Crise Presstalis : "un Crédit Lyonnais de la presse !"

Arrêt sur images

Quel avenir pour la distribution de la presse ? Ivan Gaudé, Claire Dupont-Sorlot, José Ferreira et Samir Lebcher débattent

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  • Avec
    Ivan Gaude et Claire Dupont et José Ferreira et Samir Lebcher
  • Presentation
    Daniel Schneidermann
  • Préparation
    Adèle Bellot et Juliette Gramaglia
  • Deco-Réalisation
    Sébastien Bourgine et Antoine Streiff
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Le pluralisme de la presse papier est-il aujourd'hui menacé ? C'est ce que laisse craindre la crise de société de distribution de presse Presstalis, qui a ponctionné les recettes des journaux qu'elle distribue pour rester à flot, et menace encore de le faire pendant cinq années supplémentaires. Presstalis en crise, pourquoi ? La baisse des ventes des journaux, une mauvaise gestion de la société, est-ce que sont en cause des salaires trop élevés ? Et quelles sont les solutions pour préserver le pluralisme ? Questions à nos invités : Ivan Gaudé, directeur de publication de "Canard PC" ; Claire Dupont-Sorlot, éditrice de magazines ("Gazette des armes", "Modèle Réduit Avion", "Toyota Land Cruiser Magazine") et porte-parole du syndicat de l'association des éditeurs de presse (SAEP) ; José Ferreira, président des Messageries Lyonnaises de Presse (MLP) et éditeur de presse ("Maniak!", "Chasseurs de Monstres") ; Samir Lebcher, kiosquier à Paris depuis dix ans.

La Distribution de la presse, c'est quoi ?

Commençons par un rappel historique. Le principe qui régit la distribution de la presse en France est celui de la libre diffusion de la presse papier. Autrement dit : un éditeur est libre de distribuer son titre où il veut. Il s'agit de préserver la pluralité de la presse, en obligeant les marchands de journaux de droite à vendre de la presse de gauche, et vice-versa. Un principe régi par la loi Bichet, votée le 2 avril 1947, au sortir de la Seconde Guerre mondiale. Deuxième grand principe de la loi Bichet : les éditeurs doivent se réunir en coopérative pour mettre en commun les coûts des moyens de distribution. Les coopératives fonctionnent théoriquement sur un principe simple : un éditeur = une voix (principe largement illusoire comme on le voit sur le plateau). Ces coopératives sont à leur tour actionnaires de messageries de presse : Presstalis, qui gère tous les quotidiens nationaux et les trois quart des magazines (75% du marché) ; et les Messageries Lyonnaises de Presse, qui distribuent des magazines (25% du marché).

Être distribué partout, est-ce aujourd'hui encore important ? Oui, approuve Claire Dupont-Sorlot, qui tempère aussitôt : tous les journaux ne sont pas vendus partout. C'est l'éditeur qui décide où sont vendus ses titres. "Je vais les envoyer là où je vais vendre". Si un titre n'est pas vendu plusieurs semaines de suite dans un point de vente, il ne sera plus envoyé à ce point de vente. Un système qui ne fonctionne pas toujours, note Samir Lebcher, puisque lui reçoit encore des titres qu'il ne vend jamais. Un problème de communication de la part de la messagerie, pointe José Ferreira. Mais le système informatique de Presstalis ne fonctionne pas toujours. Ce qui ne satisfait personne : "Je n'ai aucun intérêt à ne pas vendre mon magazine", insiste Ivan Gaudé.

En 2012, déjà, la crise

Presstalis est donc en crise. Mais ça ne date pas d'hier. En 2012, déjà, les éditeurs sont appelés à passer à la caisse pour sauver la messagerie. Et l'entreprise mène un plan de licenciements qui fait passer le nombre d'ouvriers de 2700 à 1200. Mais si on remonte encore auparavant, en 1989, les employés des NMPP, ancien nom de Presstalis, faisaient grève pour demander de meilleurs salaires. Face à ces multiples crises, il y a les Messageries Lyonnaises Presse. Créées en 1945, les MLP émanent de la volonté d’éditeurs de prendre leur indépendance des Messageries Hachette, qui avaient jusque-là le monopole de la distribution de la presse en zone libre. En 1990, les MLP cessent d'être des sous-traitants de Presstalis. Aujourd'hui, on avance souvent la "bonne santé" des MLP pour argumenter que la crise de Presstalis n'est pas une crise de secteur.

