Greta Thunberg, révélatrice de peurs et de fantasmes
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Greta Thunberg, révélatrice de peurs et de fantasmes

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Après une première vague de commentaires insultants ou ironiques lors de sa visite à l'Assemblée nationale le 23 juillet dernier, la militante climatique suédoise Greta Thunberg essuie de nouveau les sarcasmes de politiques et polémistes français. Accusée tour à tour de ne pas être une écolo exemplaire, d'être trop jeune, trop maigre ou trop sectaire, Thunberg semble surtout avoir le pouvoir de révéler la variété des peurs et fantasmes de ses contempteurs.

La seconde salve n'a pas tardé. Difficile de dire ce qui, exactement, l'a déclenchée : l'annonce par Thunberg de sa traversée de l'Atlantique en bateau afin de se rendre à New York, ou plus simplement l'ennui croissant de polémistes au cœur d'un été étonnamment pauvre en burkinis.

L'essayiste Raphaël Enthoven a donné le coup d'envoi le 6 août. En un tweet dûment hashtagé, le prof de philo a fait part de sa "fascination" (et de son mépris) pour les défenseurs de la militante suédoise : "Les gens qui défendent #GretaThunberg fascinent par leur désir d'être dupes. Aucun d'eux n'ignore qu'il est en présence d'une arnaque, d'une image, d'une enveloppe vide mandatée pour dire le Bien. Et c'est pour cette raison qu'il ne faut jamais le leur dire ! Cécité volontaire".

Argumentation un peu faible pour un agrégé ? La saillie ferait pourtant presque figure de dissertation de bonne tenue en comparaison des commentaires de politiques qui vont suivre. Ce sont manifestement les articles sur les débuts de la traversée de l'Atlantique de Thunberg combinés au fait qu'elle fasse la Une de la version britannique du magazine QG qui sortent trois élus français de leurs vacances - et de leurs gonds. L'ancien ministre de l'Agriculture et secrétaire d'Etat aux Transports Dominique Bussereau (ex-LR) ouvre le bal en faisant d'une pierre deux coups : "Le comble du ridicule est atteint par la traversée de l’Atlantique par @GretaThunberg. Même @RoyalSegolene n’aurait pas osé !".

Il est bientôt suivi par Florian Philippot, invité par France info pour tacler Thunberg sur le fait que le seau dans lequel elle fera ses besoin est en plastique, l'attaquer sur son refus de prendre position sur le CETA et répéter qu'elle "ferait mieux d'aller à l'école".

"Elle ferait mieux d'aller à l'école" : l'injonction n'est pas nouvelle. Parmi ceux qui la répètent régulièrement, on trouve d'ailleurs Jordan Bardella, bien placé pour parler jeunesse et engagement politique puisqu'il fut porte-parole du Rassemblement national à 21 ans et député à 23 ans. Philippot, lui, avait eu l'insulte plus originale par le passé - en juillet, il avait surnommé Thunberg "mini-gourou" et l'avait comparée à "Jordi".

A l'école ou sur son voilier, le "mini-gourou" semble en tout cas titiller toutes les familles de l'extrême droite puisqu'au-delà des Patriotes et du RN, Thunberg a également eu le droit à une leçon en provenance du vice-président de Debout la France. "Très bon dessin de #Riss (#CharlieHebdo) sur le côté très "sélectif" des indignations de la #PythieÀCouettes" s'est ainsi félicité Patrick Mignon le 16 août, en repostant un dessin paru dans Charlie Hebdo. Ce dessin a d'ailleurs donné lieu à un débat d'interprétation (sans véritable conclusion) sur Twitter : le directeur de Charlie y prend-il pour cible la jeune Suédoise, ou bien ses contempteurs réactionnaires, à la Valeurs Actuelles ?

Mais en matière de trolling estival, Philippot et Bussereau ont trouvé plus fort qu'eux. L'homme, de son nom Régis de Castelnau, est avocat de profession et chroniqueur chez Causeur. Il a également un sens aigu du montage photo, si l'on en juge ce message posté le 14 août.

