Pédocriminalité, inceste : le "marqueur" Finkielkraut
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Pédocriminalité, inceste : le "marqueur" Finkielkraut

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De 2009 à 2021, à propos des affaires Polanski, Matzneff, Duhamel, le discours d'Alain Finkielkraut reste sensiblement le même : il considère à tort qu'un adolescent de moins de 15 ans peut consentir à un acte sexuel. Comment évolue la réception médiatique, politique et sociale de tels propos ? Comparaisons croisées sur une décennie.

Viré ! Le 11 janvier 2021, dans l'émission "24h Pujadas" sur LCI, à propos de l'affaire de l'inceste commis par Olivier Duhamel sur son beau-fils, Alain Finkielkraut lance : "Ce que fait la justice, c’est d’étudier le cas dans sa singularité. Mais quand on essaie de le faire, en disant « Y a-t-il eu consentement ? À quel âge ça a commencé ? Y a-t-il eu ou non une forme de réciprocité ? » On vous tombe immédiatement dessus" "On parle d'un enfant de 14 ans !" a alors souligné l’animateur, David Pujadas."Et alors ?" répond Finkielkraut, "On parle d'un adolescent… ce n’est pas la même chose. Et même pour spécifier le crime, il faut savoir s’il y a eu consentement." 

Le lendemain, donc, Alain Finkielkraut est viré de LCI. Le patron de la chaîne Fabien Namias explique : "L'inceste, c'est l'inceste, le consentement n'existe pas." Action, réaction. En 2009, le philosophe tenait des propos similaires sur l'âge du consentement, clamant qu'à 13 ans, Samantha Geimer, violée par Roman Polanski en 1977, n'était "pas une petite fille". Si ses propos choquaient déjà en 2009, ils n'avaient mené à aucune conséquence négative pour Finkielkraut.  Le regard social a-t-il changé, en dix ans, sur la pédocriminalité et l'inceste ?

2009 : La victime violée par Polanski, 13 ans, "n'était pas une enfant"

Le 9 octobre 2009, Alain Finkielkraut est l'invité de Nicolas Demorand dans le 7/10 sur France Inter. Il y défend le cinéaste Roman Polanski, qui vient d'être arrêté en Suisse dans le cadre de sa condamnation aux États-Unis pour "relations sexuelles illégales" avec une adolescente de 13 ans en 1977, dont il n'a jamais purgé l'ensemble de la peine. "Polanski n'est pas le violeur de l'Essonne, Polanski n'est pas pédophile. Sa victime, la plaignante, qui a retiré sa plainte, qui n'a jamais voulu de procès public, qui a obtenu réparation, n'était pas une fillette, une petite fille, une enfant, au moment des faits," s'écrie Finkielkraut. "C'était une adolescente qui posait dénudée pour Vogue Homme, et Vogue Homme n'est pas un journal pédophile. C'est quand même une chose à prendre en considération." Finkielkraut fustige ensuite Internet, devenu selon lui une "foule lyncheuse", et déplore : "La France est en proie à une véritable fureur de la persécution." 

En octobre 2009, il n'existe pas dans la loi française de notion de consentement au-dessous de l’âge de 15 ans, un seuil d'âge fixé depuis 1945. Toute relation sexuelle avec un mineur de moins de 15 ans est interdite. Aux yeux de la loi, le terme d'adolescent n'existe pas : en-dessous de 18 ans, on est mineur, point. Que la victime de Polanski soit "une fillette" ou "une adolescente" n'est pas le débat (et de toute façon, le cinéaste lui-même a plaidé coupable). La justice française distingue l'atteinte sexuelle (7 à 10 ans de prison) et le viol (20 ans de prison), si la justice estime qu'il y a eu contrainte, surprise, menace ou violence. Cette distinction existe y compris lorsque la victime est mineure. La loi Schiappa de 2018 après avoir souhaité introduire une "présomption de non-consentement" pour les mineurs de quinze ans, à la demande des associations de protection de l'enfance, a dû y renoncer après avis du Conseil d'Etat, au bénéfice d'une plus vague disposition selon laquelle "la contrainte morale ou la surprise peuvent résulter de la différence d’âge existant entre la victime et l’auteur des faits" . Cette loi est aujourd'hui elle-même critiquée.

Nicolas Demorand rappelle l'âge de la victime de Polanski -"treize ans" -et ce sera tout. Le philosophe développe son "soutien plein et entier" à Polanski, et l'on passe à autre chose. Selon l'historienne Anne-Claude Ambroise-Rendu,  "il a complètement tort : il ne connaît pas la loi." Mais ça passe. Ça passe pour France Inter, ça passe pour Demorand qui a tenté une relance sans trop y croire, ça passe globalement, aussi, dans la presse, alors fort occupée à relayer les soutiens multiples à Polanski et la pétition lancée en France en sa faveur et signée par nombre de célébrités. Parmi les arguments de Finkielkraut : "Si on admet cette définition extensive, alors le photographe David Hamilton est gravement pédophile !" En 2016, plusieurs femmes accuseront Hamilton d'avoir abusé d'elles, adolescentes, alors qu'elles posaient pour lui. Il sera retrouvé mort à son domicile quelques jours plus tard, s'étant apparemment suicidé.

