Le mag' du syndicat policier Alliance, contre la justice et les médias
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Le mag' du syndicat policier Alliance, contre la justice et les médias

...et à chaque numéro ou presque, un article sur Jean-Luc Mélenchon

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Depuis son changement de formule, le magazine du syndicat policier Alliance, envoyé à tous les élus, a gagné en couleurs acidulées et en dessins de presse... Mais a aussi durci son discours sur la justice "trop laxiste", les médias pleins de "titres putaclics" et les politiques de gauche "anti-flics".

Jusqu'en mars 2022, le magazine trimestriel du syndicat policier (majoritaire) Alliance ressemblait à toutes les feuilles de chou syndicales : de jolies photos des délégués, quelques interviews de sections syndicales, des informations sur les droits de ses membres et un bulletin d'adhésion en dernière page. Mais tout a changé en mars dernier : renommé MAD! (pour "Mise à disposition"), le magazine est devenu mensuel, et s'est doté d'une identité visuelle très colorée et de multiples formats "fun" (BD, rubriques humoristiques, tests, dessins d'actualité). Derrière cette façade cool, la ligne éditoriale s'est durcie, désormais plus axée sur la critique de la justice et des contre-pouvoirs que sur l'information syndicale.

À Arrêt sur images, le rédacteur en chef de MAD!, Loïc Fanouillere – par ailleurs délégué régional d'Alliance et président de la CFE-CGC en Bretagne –, explique qu'il fallait que la nouvelle version se détache du côté "très institutionnel, très codifié voire vieux jeu" de l'ancien trimestriel. "Il était sans doute plus lu par l'administration que par les collègues, rit-il. On voulait cibler les policiers de terrain et une moyenne d'âge plus jeune. Maintenant, ce sont les collègues en retraite et en fin de carrière qui nous disent ne plus trop se retrouver dans ce magazine." Et le titre, MAD!, ajoute-t-il, "parle à tout le monde, c'est comme «la BAC» dans notre langage." Les plus jeunes agents, "qui sont modernes et sur les réseaux", ont l'air d'apprécier : "Les collègues et moi attendons MAD! comme j'attendais Pif Gadget étant enfant !" écrit ainsi un agent sur Facebook.

"Humour" phallique et test anti-"journaleux"

En août, le "quiz" du numéro d'été du magazine faisait parler de lui sur les réseaux sociaux pour son test "Quel journaleux es-tu ?"Voulu comme une réponse au test proposé par Charlie Hebdo quelques jours plus tôt, intitulé "Feriez-vous un bon inspecteur de l'IGPN ?", le quiz de MAD ! promet de "faire dans le cliché et le ridicule", avec une bonne dose d'humour phallique digne de collégiens au vestiaire. Le test s'attaque aux "journaleux" qui font des articles avec "un bon titre putaclic et des phrases sorties de leur contexte", et conseille, selon les résultats, d'aller pointer chez Charlie Hebdo qui "a une passion évidente pour le phallique" ou à "Cons-bini". Chaque question semble avoir pour but de choquer davantage que la précédente en faisant de l'humour sur "une femme a été violée par des migrants", "un TikTok challenge sur le viol", ou encore "un flic [qui] a tiré suite à un refus d'obtempérer". Loïc Fanouillere y voit "un ton humoristique, du deuxième voire du troisième degré".

Le député Nupes du Val-de-Marne Louis Boyard, qui a reçu le magazine dans son bureau à l'Assemblée, s'en offusquait sur Twitter le 30 août en interpellant le ministre de l'Intérieur Gérald Darmanin : "Monsieur Darmanin, ça vous amuse aussi, ou vous allez enfin agir ?"

Derrière une (très, très) lourde dose d'un "humour" gras, noir et de bas étage, le but du magazine d'Alliance nouvelle version semble être de toucher le plus large public possible, quitte à choquer. "On reçoit des retours parfois un peu acides sur Twitter, dit Loïc Fanouillere à ASI, mais ça permet de voir que le magazine est lu. Quand je vois une charge de Charlie Hebdo contre nous, ça peut me choquer aussi, mais bon voilà, c'est la liberté d'expression…" L'équipe communication d'Alliance se charge de la rédaction des articles, indique-t-il. "Il n'y a vraiment aucune méchanceté. Les collègues veulent pousser l'ironie, mais on essaye de bien calibrer, on n'est pas là pour blesser".

