Une promenade à Paris
Le matinaute
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Une promenade à Paris

Qui peut dire où la mémoire commence ? Qui peut dire où le temps présent finit ? Seul un kilomètre et demie sépare la salle du Bataclan, à Paris, et le 209 rue Saint-Maur, également à Paris. Vingt minutes à pied dans les rues de la rive droite. Et rien de commun pourtant. Vraiment rien, sinon que les deux lieux sont le théâtre de deux documentaires, que l'on peut voir en ce moment, l'un sur Netflix, l'autre sur le Replay d'ARTE.

Une salle de spectacle parisienne, et un immeuble où s'installèrent dans les années 30 de nombreuses familles de Juifs étrangers : rien de commun, sinon la barbarie. Ici, aujourd'hui,  au Bataclan, un concentré de quelques heures de sauvagerie froide, le 13 novembre 2015. Là-bas, un peu plus loin, entre 40 et 44, quatre ans de barbarie administrative, de grandes solidarités d'escalier, de petites trahisons aussi derrière les portes closes. Au Bataclan, les frères Jules et Gédéon Naudet (Fluctuat nec mergitur, Netflix) font témoigner des ex-otages, des policiers, des pompiers. Quant à la réalisatrice Ruth Zylberman (Les enfants du 209 rue Saint Maur, ARTE), elle a traqué les survivants du 209, d'Israël jusqu'aux Etats-Unis. Résultat, deux documentaires, aussi exceptionnels que simples dans leur construction

Il y eut, au 209, sans doute des ignominies, des dénonciations. La réalisatrice les frôle, mais ne s'y attarde pas. Il y eut peut-être, au Bataclan, des loupés policiers. Les frères Naudet ne s'y attardent pas non plus. Ce n'est pas le sujet. Leur sujet, ce sont les détails, les petits détails qui tissent l'histoire, tellement mieux que les grandes considérations. Sur la coque d'un portable, prêté par une otage à un terroriste, riait une baleine. La propriétaire :"je le regarde, je me dis c'est pas possible, il négocie avec ma baleine qui rigole". Dans la colline des morts de la fosse du Bataclan, le chef de la BRI, après l'assaut, découvre un proche, et doit chercher du réconfort auprès d'une psychologue. Ou rue Saint-Maur, par exemple, ce souvenir d'enfant enfoui, de vêtements "coupés", un jour de 1942. C'était les étoiles jaunes, que les parents arrachaient des vestes, pour prendre la fuite, et tenter de passer inaperçus.

Tombera, tombera pas ? Deux récits polyphoniques funambulent sur un fil tendu entre la vie et la mort.   Tombera à gauche, tombera à droite ? Deux regards se croisent : tirera, tirera pas ? Entre vie et mort, entre miraculés et condamnés, entre proies et proches, se lit aussi en filigrane l'importance vitale des transmissions. Sur les écrans d'accueil des portables qui sonnent dans le silence de la fosse, s'allument des papas, des mamans. Rue Saint-Maur, arriva un jour la dernière carte des parents, postée de Drancy, avec cette phrase : "nous allons être déportés demain". 

D'un documentaire l'autre, seules quelques larmes se ressemblent. Dans l'un comme dans l'autre, elles sont rares. Les réalisateurs en ont été économes au montage. On les en remercie. On devine qu'ils auraient pu facilement en inonder leurs récits. Ici et là, remarquablement captée, lentement, simplement, avec le temps qu'il faut, l'humanité.

Bataclan Saint Maur
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