Delisle et la fatalité, portes ouvertes, portes fermées
Le matinaute
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Delisle et la fatalité, portes ouvertes, portes fermées

"Fermez la porte, s'il vous plait !" intime, page 4, le directeur de l'usine au jeune homme qui vient solliciter une embauche pour l'été. "Tu peux fermer la porte, s'il te plait ?" intime à son tour le directeur du studio au même jeune homme qui, trois ans et 134 pages plus tard, études réussies aux Beaux-Arts, pénètre ainsi dans le "vrai" monde du travail, celui qu'il a toujours rêvé d'intégrer : le dessin. 

Au premier niveau, les "chroniques de jeunesse" de Guy Delisle (Ed. Shampooing) pourraient se lire comme une chronique d'apprentissage, dans le décor d'une usine de papier québecoise des années 80, avec ses machines fascinantes comme des locomotives, ses légendes terrifiantes d'ouvriers happés et broyés, et son peuple d'absurdes prolos captifs que retrouve l'étudiant trois étés de suite, trois étés tous semblables, frôlant trois fois la boucle sans issue de la fatalité de classe.

Mais ce dernier album du globe trotteur Delisle (Birmanie, Corée, Jerusalem) pourrait aussi se lire autrement : entre deux portes, ouvertes fermées, une méditation sur les enfermements, ceux qui menacent, ceux auxquels on échappe, méditation reçue cinq sur cinq en ces temps de confinement. Y échappe-t-on jamais, d'ailleurs ? Et, tutoiement ou vouvoiement, la mythique industrie du divertissement est-elle moins enfermante que l'usine ? Tant qu'à faire, on pourrait même y voir, en contrebande, un des premiers exemples d'une littérature dessinée de confinement.

Sauf que l'album refermé, un troisième récit nous saute à la figure, un récit sous les récits, qui ne parle pas, lui, de confinement, mais de transmission. Outre les dettes attendues aux grands maîtres, Moebius, Munoz, Gotlib, Pratt, Steinbeck, "Chroniques de jeunesse" acquitte une dette inattendue, une dette laborieuse, une dette au père bien entendu, dessinateur industriel dans la même usine, fantôme falot qui erre en somnambule entre les machineries, et dont la communication avec son fils s'avère tragiquement impossible. Oui mais voilà, la transmission n'a pas forcément besoin de mots, pour trouver des chemins. Ce sujet sous les sujets, dit Delisle à Tewfik Hakem sur France Culture, s'est peu à peu imposé au fil de l'écriture, jusqu'au final. Il faut s'en laisser saisir, comme l'auteur s'est laissé saisir. 


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