Envoyé à tous les élus

Le magazine, tiré pour le moment à 20 000 exemplaires, va "monter en puissance parce qu'il plaît beaucoup", annonce fièrement à ASI son rédacteur en chef : "On a des retours d'hommes politiques qui apprécient." Car MAD! est en effet envoyé à tous les élus locaux et nationaux, comme le notait le journaliste de L'Humanité Cyprien Caddeo, ainsi qu'aux grands médias (mais pas ASI). Raphaëlle Rémy-Leleu, conseillère à la mairie de Paris, confirme à ASI recevoir régulièrement le magazine : "Chaque mois en relevant mon courrier, je trouve ça et je me dis qu'il faut en parler, confie-t-elle. Sous couvert de dessins un peu pop, il y a des choses très dangereuses qui sont racontées là-dedans, qui rincent l'ensemble des pouvoirs publics !" Elle observe notamment une "rhétorique malaisante et violente vis-à-vis de la justice". Fille de policier, elle se souvient aussi avoir lu l'ancienne version du magazine d'Alliance étant petite, et regrette que le nouveau magazine "renverse complètement la logique syndicale". Explications : "La stratégie d'Alliance consiste à utiliser le syndicalisme policier pour de la structuration politique autour des enjeux de sécurité, et plus vraiment pour défendre les conditions de travail des policiers." 

"Le problème de la police, c'est la justice"

Depuis mars 2022, chaque numéro de MAD! s'ouvre sur un éditorial et sur le même dessin de presse. On y voit le secrétaire général d'Alliance, Fabien Vanhemelryck, s'adresser à l'Assemblée nationale et déclarer que "le problème de la police… c'est la justice !"

Un dessin qui fait référence à un discours de Vanhemelryck le 19 mai 2021, durant une manifestation des policiers devant l'Assemblée nationale pour "réclamer plus de moyens et de sévérité devant leurs agresseurs". Pendant sa prise de parole, il avait "fait huer par les manifestants quatre décisions de justice – considérées comme trop laxistes – prononcées dans des affaires au cours desquelles des policiers ont été blessés", racontait alors le Monde. Ce dessin est "une personnalisation assez dingue autour du secrétaire général", dont le propos sur la justice semble avoir été "intégré à leur mythologie syndicale", estime Raphaëlle Rémy-Leleu : "C'est très inquiétant." 

Outre ce dessin récurrent, l'idée d'une justice trop laxiste se trouve à chaque page de MAD!, particulièrement dans une rubrique dédiée, intitulée "Réponse pénale", qui s'attarde chaque mois sur une décision de justice jugée insuffisante, avec une conclusion ironique : "Y'a pas à dire, la justice met le paquet !" En juin, cette rubrique était dédiée à "la loi de la relativité selon la justice" ; en juillet, un article intitulé "Le laxisme judiciaire a encore frappé !" développait le concept sur plusieurs paragraphes, écrivant qu'il ne se passe "pas une journée sans que la justice ne nous apporte une preuve supplémentaire de son insupportable abandon" ou encore que "la justice n'en est plus une". Pour Loïc Fanouillere, c'est assumé : "Le message qu'on véhicule, c'est qu'il y a trop de laxisme dans notre justice. Les collègues la côtoient tous les jours : quand on va dans un commissariat, c'est toujours la question de la justice qui revient." Quant au dessin représentant Vanhemelryck, il considère qu'il "parle bien aux collègues".

Un "outil" de communication comme d'autres

Les responsables de MAD! ont des lectures… intéressantes. Pour rebondir facilement sur l'actualité, l'équipe a créé une rubrique "Police bashing" : chaque mois, retour sur une critique de la police qui a trouvé son chemin dans le débat public. En avril 2022, la rubrique s'intéressait à un sujet de dissertation, distribué dans un lycée de Saint-Cloud, consistant en une "dangereuse propagande à l'Éducation nationale" sur l'affaire Michel Zecler, qui a été "passé à tabac par trois policiers simplement parce qu'il est noir", donc c'est "de la propagande" car "le sujet affirme que la police a commis un acte raciste". Surtout, l'article publie "l'avis d'un autre prof, d'un autre établissement" qui déclare que "ce parti pris d'ultra-gauche est scandaleux, on part du principe que la police a commis un acte raciste : la réponse est dans la question". Cette citation est tirée… d'un article de Valeurs actuelles de mars 2022, magazine qui collectionne lui-même les condamnations pour injures racistes. Notons qu'à l'époque de l'affaire Zecler, un délégué syndical d'Alliance avait créé une chaîne YouTube dédiée à "débunker" des attaques contre la police, comme nous vous le racontions alors.

Caricature "clairement antisémite" de l'avocat Arié Alimi

Dans le numéro de mai 2022, la rubrique "Police bashing" tire le portrait de l'avocat Arié Alimi, caricaturé tapi dans l'ombre et comparé à une araignée tissant sa toile. Ses torts : être "obsédé par la police et les policiers" et "enchaîner les déclarations caricaturales à l'attention de [la] profession". Les personnalités ajoutées au dessin, notamment Jean-Luc Mélenchon, le journaliste Taha Bouhafs et le gilet jaune Jérôme Rodrigues, sont également représentés comme des "clients qui tombent à pic" dans sa toile.