Seul contradicteur, le philosophe Yves Michaud, invité avec Finkielkraut ce matin-là, qui prend la position inverse et exaspère le futur académicien en évoquant des "ravages que font les abus sexuels, y compris 30 ans après". Lui choisit de revenir sur les déclarations de la victime de Polanski : "La fille dit qu'elle avait peur, qu'elle n'osait pas dire non, que c'était un adulte, qu'il n'y avait personne dans la maison. Elle a subi quelque chose qu'elle ne voulait pas." Michaud ne fait que répéter la déposition de Samantha Geimer. Ce faisant, il déroule également toutes les questions de pouvoir et de domination qui se jouent dans les cas de viols sur mineurs et d'inceste et que les médias explorent aujourd'hui à travers les affaires Matzneff et Duhamel. Climat de l'époque : ce matin-là, Michaud vient tout juste d'être licencié, deux jours plus tôt, par Philippe Meyer, patron de l'émission L'Esprit public sur France Culture, où il officiait depuis 2003 comme l'un des principaux intervenants. Motif : ce point de vue sur l'affaire Polanski

Contre Finkielkraut s'élève aussi la voix de Marie-Françoise Colombani, journaliste du magazine ELLE : "Oui, Roman Polanski a commis un viol (...) et, oui, Alain Finkielkraut s’est exprimé sur la question comme un macho de la pire espèce." Mais c'est à peu près tout. Twitter, qui en est alors à ses débuts, pépie, mais pas très fort. Les auditeurs de la matinale y parlent de "gerbe", "d'envie de vomir", et, plus original, de "crétin médiatisé qui dit n'importe quoi" (Finkielkraut, s'entend)Mais l'écho ne prend pas, et Finkielkraut poursuit tranquillement sa route et sa carrière sur France Culture. En 2009, cette assertion est certes critiquable, mais licite.

"En 2009, cela paraissait encore exceptionnel, une pratique courante parmi les artistes d'Hollywood," explique l'historienne Anne-Claude Ambroise-Rendu. "Mais aujourd'hui, on est en train de se rendre compte que ça n'est pas si exceptionnel que ça."

2021 : ça casse

Décidément, Alain Finkielkraut est abonné aux débats médiatiques sur les violeurs, abuseurs sexuels et incestueux en tous genres. Douze ans ont passé depuis 2009, durant lesquels il n'a cessé de donner son avis sur la question du viol et du consentement. En 2019, dans La grande confrontation, déjà sur LCI, déjà avec David Pujadas, dans un échange avec la féministe Caroline de Haas, il proclame de manière provocatrice "violer sa femme tous les soirs". Tollé en ligne, réponse de Marlène Schiappa, pétition appelant au "retrait" du philosophe de l'antenne de France Culture, plainte déposée par des députés, saisine du CSA qui répondra que "bien que les interventions de M. Finkielkraut aient pu être perçues comme dérangeantes, voire choquantes, (...) elles ne caractérisaient pas un manquement de la chaîne à ses obligations". Le revoici réinvité à donner son avis sur la question du consentement en janvier 2020 : interrogé sur l'affaire Gabriel Matzneff et le livre de Vanessa Springora, Le Consentement, qui décrit leurs relations sexuelles alors qu'elle avait 14 ans et lui la cinquantaine, Finkielkraut déclare qu'il "conçoit très bien que l'on soit attiré par une jeune fille en fleur qui n'a pas encore l'âge de la majorité sexuelle, mais encore une fois «un homme, ça s'empêche»." Tollé, etc, mais Finkielkraut, une fois de plus, n'est pas davantage inquiété.

Alors, que se passe-t-il en 2021 ? Certes, annonce-t-il sur LCI face à David Pujadas ce 11 janvier, les faits reprochés à Olivier Duhamel sont "inexcusables", des "crimes abominables"... Mais. Mais, la "société victimaire", mais, "y a-t-il eu consentement ? À quel âge ça a commencé ? Y a-t-il eu ou non une forme de réciprocité ?" Retour de cette question de l'âge, de cette distinction entre l'enfance et l'adolescence. Pujadas, sur le mode Demorand 2009 : "On parle d'un enfant de 14 ans !"  "Et alors ?" répond Finkielkraut, "Un adolescent… ce n’est pas la même chose." 