Comment s'explique cette bonne santé, sujet d'une enquête sur Arrêt sur images ? Le fait, déjà, de ne pas distribuer de presse quotidienne mais simplement des magazines, permet des coûts moindres. Serait-ce également parce que les salaires sont moins élevés chez les MLP que chez Presstalis ? Globalement, les employés des MLP sont payés 30% moins cher que chez Presstalis, explique José Ferreira, en comparant avec des chiffres fournis par Libération. Mais ce n'est pas l'unique raison du succès des MLP. Rappelons qu'en 2016, des "petits" éditeurs ont été nommés au conseil d'administration des MLP, donnant des responsabilités à des éditeurs moins entendus chez Presstalis. "Il y a aussi une question d'efficacité qui n'existe pas chez Presstalis", pointe Claire Dupont-Sorlot. 

Retour à la crise actuelle. Le 6 décembre dernier, nous le racontions, Presstalis annonce qu'elle prélève exceptionnellement 25% du chiffre d'affaires de ses éditeurs pour les mois de décembre et janvier. La raison ? L'entreprise termine l'année avec un trou de plus de 30 millions d'euros... et 300 millions de dettes. Fin janvier, le Conseil supérieur des messageries de presse (CSMP) décide d'une ponction pour les cinq prochaines années de 2,25% pour les éditeurs de Presstalis et de 1% pour les MLP. Une menace de mort, pour des titres comme Canard PC (qui vient de passer aux MLP), puisque la ponction représente davantage que la marge du magazine. "Je ne crois absolument pas que ce plan va résoudre quoi que ce soit", craint Gaudé, approuvé par Dupont-Sorlot. Ce qui frappe aussi Gaudé, c'est l'impression qu'il n'y a eu aucune étude d'impact avant l'annonce du plan.

rapport explosif secret

Facteur important dans la crise de Presstalis : la crise structurelle de la vente de presse. Les journaux se vendent de moins au moins, malgré un nombre toujours stable, si ce n'est croissant, du nombre de titres. Alternatives Économiques mettait justement en avant les chiffres de la baisse drastique de la vente de presse. Est-ce que le papier est mort ? Pas du tout, pour Ferreira. Pour lui, ce sont les quotidiens qui vont le plus migrer vers le numérique, avec peut-être une diffusion papier irrégulière, tous les deux ou trois jours. 

Pour autant, la crise touche surtout Presstalis, insistent nos invités. Ferreira fait allusion au rapport Rameix, du nom de l'ancien président de l'Autorité des marchés financiers (AMF) Gérard Rameix. Un rapport commandé par le gouvernement pour début décembre 2017, mais jamais rendu public contrairement à ce qui était initialement prévu. Pourquoi ? Sans doute parce qu'il mettait en avant la crise structurelle de Presstalis, estime Dupont-Sorlot. "Qui peut croire qu'une boîte comme Presstalis découvre en novembre qu'elle ne pourra pas payer ses salaires de décembre ?", insiste Gaudé. La menace du rapport Rameix aurait poussé l'entreprise à dévoiler sa crise financière. "Nous sommes dans un marché en attrition, on doit s'organiser", note Ferreira. Exemple avec MLP : l'entreprise s'est adaptée au marché et a baissé ses barèmes pour les éditeurs, mais aussi mené un plan de départs volontaires.

Quotidiens gérés séparément ?

Autre problème, soulevé par Claire Dupont-Sorlot : le CSMP, autorité qui chapeaute la filière (et dont le conseil d'administration a des membres en commun avec celui de Presstalis), avait poussé les messageries à investir dans un système informatique commun. Système qui n'a jamais fonctionné et a coûté des millions d'euros à Presstalis.  "On y verrait beaucoup plus clair si les quotidiens étaient gérés séparément", estime Ivan Gaudé.

Parmi les autres propositions de solutions, le gouvernement et Presstalis prévoient un prêt de 90 millions d'euros de l’État, remboursables (quand Presstalis sera revenu à l'équilibre, dit-on). Mais aussi une réforme de la loi Bichet. Au menu : donner davantage de pouvoir aux marchands de journaux, pour qu'ils puissent davantage choisir les titres qu'ils vendent. Mais aussi augmenter le nombre de points de vente. Ainsi, depuis peu des petites supérettes, sous des conditions particulières, peuvent de vendre des titres de presse. Pas une solution pour nos invités. "Quand il y a des personnes qui veulent rentrer dans la profession, aujourd'hui je ne les encourage pas", avoue Samir Lebcher. La faute aux conditions de travail difficiles. Quant à vendre des magazines spécialisés dans des magasins spécialisés, l'idée ne convainc pas non plus. "Si quelqu'un va dans son magasin de jardinage et qu'il prend son magazine jardin, il n'aura pas l'occasion de prendre un magazine informatique ou de modèle réduit d'avion", explique Claire Dupont-Sorlot. Au risque que la crise de la distribution de la presse ne cesse de s'intensifier. 

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