Affaire Julie : des difficultés de la chronique judiciaire
article

Affaire Julie : des difficultés de la chronique judiciaire

Offert par le vote des abonné.e.s
Comment relater un dossier judiciaire sur une affaire de violences sexuelles ? Deux articles sur "l'affaire Julie", sur France Inter et sur Slate, sur la base des mêmes faits mais sous des formes très différentes -chronique judiciaire et analyse militante-, ont reçu sur les réseaux sociaux des accueils...très différents.

Comment, dans un article consacré à des violences sexuelles, présenter des détails du dossier judiciaire à charge et à décharge ? La publication quasi-simultanée de deux articles consacrés à "l'affaire Julie", l'une par une chroniqueuse judiciaire, l'autre par une journaliste engagée, constitue un cas d'école.

"Au-delà du hashtag et du symbole, il y a la complexité d'une affaire," écrit d'abord Corinne Audouin, chroniqueuse judiciaire à France Inter, en partageant son article sur "l'affaire Julie". Le hashtag, c'est #JusticepourJulie, qui se répand sur les réseaux sociaux depuis plus d'une semaine, en soutien à cette jeune femme de 25 ans aujourd'hui, "Julie" (elle souhaite rester anonyme), qui demande en justice la requalification en faits de viol des violences sexuelles subies à l'adolescence de la part d'une vingtaine de pompiers, la plupart majeurs. 

L'affaire Julie a donné naissance à un hashtag, mais aussi à un mouvement de soutien à la plaignante : le 7 février, des manifestants se sont réunis devant les tribunaux et les palais de justice partout en France pour demander la requalification en fait de viol des violences qu'elle a subies, qui avaient été requalifiées en 2008 en "atteintes sexuelles" car ni contrainte, ni violence, ni surprise, ni menace n'avaient été prouvées. Sur les murs de Marseille, on peut lire des collages féministes en son soutien : "#JusticepourJulie, violée par 20 pompiers entre ses 13 et ses 15 ans".  L'affaire est devenue un symbole du débat autour du viol et du seuil d'âge de consentement des mineurs.

Depuis, comme nous le relevions à propos de l'affaire Camille Kouchner, la loi Schiappa considère que "la contrainte morale peut résulter de la différence d'âge"

Titré "Tout comprendre à l'affaire Julie", l'article de Corinne Audouin, publié le 10 février sur le site de France Inter, liste des faits du dossier, auquel la journaliste a eu accès, alors qu'il est actuellement examiné par la cour de cassation. Audouin s'attèle au "décryptage d'une affaire plus complexe qu'il n'y paraît".

Dans ce texte, Audouin précise qu'elle a eu "accès aux éléments du dossier" et, après avoir donné dès l'accroche la parole à la plaignante - Julie, donc - qui s'est exprimée pour la première fois en public lors d'une manifestation à Paris le 7 février, tente de démêler l'affaire depuis ses débuts.

Les faits cités : "Tout a commencé le 31 août 2010, quand Julie, alors âgée de 15 ans, se présente avec sa mère au commissariat de L'Haÿ-les-Roses. Ce qu'elle dénonce alors, c'est une scène de viols en réunion, commis par deux pompiers, Pierre C. et Julien C., et une agression sexuelle de la part du troisième, Jérôme F. Elle situe la scène en octobre 2009, elle était âgée de 14 ans, les pompiers avaient entre 20 et 21 ans. Elle dit aussi alors avoir eu des rapports sexuels consentis avec plusieurs sapeurs-pompiers, depuis le début de l'année 2009, notamment avec Pierre C., avec qui elle a entretenu une relation de plusieurs mois, avant et après cette scène." 

Audouin cite les éléments à charge des pompiers : Julie a entre 13 et 15 ans lorsque "des pompiers font circuler son numéro de téléphone auprès de collègues, assortis de commentaires dégradants" et la rencontrent pour "des fellations et des relations sexuelles, la plupart sans lendemain","dans un parc ou chez elle". Ils sont une vingtaine : "Vingt-deux pompiers ou élèves pompiers, dont le plus jeune avait 15 ans au moment des faits, et le plus âgé 26, sont entendus dans la procédure."

