Incendie de Lubrizol : le préfet et ses doux euphémismes
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Incendie de Lubrizol : le préfet et ses doux euphémismes

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Alors qu'un feu a ravagé une usine à haut risque à Rouen jeudi, les autorités ont assuré qu'il n'y avait "pas de toxicité aiguë" dans la fumée, tout en invitant les "personnes fragiles" à prendre quelques précautions. Des éléments de langage qui font réagir le sociologue Pascal Marichalar : comme toujours, nous dit-il, l'accent est mis sur la fragilité des victimes potentielles plutôt que sur la dangerosité de l'activité.

Alors qu'un spectaculaire panache de fumée surplombait la ville de Rouen ce jeudi, le préfet de la Seine-Maritime, Pierre-André Durand, s'est voulu rassurant lors de ses points presse : "Pas de toxicité aiguë sur les principales molécules" dans la fumée qui se dégageait de l'incendie de l'usine Lubrizol, a-t-il affirmé, un site pourtant dangereux, classé "Seveso seuil haut". Ce que certaines chaînes de télévision ont aussitôt résumé en "pas de toxicité" tout court. Seules les "personnes fragiles" ou "vulnérables" étaient invitées à "rester chez elles jusqu'à vendredi soir". Un langage qui euphémise la potentielle gravité de l'accident - dont il est encore trop tôt pour connaître les conséquences sanitaires et écologiques - autant qu'il révèle une certaine philosophie de la gestion des risques.

Pascal Marichalar est sociologue et chargé de recherche  au CNRS. Spécialiste des questions de santé, de travail et d’environnement, il fournit à ASI quelques clés pour analyser le discours des autorités. Interview.

ASI : - Le préfet assure qu'il n'y a pas de "toxicité aiguë" dans la fumée qui se dégage. N'est-ce pas une bonne nouvelle?

Pascal Marichalar : - Tout dépend de la définition que l'on donne à "aiguë"...  Au moment de la catastrophe de Tchernobyl, on parlait de la toxicité aiguë des radiations quand les gens mouraient dans les 3 jours! A Rouen, même le responsable des pompiers de Seine-Maritime, Jean-Yves Lagalle, l'a dit : "La toxicité aiguë, c'est 'vous rentrez dans un nuage d'ampleur, vous respirez, vous mourez immédiatement'". Mais les autorités ne disent rien sur la toxicité tout court, celle qui produit des cancers à moyen ou long terme. Or tout ce qui est lié à la combustion incomplète des dérivés du carbone et crée des hydrocarbures aromatiques polycycliques (HAP) est cancérigène. Après l'effondrement du World Trade Center par exemple, on a constaté un fort taux de cancers parmi les travailleurs qui ont aidé à déblayer les décombres. Aucune fumée n'est bonne pour la santé. En l'occurrence, il est encore trop tôt pour savoir exactement quelles substances du site ont brûlé. Mais le PPRT ( Plan de prévention des risques technologiques ) de l'usine indique bien qu'y sont stockées "plus de 500 tonnes de produits classés toxiques pour les organismes aquatiques". Dans "l'atelier C2", "les risques potentiels sont de type thermique (incendie), surpression (explosion d'un mélangeur), toxique (lié à la dispersion d'un produit ou en cas d'incendie lié aux fumées)."

"la suie, une jolie manière de désigner la couche d'hydrocarbures"

ASI - : Le préfet a également prévenu que du fait des pluies, il y aurait des "retombées de suie"... 

Pascal Marichalar : - Là encore le choix des mots est intéressant. La "suie", cela fait penser à un feu de cheminée. C'est une jolie manière de désigner la couche d’hydrocarbures qui recouvre la ville... Mais de fait, la suie est très mauvaise pour la santé : le premier cancer professionnel décrit dans la littérature médicale est le cancer des testicules des enfants ramoneurs de Londres au XVIIIe siècle, qui étaient envoyés nus dans les cheminées étroites.

ASI : - Le confinement dans un périmètre de 500 mètres autour de l’usine a été levé dans l’après-midi, mais des mesures de précaution ont été prises concernant les personnes dites "les plus fragiles", telles que  la fermeture des crèches et des écoles sur une douzaine de communes de l’agglomération. ..

Pascal Marichalar : - Le préfet a aussi ajouté que les "personnes fragiles" qui avaient "une toux" ne devaient pas hésiter à  "saisir le 15"… Le mécanisme est  le même depuis longtemps : l'accent est mis sur la fragilité de la victime plutôt que sur la dangerosité de l'activité. Au XIXe siècle, quand il y a eu des rapports sur les conditions de travail terribles dans les usines, la réponse politique a été de protéger les personnes fragiles, notamment en interdisant le travail des enfants et des femmes enceintes par exemple. Le problème, c'est que ces actions supplantent la suppression du danger. On retrouve cette idée dans le code du travail avec "le décret d’aptitude à des travaux dangereux" de 2001 : le médecin du travail détermine si le travailleur est apte ou inapte à être exposé à des produits cancérigènes. S’il a des antécédents de cancers dans sa famille, par exemple, il est déclaré inapte, comme si le travailleur sans antécédent ne risquait pas un cancer...

"Le but du jeu, c'est de permettre aux usines de poursuivre leurs activités, sans risquer des procès". 

ASI : - De fait, ce n'est pas la première fois qu'il y a des problèmes dans cette usine. Il y a eu des fuites de gaz en 1975, en 1989 et en 2013....

Pascal Marichalar : - Celle de 2013 était assez grave. L'usine avait même été condamnée pour négligence à l'époque. 

Et il n'y a pas de raison que cela ne se reproduise pas. Car il faut bien voir comment s'est construit le droit de l’environnement en France. Le décret de 1810 sur les installations classées pour la protection de l’environnement a été mis en place sous l’impulsion du ministre de l’Intérieur de Napoléon, Jean-Antoine Chaptal, grand patron de la chimie. Il en avait assez que ses entreprises soient poursuivies en justice à cause des  morts parmi les vaches et les enfants des environs. Depuis, la politique de gestion des risques industriels repose simplement sur le classement des entreprises selon le degré de dangerosité, qui entraîne un certain nombre de règles : une entreprise très dangereuse ne pourra pas être installée à moins de x kilomètres des habitations particulières. Or, à partir du moment où les entreprises suivent les règles, les voisins n’ont plus le droit de poursuivre en justice. Le but du jeu, c'est de permettre aux usines de poursuivre leurs activités, sans risquer des procès. La directive européenne Seveso de 1982, du nom d'une catastrophe industrielle survenue en Italie en 1976, qui classe les entreprises en deux catégories, seuil bas et seuil haut, fonctionne de la même manière. Les sites classés Seveso "seuil haut" sont obligés de créer des PPRT (plans de prévention des risques technologiques). L’idée, ce n’est jamais d'arrêter d’utiliser certaines matières toxiques, mais de le faire de manière supposément plus sûre.

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