"L'Affaire du siècle" : un procès contre l'Etat, un million de signatures, et presque rien à la télé
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"L'Affaire du siècle" : un procès contre l'Etat, un million de signatures, et presque rien à la télé

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"L'Affaire du siècle", c'est le nom d'une coordination qui veut poursuivre l'Etat français en justice, pour non respect de ses engagements sur le climat, appuyée par plus d'un million de signatures. C'est aussi une collaboration entre plusieurs médias pour travailler sur les conséquences du réchauffement climatique. Voilà qui est sans précédent. Pas assez, toutefois, pour intéresser BFM ou TF1.

Un million de signatures en seulement 48 heures. C'est ce qu'ont réuni quatre ONG en soutien à leur initiative visant à attaquer l'Etat français en justice pour non-respect de ses engagements sur la lutte contre le réchauffement climatique (la France continue en effet à augmenter ses émissions de CO2, comme nous le soulignions cet été). Greenpeace, Notre affaire à tous, Oxfam France et la Fondation pour la Nature et l’Homme, les quatre ONG en question, ont reçu le soutien d'une brochette de stars de tous horizons. Dans un clip d'un peu plus de deux minutes, plusieurs youtubeurs, le réalisateur du film Demain (dont nous vous parlions mercredi) Cyril Dion, l'humoriste de France Inter Guillaume Meurice, l'actrice Marion Cotillard ou encore l'astrophysicien Aurélien Barrau appelaient mardi 18 décembre, jour de lancement de la pétition de soutien, à soutenir le recours en justice contre l'Etat. 

Et c'est peu dire que ça a fonctionné. Comme le rappelle le Huffpost, la pétition à succès contre la loi travail, lancée par Caroline de Haas au printemps 2016, avait mis deux semaines pour atteindre le million de signatures. 

Cinq médias sur le coup

"L'Affaire du siècle" se déroule sur plusieurs fronts : juridique, donc, avec le recours contre l'Etat, citoyen, avec la pétition de soutien, mais aussi médiatique. Un groupe de journalistes, issus de Bastamag, Politis, la revue Projet, Reporterre et Mediapart ont répondu en juin à l'appel de l'appel de l'ONG Notre affaire à tous, pour créer un pool de journalistes travaillant main dans la main à propos de "l’impact de la crise climatique sur l’agriculture et l’environnement, l’alimentation, l’énergie et la santé". Et sur les manquements de l'Etat.

"Marie Toussaint, la présidente de Notre affaire à tous, nous a réunis en juin et nous a dit : "On est juristes, on s'occupe de la partie juridique. Mais c'est difficile pour nous de trouver des témoins et des victimes de l'inaction de l'Etat en termes de lutte contre le réchauffement climatique"", indique à ASI Jade Lindgaard, de Mediapart, qui participe au projet. 

Les médias partenaires n'ont pas pour autant vocation à trouver des victimes qui pourraient se porter parties civiles lors du procès. "L'idée est plutôt de contribuer à l'élaboration d'un récit qui accompagne le recours." Un récit construit, donc, à plusieurs. "Sur ce sujet, on s'est dit qu'il était très important de travailler ensemble, de ne pas être dans la concurrence", poursuit Jade Lindgaard. 

Attaquer l'Etat pour "carence fautive"

Pour le volet juridique, Notre affaire à tous travaille depuis trois ans à la constitution d'un dossier "le plus solide possible", raconte à Arrêt sur images la présidente, Marie Toussaint. L'ONG s'est associée pour cela à d'autres ONG écologistes, comme Greenpeace et la Fondation pour la Nature et l’Homme (FNH, fondée par Nicolas Hulot), mais aussi à Oxfam, qui travaille sur la pauvreté et les inégalités. Une stratégie qu'explique Marie Toussaint : "Les conséquences du réchauffement climatique touchent plus particulièrement ceux qui sont déjà précaires, c'est une inégalité supplémentaire." Une inégalité justement mise en avant dans un reportage de Jade Lindgaard dans le quartier de la Plaine-Saint-Denis, dans le 93. 

La procédure vise à attaquer l'Etat pour "carence fautive". Dans un premier temps, les ONG ont envoyé au président de la République et au Premier ministre un document préalable d'une quarantaine de pages, leur demandant de respecter leurs engagements en termes d'émissions de gaz à effet de serre. Si, dans deux mois, l'Etat ne s'est pas conformé à ces demandes, ce qui semble plus que probable, les ONG passeront à la seconde étape : le tribunal administratif de Paris. 

"On se fonde pour cela sur plusieurs textes, détaille à Arrêt sur images Laura Monnier, chargée de campagne juridique à Greenpeace. La Charte sur l'environnement de 2004, d'abord, qui a valeur constitutionnelle et qui dit que l'Etat a l'obligation de protéger l'environnement. Sur la Convention européenne des droits de l'Homme, ensuite, qui dit que les Etats ont l'obligation de protéger la vie et la santé des personnes, et qui comprend un droit à l'environnement. Enfin, l'Etat s'est engagé à atteindre chaque année des objectifs en termes de réduction d'émission de gaz à effet de serre. Ces objectifs ne sont pas assez ambitieux, et ils ne sont pourtant pas respectés."

sur BFM, La statue de Carla Bruni

Quatre ONG reconnues d'utilité publique traînant l'Etat devant les tribunaux, plus d'un million de signataires pour soutenir leur démarche en seulement deux jours, des médias qui se réunissent pour mettre le paquet sur les questions de réchauffement et d'injustice climatique. Cette mobilisation illustre la séquence particulière ouverte cet été. Avec la canicule dévastatrice, la démission fracassante du ministre de l'écologie Nicolas Hulot , le rapport catastrophiste du Groupe d'experts intergouvernemental sur l'évolution du climat (Giec) en octobre, et, enfin, le récent succès des marches pour le climat en pleine mobilisation des Gilets jaunes, la crise climatique mobilise de manière inédite. Assez pour que la télé s'empare de l'initiative, complètement nouvelle en France et particulièrement mobilisatrice, de quatre ONG connues du grand public? Ce serait beaucoup dire... 

Dans les JT, France 2 a bien consacré un sujet dans son 13 Heures du mardi 18 décembre, le jour de l'annonce du lancement de la procédure, mais rien au 20 Heures, et rien d'autre depuis.  Quant à TF1, elle a tout bonnement ignoré l'initiative. Sur les chaînes d'info en continu, le silence est également la règle. BFM TV et CNews ne semblent y avoir consacré aucun sujet. Mardi 18, jour de la conférence de presse de lancement, BFM préférait se pencher sur la livraison tant attendue de la statue de Carla Bruni au musée Grévin. 

Quotidien, l'émission de Yann Barthès, sur TMC, a tout de même consacré près de vingt minutes à l'initiative, mardi 18 décembre. Etaient conviées Audrey Pulvar et Cécile Duflot, respectivement présidente de la FNH et d'Oxfam France. Après un retour pub des plus adaptés au sujet traité ("Vite, vite! Quotidien revient avec le nouveau Hyundai Tucson, le SUV garanti 5 ans, kilométrage illimité"), Barthès en vient enfin aux questions qui le titillent vraiment. "Elles ont décidé d'attaquer l'Etat français! Cécile Duflot et Audrey Pulvar sont dans Quotidien. Deux femmes qui sont aussi en pleine reconversion  [professionnelle], aucun regret?", avant d'enchaîner en demandant si "Nicolas Hulot est derrière tout ça". Ou comment faire d'une initiative la plus globale et la plus inclusive possible une affaire de people.

Avec Sabrine Mimouni

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