Audouin précise aussi que Julie est "une jeune fille fragile, traitée pour des troubles anxieux et dépressifs, qui enchaîne les crises d'angoisse et de tétanie" et décrit sa fascination pour les pompiers, ses multiples appels à l'aide (les pompiers sont intervenus 130 fois entre 2008 et 2010), en soulignant que la jeune fille expliquait en 2010 ces relations avec des hommes plus âgés comme un "besoin de se faire mal".  Elle raconte que la jeune fille s'est adressée à elle-même des SMS malveillants et des messages de menaces, "via un site qui permet d'envoyer des messages anonymes".

Plus loin, un lien vers un autre contenu de Radio France, l'émission de France Culture "Sexe sans consentement : céder, ce n'est pas dire oui", met discrètement l'accent sur un point important : si Julie n'a pas dit "non" à la vingtaine d'hommes adultes avec qui, adolescente, elle avait des relations, elle n'en était pas moins extrêmement fragile et son consentement était donc relatif ou inexistant.

Si la parole n'est jamais directement donnée à la plaignante ou à sa mère, Audouin cite et souligne la version de Julie : "Sous un lourd traitement médicamenteux, elle estime n'avoir alors pas été «en état de donner son consentement» [sic, en gras dans le texte]. Si elle n'exprimait «pas de refus formel» lors des relations sexuelles, elle n'était «pas dans un état normal et cela se remarquait»."

Alors, pourquoi l'enquête de Corinne Audouin a-t-elle reçu autant de critiques sur les réseaux sociaux ? D'abord, parce qu'elle cite sans commentaire un rapport d'expertise du psychiatre controversé Paul Bensussan (lire encadré ci-dessous).

guerre des expertises : le problème bensussan

La santé psychologique de Julie est au coeur du dossier : en 2010, écrit Audouin, Julie est décrite par un médecin psychiatre comme "immature, influençable, avec des antécédents dépressifs et plusieurs tentatives de suicide ; l'expert parle de "conduites auto punitives" (auto mutilation, conduites sexuelles avec partenaires multiples)". Clairement, elle ne va pas bien. Elle fait également plusieurs tentatives de suicide.

Fidèle à la chronologie du dossier, Audouin cite ensuite une expertise psychiatrique plus récente, celle du Dr Paul Bensussan en 2013, qui conclut à des "traits de personnalité franchement pathologiques, de registre histrionique" et note que "la pathologie présentée par Julie influe directement sur la fiabilité de son discours", avec une "propension à la fabulation" "pouvant mêler fantasmes et réalité". Pour les soutiens de Julie, c'est un des principaux problèmes de l'article. Si elle mentionne bien le rejet de cette expertise par Julie, sa mère et sa psychiatre Muriel Salmona, ainsi que le refus opposé à leur demande de contre-expertise, Corinne Audouin ne ne précise pas, en revanche, les problèmes que pose la présence dans le dossier de l'expert Bensussan auprès de la cour de cassation.

Selon l'association Osez le féminisme (OLF), qui a consacré tout un article au Dr Bensussan, cet expert est très problématique, notamment du fait de son militantisme pour la reconnaissance du "syndrome d’aliénation parentale" (SAP). Selon Osez le féminisme, ce syndrôme "sert à décrédibiliser la parole de l’enfant ou de la mère" puisqu'il s'agit de penser que l'enfant est manipulé par un parent, le plus souvent contre l'autre (mère contre père dans les cas de viols incestueux par exemple). "L'utilisation de ce concept idéologique a été interdite par le ministère de la justice depuis 2018", note Osez le féminisme. Paul Bensussan semble également n'avoir aucun problème avec le concept d'hystérie, y faisant référence dans son rapport, alors que ce concept "misogyne" et utilisé pour qualifier de "folles" les femmes sortant de la norme, comme le rappelle OLF, a été "retiré de la classification des troubles mentaux depuis 1952".

De plus, Bensussan semble très opposé au féminisme et à la prise de parole des victimes de violences sexuelles en général. "Avec les #MeToo et #Balancetonporc, on peut se demander si la guerre des sexes est déclarée", écrit-il dans La Gazette du Palais, comme le rappelle OLF, qui alerte sur le fait qu'il "qualifie les grands mouvements de libération de la parole de «courant victimologique»" et "prétend qu’en matière de violences sexuelles l’accusé est présumé coupable, ce qu’il appelle «une dérive»".

