Coronavirus : "On doit se préparer à l'ouragan !"

Arrêt sur images

Le coronavirus, trop ou trop peu, trop tôt, trop tard ? Les politiques de lutte contre la pandémie sont-elles proportionnées à l'événement, notamment en France, et comment les médias en France éclairent-ils ou pas cette question ? Au lendemain de l'interv(...)

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L'émission
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  • Avec
    Philippe Devos et François Salachas
  • Presentation
    Daniel Schneidermann et Juliette Gramaglia
  • Préparation
    Adèle Bellot et Juliette Gramaglia
  • Deco-Réalisation
    Sébastien Bourgine et Antoine Streiff
Offert par le vote des abonné.e.s
Le coronavirus, trop ou trop peu, trop tôt, trop tard ? Les politiques de lutte contre la pandémie sont-elles proportionnées à l'événement, notamment en France, et comment les médias en France éclairent-ils ou pas cette question ? Au lendemain de l'intervention d'Emmanuel Macron, question posée à nos deux invités : François Salachas, neurologue à la Pitié-Salpêtrière et membre du collectif Inter-Hôpitaux ; et Philippe Devos, intensiviste au CHC de Liège, président de l'Association belge de syndicats de médecins (ASBYM).

Notre site étant ce samedi 14 mars particulièrement lent en raison d'un trop grand nombre de connexions simultanées, et ASI ayant pris la décision de rendre gratuite cette émission en raison de son utilité sociale immédiate, vous pouvez la retrouver intégralement et gratuitement sur Vimeo et sur YouTube. Une bonne occasion pour la partager au maximum !

"Quoi qu'il en coûte" : "Le coût humain, il est surtout pour le personnel hospitalier"

On découvre François Salachas le 27 février dernier. Emmanuel Macron est en visite à l'hôpital de la Pitié-Salpêtrière, et le membre du collectif Inter-Hôpitaux l'interpelle sur le manque de moyens. Un moment "spontané" raconte Salachas. Pourtant, malgré la promesse de rencontre de Macron, le collectif n'a pas été reçu. "Rien ne nous laisse penser qu'il va y avoir des mesures opérationnelles dans les jours qui viennent", regrette-t-il. Les priorités, pour le médecin sont "du personnel très très vite" et "de l'argent". Or, ces soignants supplémentaires ne viendront "que si on les paye de façon digne et si on leur garantit qu'ils ne vont pas mettre leur vie en danger"Pour le médecin, le discours laudateur de Macron envers les soignant.e.s n'est pas suffisant.

Philippe Devos explique de son côté qu'en Belgique, pour 11 millions d'habitants, il y a 9 ministres de la Santé, ce qui ralentit la prise de décision. Le médecin pointe un problème en particulier : les financements sont alloués sur la base de moyennes d'activité. Sauf que "de plus en plus avec le sous-financement, on ne sait plus gérer les pics d'activité", les crises donc, comme celle d'aujourd'hui.

Salachas insiste sur l'urgence : "Il faut que les médecins reviennent dès la semaine prochaine, et ça sur une durée d'un, deux, peut-être trois mois". Le médecin suggère notamment de recruter les infirmières avant leur sortie d'école. Il prévient : "Il n'est pas question d'avoir une situation à la Tchernobyl où on envoie au casse-pipe pour le bien commun des gens pour arrêter le réacteur nucléaire [...] Ce n'est pas digne de demander à des gens de venir travailler dans des conditions où ils vont mettre leur vie en danger""Quoi qu'il en coûte" : La phrase a été prononcée plusieurs fois par Macron jeudi 12 mars. Mais "les annonces n'ont pas été faites en pratique", rétorque Salachas. "Le coût humain, il est surtout pour le personnel hospitalier"

"Le risque n'est pas individuel, mais populationnel"

Selon certains épidémiologistes, le virus pourrait toucher 40 à 70% de la population, "si on ne prend aucune mesure", explique Devos. Ce qui n'est pas le cas, puisque des mesures permettent d'empêcher cet "Armageddon". "Mais il ne faudra pas un grand volume pratique de patients infectés pour arriver à saturer les systèmes de santé". En Italie, "lorsqu'ils ont atteint le nombre de 620 malades par million d'habitant, les soins intensifs étaient saturés". Et on ne peut pas imaginer que la situation italienne est un cas unique, prévient le médecin belge. Les services hospitaliers sont-il saturés, malgré les affirmations du ministre sur LCI ? "Les admissions en réanimation vont saturer huit jours après le pic épidémique", pas encore atteint, prévient Devos. "Aujourd'hui, c'est comme annoncer un ouragan. On sait d'après la vitesse des vents que l'ouragan va nous frapper dimanche, et comme on est vendredi et qu'il y a du grand soleil, on nous dit tout va bien, regardez y a du grand soleil. On doit se préparer à l'ouragan, et on ne peut pas se baser sur la situation d'aujourd'hui pour évaluer l'ampleur de l'ouragan de demain"