Du rictus à la toile d'araignée, cette caricature est remplie de "symboles antisémites qui sautent aux yeux", selon Arié Alimi, contacté par ASI. "Visiblement, ça pose problème aux gens que je sois juif." Il indique avoir eu connaissance du dessin à la sortie du magazine, et avoir décidé de ne pas porter plainte ("Ce n'est pas dans mon habitude") et signale qu'il lui arrive de défendre des policiers. "Mettre en cause un avocat, un auxiliaire de justice, dans un magazine, en faisant de lui une caricature tout simplement parce qu'il a des engagements et juridiques et politiques, le représenter en robe donc en tant qu'avocat... C'est peu commun", alerte-t-il cependant à propos de la "dérive politique" qu'il perçoit lui aussi. "La menace est clairement exprimée : je suis devenu une cible, note Alimi. Effectivement, je commence à m'inquiéter un peu." Après la publication de cet article, Benjamin Sire, l'auteur du texte tiré du Figaro et apposé à la caricature, s'en est indigné sur Twitter : "Voir un de mes articles, très critique certes contre Arié Alimi, mais tronqué puisqu'il analyse surtout le mot «systémique», être utilisé par Alliance pour accompagner une iconographie antisémite me révulse."

Loic Fanouillere, quant à lui, ne voit dans cette caricature aucun symbole antisémite. "Ce n'est pas du tout [de l'antisémitisme], on ne va surtout pas aller sur ce terrain-là, dit-il. C'est vraiment la ligne rouge, on n'est pas du tout dans ce débat-là. Il faut prendre un peu de recul. On essaye d'être satirique, que les collègues se retrouvent dans ce qu'on écrit." Il ajoute "assumer complètement" ce qui est publié dans MAD!, précisant que le secrétaire général d'Alliance relit et valide tous les magazines avant impression.

Un syndicat "apolitique"... mais anti-Mélenchon et très à droite

S'il y a bien une organisation que n'apprécie pas le magazine MAD! – outre la justice française – c'est le parti de La France insoumise (LFI), et plus particulièrement son fondateur Jean-Luc Mélenchon. Dans chaque numéro ou presque, Mélenchon apparaît dans la rubrique "Police bashing" ou dans d'autres articles critiquant ses prises de positions. Il fait même la Une du numéro 1 de la nouvelle version, celui d'avril 2022, dédié aux enjeux de la présidentielle.

Grimé en Joker (le grand méchant de la série "Batman"), affublé d'un gros tampon rouge de "HAINE" ou recevant zéro pointé à sa copie, Mélenchon est toujours caricaturé (négativement), moqué et critiqué. Morceaux choisis : "Jean-Luc a pété un câble. Encore." ; "Qui est factieux en fin de compte ?" ; "Il n'est jamais trop tard pour consulter, Jean-Luc." Un article entier dans le numéro d'avril juge Mélenchon "anti-flic, pas en phase" pour un candidat à l'élection présidentielle, afin de justifier le choix d'Alliance de ne pas inviter Mélenchon à son grand débat sur la sécurité du 2 février : "Le programme anti-flic de Jean-Luc Mélenchon, nous ne le connaissons que trop bien, le type tourne en boucle […] Ses propos renforcent les idées délirantes de certains qui veulent s'en prendre à l'uniforme." 

On peut lire dans la ligne suivante que "le syndicat Alliance est apolitique". MAD! précise alors qu'Hidalgo, Roussel et Jadot n'ont pas souhaité venir au grand débat d'Alliance. "Il faut croire que pour ces candidats, il est des citoyens moins dignes d'intérêt que d'autres", conclut-il. Au final, le numéro sur la présidentielle ne présente donc que le programme de candidats de droite ou d'extrême-droite : Valérie Pécresse, Eric Zemmour, Marine Le Pen – et Gérald Darmanin qui représentait Emmanuel Macron, pas encore officiellement candidat. 

Apolitique, mais plus de droite que de gauche ? L'article valide en effet de facto les programmes "sécurité" des quatre candidats : "Les invités avaient, par leurs positions en matière de sécurité, confirmé et partagé le constat que nous faisons depuis un bon moment, nous garantissant un soutien sans faille s'ils étaient élus." L'article n'a pas de conclusion – elle semble être passée à la trappe à l'impression – mais n'en a pas besoin. La consigne implicite de vote est passée. Pour Raphaëlle Rémy-Leleu, la ligne éditoriale de MAD! est clairement ancrée à droite : "Cela va de la politique d'extrême droite assumée avec en sources Valeurs actuelles à la caricature d'Arié Alimi qui est extrêmement dérangeante, note-t-elle. Derrière tout ça, leur pensée politique est extrêmement fignolée. Pour eux, ce magazine est un point de départ. C'est très inquiétant." Là encore, Loïc Fanouillere s'en défend : "Franchement, c'est un cliché. Chez nous, il y a des gens de tous les partis." On aimerait bien savoir ce que pensent du magazine les policiers qui votent Mélenchon (ou Jadot, ou Roussel). Cela pourrait même faire un bon sujet d'article

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