Pourquoi omettre ces critiques dans son article ? Corinne Audouin explique à ASI que "le passif ou la réputation du Dr Bensussan n'est ici pas le sujet: il est l'expert agréé cité par le juge. J'ai d'emblée précisé que son expertise était contestée par la partie civile." La journaliste explique "ne pas être compétente pour juger de la validité d'un expert". Bensussan, ajoute-t-elle, est cité par les juges pour motiver leur décision, "d'où l'impossibilité de supprimer toute référence à ces deux expertises comme le [lui] a demandé la partie civile via son avocate Me Questiaux."

Avalanche de critiques

A la publication de son article, la mère de Julie, Corinne Leriche, s'en est prise à elle sur Twitter, en l'accusant de "relayer un faux diagnostic" et de ce fait, de "porter gravement atteinte à la dignité et à la défense" de Julie. Corinne Leriche indiquait aussi avoir saisi ses avocates. 

Mais cet article de France Inter a aussi essuyé des critiques plus générales. D'abord à propos de l'ordre dans lequel sont parfois mentionnées les informations. Suivant la chronologie des événements, Audouin souligne ainsi d'abord que Julie "fascinée par les pompiers, entre en contact avec certains d'entre eux via Facebook ou MSN" avant de mentionner qu'eux-mêmes se partagent ensuite son numéro et l'affublent de noms dégradants, tels "coch", argot de pompiers pour "cochonne"

Plusieurs internautes mécontents lui reprochent aussi d'autres choix de rédaction, comme par exemple ne pas avoir mis davantage en avant l'âge de Julie lors des faits : "La question n'est pas de savoir si Julie est à l'initiative de ces relations. Elle avait 13 ans et eux étaient des pompiers. C'est grave," écrit une internaute. "Il faut que cette société comprenne qu'on ne touche pas à une gamine de 13 ans et encore moins quand on vient la secourir, encore moins quand on est son prof ou quand on est de sa famille. 13 ans c'est non. Y a pas besoin d'en discuter." L'auteur Patric Jean va jusqu'à écrire que Corinne Audouin "aura un suicide sur la conscience". Corinne Audouin a indiqué à ASI qu'une "intervention du service juridique de Radio France" avait mené à la suppression de "certains tweets" postés par la mère de Julie.

La réponse de Corinne Audouin

"Je ne cherchais pas à faire un portrait de Julie, mais à expliquer le processus de cette décision judiciaire qui paraît incompréhensible de l'extérieur" explique Corinne Audouin à ASI. Elle nous explique avoir écrit "à partir des deux décisions de justice : l'ordonnance du juge d'instruction rendue en juillet 2019, et l'arrêt de la cour d'appel de Versailles de novembre 2020", souhaitant rappeler à la fois les éléments du dossier et, "surtout, les motivations des juges" .

Ayant déjà rencontré les avocats en septembre, elle indique ne pas avoir eu "besoin de recontacter les parties". Elle indique toutefois avoir tenté de joindre l'avocat de Julie et sa mère, car elles en avaient changé, mais sans avoir reçu de réponse. Selon elle, le comble de la réception très orageuse de son article a été ce qu'elle décrit comme un "chantage au suicide" : "La mère de Julie m'a demandé de supprimer le papier car j'aurais réactivé les idées suicidaires de Julie. J'ai arrêté d'interagir avec elle, et le service juridique de Radio France a écrit à son avocate Me Questiaux demandant à sa cliente de cesser son harcèlement." Elle souligne qu'elle a reçu des messages de soutien par dizaines, "y compris des militantes féministes et avocates de victimes". Des figures militantes ou des journalistes féministes, comme l'autrice Valérie Rey-Robert, la journaliste Renée Greusard et l'avocate Delphine Boesel lui ont publiquement apporté leur soutien. "Elles estimaient que quoi qu'on pense du dossier et de la décision des juges, j'avais juste fait mon travail." Audouin, qui nous a répondu pendant ses congés, avoue avoir désormais "vraiment besoin de décrocher".