Petit point sur le mot exponentiel. Une tribune de médecin dans le quotidien belge La Libre s'inquiétait du facteur exponentiel (le fait qu'un nombre de cas se multiplie toujours selon le même facteur, augmentant très rapidement). Il expliquait que sans mesure de santé publique, on pourrait passer d'un cas de coronavirus à 1000 en 24 jours, 1 million en 48 jours et 1 milliard en 72 jours. Un modèle théorique, puisque des mesures de santé publique sont prises. Ce que l'on sait, c'est que le facteur de contagion se situe entre 2 et 2,5 : autrement dit, une personne malade va en contaminer en moyenne 2 à 2,5.

Fin janvier, le propos se voulait bien plus rassurant chez les médecins interrogés par les médias. Pourquoi ce changement de ton ? "Ce que ces gens n'ont pas compris, c'est que le risque n'est pas individuel, mais populationnel", rétorque Devos. Au niveau de l'individu, le taux de mortalité peut être faible, mais un grand nombre de cas va fatalement engorger les hôpitaux. "Peu de médecins ont une pensée en termes épidémiologiques, de groupe". D'autant que le risque se situe aussi au niveau de malades qui, en temps normal, auraient été pris en charge, mais pourraient mourir si les services se retrouvent saturés. 

Comment faire, médiatiquement ? Les "tutos" des médias pour bien se laver les mains sont-ils vraiment nécessaires ? "Tant que le patient ne comprend pas pourquoi il doit faire le geste, il ne va pas le faire", répond Devos. Qui rappelle que les "gestes barrières" sont au cœur de la stratégie d'aplatissement de la courbe ("Flatten The curve", on vous en parlait ci-dessous). "Il faut faire du prosélytisme, sans céder à la psychose", résume Salachas. Car on tombe selon lui dans un phénomène de déni. Puisque faire les gestes, c'est accepter que la situation est réelle, ne pas les faire, "de façon conjuratoire, fait que cette vérité [l'épidémie] ne va pas arriver".

Epidémie vs. économie : "prendre les mesures en temps et en heure"

En Italie, la situation sanitaire alerte, jusqu'aux soignants. A la télé et sur les réseaux sociaux, les personnels hospitaliers épuisés appellent les Italiens à rester chez eux. En France, ces prises de parole n'ont pas encore eu lieu. Pour Salachas, il règne encore une forme d'"omerta" sur l'état de l'hôpital en France, que le collectif Inter-Hôpitaux veut briser. Il appelle le gouvernement à n'écouter pas seulement son conseil scientifique sur le coronavirus (constitué le 11 mars) mais aussi les témoignages venus du terrain. En Belgique, rapporte Devos, il existe un "comité d'expertise" qui prévoit l'évolution de l'épidémie, ainsi qu'un "comité opérationnel" qui fait remonter les suggestions de terrain.

Se pose la question de l'impact économique : comment équilibrer entre mesures de précaution et soutien à l'économie, elle aussi menacée de "pandémie", selon les mots de l'ancien ministre LR Eric Woerth ? "La santé n'a pas de prix, mais visiblement la vie a une valeur financière", commente Devos. Pour Salachas, la question économique se pose sur une autre temporalité. "Je suis choqué qu'on donne des gages de confiance aux entreprises, sans donner l'équivalent pour les personnels hospitaliers". Il assène : "On est dans une urgence d'intervention pour gérer cette épidémie. [...] Il faut savoir faire les choses en temps et en heure".

Dans les médias, les "toutologues" commentent l'épidémie de coronavirus, malgré leur absence de compétence sur le sujet. Pour Devos, les médias se trouvent dans un "paradoxe de la communication" : des messages contradictoires (rassurants et inquiétants) poussent les gens à "des réactions de rejet de tous les messages". Le médecin s'inquiète de l'effet "délétère" des messages rassurants sur le comportement des gens. "La surestimation du risque est extrêmement anxiogène et démobilisatrice, mais la sous-estimation aussi", approuve Salachas. "Il faut cadrer les messages pour avoir un message unique, aligné", résume Devos.

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