaccinés en janvier et en février et 15 millions de vaccinés d'ici l'été, sans préciser les livraisons de vaccins – les premières annonces ont été faites mi-décembre.

Mais dans toute cette affaire de vaccins pas distribués assez vite, est-ce la logistique qui pèche, elle dont le "Monsieur Vaccin" du gouvernement, un Alain Fischer plutôt agacé, affirmait ne pas être "spécialiste"  face à David Pujadas ? "C'est un problème (...) on a  élaboré la stratégie d'abord, sans, à aucun moment, penser les conséquences que cette stratégie allait avoir sur le plan logistique", analyse Rouquet. Selon lui, il faut "intégrer dès l'amont ces contraintes logistiques si on ne veut pas que cela pose de problème". Il pointe que le gouvernement a choisi la stratégie dont la logistique était la plus complexe possible, "mécaniquement plus lente". Dans le groupe de travail destiné à élaborer la stratégie vaccinale, "on voit bien qu'ils n'ont pas pris en compte cet aspect-là", alors que les possibles résistances anti-vaccin ont été longuement étudiées. Daniel Schneidermann suggère à Rozier de mettre en place sur VaccinTracker un suivi statistique des capacités logistiques, telles que le nombre de congélateurs en place ou non, ou le nombre de vaccins livrés et en stock : le jeune spécialiste des données pointe qu'aucune de ces données n'a été rendue publique par l'Etat. "Je me ferais un plaisir de pouvoir suivre cette logistique." 

Le gouvernement a-t-il eu tort de prévoir en amont un délai entre la consultation de pré-vaccination et la vaccination ? Même en Ehpad, "on peut vacciner ceux qui veulent bien être vaccinés" sans imposer systématiquement des délais supplémentaires, estime Hill. "L'enjeu est aussi de s'inspirer de la distribution classique, où on a différents formats de distribution pour toucher le consommateur : l'hypermarché, le drive, la livraison en point relais, etc.", fait alors remarquer Rouquet. "On peut avoir cette même logique-là dans la vaccination", avec un premier schéma concernant les Ehpad, un autre où les volontaires passent par des "vaccinodromes", et "dans un troisième temps" faire passer les plus réticents par le médecin de ville. "Il faut tenir compte à la fois des caractéristiques des gens, selon qu'ils peuvent ou non se déplacer, et du rapport au vaccin, qui va être simple ou compliqué." Le professeur de logistique n'est pas choqué par l'appel du gouvernement à des cabinets de conseil américains tels que McKinsey, mais pointe la nécessité de développer les compétences logistiques au sein du ministère de la Santé. "Il faut des gens qui soient capables de concevoir, dans la stratégie, les implications logistiques."

Alors que nous explorons les outils de CovidTracker sur le plateau, notamment le "Covirisque" qui permet de mesurer la probabilité d'avoir un malade à table à un repas de famille selon la région où l'on vit en fonction du taux d'incidence officiel (c'est-à-dire le nombre de cas de Covid-19 en fonction de la population), Hill fait remarquer qu'en France, "on est très loin du compte" entre ce que l'on mesure et la réalité des cas. "En Angleterre, ils ont fait des sondages sur des échantillons représentatifs de la population", expose-t-elle à propos d'un signalement que lui a fait le président de l'institut Ipsos – avec un suivi dynamique de court-terme absent des études françaises suivant les mêmes principes, comme Epicov. Elle réclame le même type de mesures en France : un institut de sondage sélectionnerait un échantillon représentatif des Français, tant socio-économiquement que par âge et par région, puis l'on teste cet échantillon à intervalles réguliers, en séquençant le code génétique du virus pour tous les positifs. "Il n'y a pas de difficulté conceptuelle, et avec tout l'argent qu'on a dépensé à tester à tort et à travers, on aurait pu le faire depuis longtemps."

Nous rappelons à propos du variant découvert au Royaume-Uni que les médias français ont, jusqu'à ces tous derniers jours, sous-estimé la nécessité d'expliquer le risque important que représentait sa contagiosité accrue, cumulative, par rapport à la gravité identique de ses symptômes, tout en mettant en avant des inquiétudes largement infondées par rapport aux enfants. "C'est cet effet cumulatif qui avait causé les croissances exponentielles" du début de l'épidémie, explique Loris Guémart. "Un virus qui est plus contagieux a un avantage sur les autres variants, car il se répand plus vite", pointe Hill. "C'est comme ça qu'on s'en est aperçu en Angleterre, c'est toujours une histoire de dynamique. Et le problème qu'on a en France est qu'on fait très peu de séquençage." Rozier fait d'ailleurs remarquer qu'il y a, là encore, un manque de données disponibles sur la progression en France du variant anglais.

Nos invités évoquent alors le réseau Obépine, une équipe de recherche qui détecte et mesure les quantités de virus détectées dans les eaux usées d'une centaine de stations d'épuration française. "C'est la version ultime du test groupé", indique Hill de cette "très bonne idée". Si les données brutes sont très complexes à analyser, précise Rozier, les chercheurs ont créé un modèle statistique permettant de comparer les villes entre elles. "C'est très intéressant car ça ne dépend pas de la capacité de testing, donc c'est beaucoup plus représentatif que les tests. Et en plus, c'est en avance par rapport aux tests [qui ont toujours] une semaine à dix jours de retard." Mais les données sont placées sous une charte de confidentialité, et le réseau Obépine ne peut donc pas rendre publiques les données des capteurs. Le 9 janvier, lendemain de cette émission, l'un des coanimateurs de CovidTracker auprès de Guillaume Rozier, Elias Orphelin, indique sur Twitter avoir obtenu une réponse positive à sa demande devant la Commission d'accès aux documents administratifs (Cada), afin que lui soient communiquées les données du réseau Obépine. "C'est dommage, c'est très sous-utilisé", conclut Hill, avant de revenir au variant anglais dont des mesures plus fines sont prévues : "On va s'apercevoir qu'il y en a partout et de toute façon, l'épidémie va s'accélérer à cause de ça. C'est assez probable." 

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