En juillet déjà, une première vague d'insultes

Rien de nouveau sous le soleil du débat politique français. Déjà critiquée en ligne depuis des mois (parfois avec des arguments à l'appui, le plus souvent par de simples trolls), la Suédoise avait fait face à une vague inédite d'insultes et de sarcasmes de la part de politiques et d'essayistes français à la fin juillet, à l'occasion de sa venue à l'Assemblée nationale. On avait pu y lire, en vrac, que Thunberg était une "prophétesse en culotte courtes" (Julien Aubert), un "gourou apocalyptique" (Guillaume Larrivé) qui "mériterait une bonne fessée" (Emmanuelle Ménard).

A l'époque déjà, un philosophe et polémiste, Michel Onfray, avait cru bon livrer son diagnostic sur celle qu'il appelle "Greta la Science". Le texte, long et pénible, avait suscité de nombreuses réponses. Il avait également laissé l'impression tenace qu'au-delà de la discussion qu'elle est parvenue à provoquer sur l'urgence climatique, la militante suédoise semble avoir pour effet de révéler en miroir les peurs et fantasmes de ses contempteurs. Quand Mignon veut voir dans Thunberg le symptôme de l'aveuglement islamo-gauchiste, Onfray, lui, semble lui reprocher de ne pas avoir un corps suffisamment sexualisé à son goût. "Elle fait songer à ces poupées en silicone qui annoncent la fin de l’humain et l’avènement du posthumain. Elle a le visage, l’âge, le sexe et le corps d’un cyborg du troisième millénaire: son enveloppe est neutre. Elle est hélas ce vers quoi l’Homme va. (…) Quelle âme habite ce corps sans chair ? On a du mal à savoir… (...) Que dit ce corps qui est un anticorps, cette chair qui n’a pas de matière, cette âme qui fait la grève de l’école, cette intelligence ventriloquée ?" radotait ainsi l'essayiste, avant d'enchaîner avec une étrange (et gênante) métaphore sur le sado-masochisme : "Que disent les adultes ayant fabriqué cette génération d’enfants rois qui décrète les adultes criminels, irresponsables, méprisables, détestables ? Comme dans les mangas SM, ils jouissent et disent "Encore ! Encore !" (…) Prenant un plus long fouet, elle ajoute, s’adressant aux mêmes : "vous n’êtes pas assez mûrs". Dans un spasme de jouissance sadomasochiste (...) tous applaudissent."

Onfray tentera par la suite de se justifier en jurant qu'il n'y avait rien de "négatif, dépréciatif ou insultant" dans sa description physique de Thunberg (et en exposant au passage sa propre expertise sur le réchauffement climatique et les "cycles cosmiques" qui le causent).

Contexte de future campagne électorale

Thunberg se défend régulièrement face aux critiques visant son jeune âge et sa supposée manipulation par des groupes d'intérêt. Elle a également dû se justifier d'avoir un jour mangé de la nourriture dans des emballages en plastique - l'image étant devenue la preuve ultime pour ses adversaires de son manque de cohérence.

Cela n'a pas suffi à calmer les critiques de ses adversaires. Pourquoi tant d'agitation - et de haine ? Le sociologue de la communication Sébastien Salerno y voit un mélange de traits caractéristiques du traitement des femmes en politiques, des jeunes en politique, ainsi que la persistance de doutes sur la véracité des rapports du GIEC. Pour Erwan Lecœur, sociologue de l'écologie politique, les attaques contre Thunberg sont également à remettre dans leur contexte électoral : "Pour certains députés LR, il y a une élection interne à venir et un positionnement "trumpien" à endosser dans le pays. Le lepénisme n’est pas le seul à incarner cette posture, même si au Rassemblement national (RN) aussi, il faut continuer d'attirer l'électorat qui refuse de parler du climat, et préfère s’inquiéter pour son identité et sa sécurité" analyse-t-il dans les Inrocks.

Mais surtout, Thunberg pourrait bien être la victime d'un syndrome bien connu : la tentation de "tuer le messager". Le prix Nobel de chimie Jacques Dubochet en est convaincu. "Nous sommes face à un problème gigantesque et tout ce que j’entends ce sont des critiques à l’encontre de Greta Thunberg. C’est évidemment plus facile de détourner l’attention sur elle que de se confronter aux difficultés actuelles" assure le scientifique dans les colonnes du Temps. "C’était la même chose en 2006, quand Al Gore a présenté An Inconvenient Truth (film qui alertait sur le réchauffement climatique).» Les porteurs de mauvaises nouvelles, conclut le scientifique, «on les tue»."

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