Article judiciaire versus chronique féministe

Autre article, accueil très différent : celui de Titiou Lecoq, autrice féministe qui tient une newsletter pour Slate.fr sur les questions de genre et de violences sexuelles. Sa chronique du 12 février, résumant pourtant sensiblement les mêmes faits dans la même affaire, a eu un retentissement très différent. Elle ne louvoie pourtant pas, elle non plus, sur les détails pouvant sembler à charge pour l'adolescente (fascination de Julie pour les pompiers, messages auto-adressés, etc). Mais elle en tire clairement une conclusion critique envers la Justice. Pour Lecoq, l’affaire Julie témoigne d’un "échec collectif" : celui de la Justice, qui selon elle "fonctionne avec une idée du viol qui ne correspond pas à la réalité".

Pour Lecoq, la question est bien celle de l'âge de la jeune fille, essentiel pour comprendre ce qui, dans cette affaire, constitue pour la plaignante un viol. "Une fille de 14 ans ne va pas forcément crier. Elle ne va pas forcément rester tétanisée. Elle va peut-être même être active, participer. Elle a 14 ans. La responsabilité n'est pas de son côté, la responsabilité est du côté des hommes qui n'en avaient rien à foutre de son état mental, qui ne se sont pas inquiétés une seconde pour elle, qui, au lieu de se comporter en adulte protégeant une plus jeune, ont fait précisément l'inverse: ils se sont servis de sa vulnérabilité pour en tirer jouissance. Et ça, de mon point de vue, c'est un viol." 

Lecoq, qui a affiché son soutien à Corinne Audouin, explique à ASI avoir trouvé "très dur" le harcèlement subi par sa collègue. "Pour moi, c'est une méconnaissance de la fonction de journaliste. Corinne Audouin est chroniqueuse judiciaire, c'est un truc très précis. Elle fait son boulot, en nous montrant l'autre côté de l'affaire. Mon article, d'ailleurs, est nourri par son travail." 

Si l'accueil du papier de Lecoq a été très positif, voire dithyrambique, c'est parce que son format n'a rien à voir avec celui de France Inter : là où Audouin s'efforçait de relater les détails du dossier de façon neutre , Lecoq a l'avantage de sa position, explique-t-elle : "Moi, j'écris sous l'angle des violences sexuelles, parce que c'est le sujet que je maîtrise. Je peux être militante, parce que je l'assume et que Slate me le permet, et qu'on sait en me lisant ce qu'on va trouver. Mais Corinne Audouin, elle, ne peut pas être militante. Et on lui reproche de ne pas l'être, ce que je trouve très dur." En tant que chroniqueuse féministe, le travail de Titiou Lecoq selon elle-même est de "contruire une réflexion autour d'un sujet", à savoir les questions de violences sexuelles. "Corinne Audouin, ce n'est pas son sujet : elle traite l'affaire Julie comme une affaire, parmi d'autres, au cas par cas, de façon très précise," dit-elle. Moi, sur chaque affaire, je continue à développer le même argumentaire."

A ses yeux, l'affaire Julie est "en train de devenir un symbole des violences sexuelles", comme l'affaire Jacqueline Sauvage. "Et ça devient très compliqué," dit Titiou Lecoq. "On sait qu'il n'y a pas de victime parfaite, d'histoire parfaite, donc quelqu'un qui va travailler sur le traitement judiciaire de l'affaire va dire des choses qui vont aller à l'encontre des propos militants qu'on peut avoir envie de tenir. L'affaire dépasse l'affaire."


Partager cet article Commenter

 

Cet article est libre d’accès
En vous abonnant, vous contribuez
à une information sur les médias
indépendante et sans pub.

Déjà abonné.e ?

Lire aussi

Fuite de données Facebook : médias timides, gouvernement muet

Le fichier regorge de numéros personnels de célébrités et notamment de ministres

M6 et "les ministres dans les restaurants clandestins"

Le "chef des stars" Christophe Leroy officie comme restaurateur clandestin au Palais Vivienne, chez Pierre-Jean Chalençon

Voir aussi

Ne pas manquer

Abonnez-vous

En vous abonnant, vous contribuez à une information sur les médias indépendante et sans pub.