Tollé, politique cette fois : "Dans quel monde vivez-vous, Alain Finkielkraut ? Parlez-vous vraiment de consentement entre un adolescent et un membre de sa famille ?" demande sur Twitter Adrien Taquet le secrétaire d’Etat chargé de l’enfance et des familles. Des twittos lui font remarquer qu'il s'agirait de ne pas abuser de la dissonance cognitive : s'il qualifie Greta Thunberg, 16 ans, d'enfant "puérile", un adolescent de deux ans de moins l'est également. Dont acte : LCI écarte le philosophe de sa chaîne.  Interviewé par Le Parisien, le viré en conclut que "nous vivons dans un monde de délire collectif" et qu'il en est "la victime"Le Parisien précise dans le même article avoir choisi de ne pas publier les "propos très vulgaires" qu'il leur tient au téléphone sur l'inceste. 

Ont-elle Vraiment évolué, les sensibilités ?

Pour notre chroniqueur André Gunthert, la constance de l'avis de Finkielkraut sur l'âge du consentement fait de lui "un passionnant marqueur de l'évolution des sensibilités" : "En 2009, nombreux trouvaient sa défense de Polanski recevable. Aujourd'hui, l'ignominie de son propos ne fait plus débat." Vraiment ? Nuançons. Pas besoin de chercher très loin pour trouver des prises de paroles qui soutiennent, voire rejoignent celle de Finkielkraut. "C'est pas pareil d'abuser un môme de 4 ans que d'abuser un môme de 15, 16 ans," clamait le chroniqueur Gilles-William Goldnadel dans Les Grandes Gueules le 13 janvier sur RMC. Et Elisabeth Lévy, directrice de Causeur, de prendre sa défense : "Finkielkraut a clairement condamné les actes de Duhamel. Son crime c’est de vouloir les comprendre. "Apologie de l’inceste" selon les inquisiteurs-calomniateurs. Viré de LCI ! La nuance, il y a des maisons pour ça."

Isabelle Aubry, qui préside l'association Face à l'Inceste, explique à ASI qu'en douze ans, l'évolution est claire, mais lente, bien trop lente : "Cela fait 20 ans que l'association se bat pour être entendue," dit-elle. Elle offre en exemple le tabou tenace autour du mot "inceste", qui a longtemps fait reculer les médias. Selon elle, la "puissance" des réseaux sociaux agit comme un véritable "contre-pouvoir", mais la décision de LCI de se séparer de Finkielkraut, demeure pour autant essentielle : "C'est ça qui fait avancer les choses." Finkielkraut a beau être désormais "officiellement dans l'arrière-garde", il faut pour elle que toute sa "génération d'éléphants" se retire. 

"Le discours de Finkielkraut ne change pas parce que sa place de dominant ne change pas," observe l'anthropologue du CNRS Dorothée Dussy, autrice de l'ouvrage Le berceau des dominations. Anthropologie de l'inceste. "Mais on dirait bien que son aura se fissure. Lui qui fut longtemps un intellectuel prescripteur de pensée, comme Olivier Duhamel, ne prescrit plus." Mais elle ajoute : "C'est très, très récent. Je n'aurais pas dit ça la semaine dernière." En douze ans, la société semble évoluer dans le bon sens, mais il faudra que la loi change avant que Face à l'inceste ne crie victoire : "Il faut définir l'inceste comme un crime spécifique sur lequel un enfant entre 0 et 18 ans ne peut pas consentir," précise Aubry. Dussy acquiesce : "Tant que la loi ne change pas, les violeurs et les incesteurs [sic] sont tranquilles."

Le point de rupture

Qu'est-il arrivé entre 2009 et 2021 ? Les expertes à qui nous avons posé la question identifient plusieurs points de rupture. Pour Isabelle Aubry, c'est le cas très médiatisé du viol d'une fillette de 11 ans requalifié en "atteinte sexuelle", à Pontoise en 2017, qui a changé la donne. "À ce moment-là, le grand public découvre la loi [qui, sans preuve du contraire, considérait implicitement le consentement des deux parties au-delà de 5 ans, ndlr]. Le retentissement de l'affaire de Pontoise a obligé le législateur à s'emparer de la question." S'en suit le premier discours d'un politique sur le seuil d'âge du consentement des mineurs, tenu par le président Macron : "On n'a jamais eu ça avant," dit-elle. "Maintenant, la question est sur la table."

Autre retentissement  à l'automne 2017 : le mouvement #MeToo. Pour Anne-Claude Ambroise-Rendu, c'est "un déclencheur de la prise de parole des femmes, une remise en question radicale de la domination masculine et du cadre dans lequel le corps des femmes et des enfants est considéré comme possédé par les hommes." Un tremblement de terre pour l'ancienne garde, dont Finkielkraut apparaît comme l'un des piliers : "Ces messieurs sont en train de réaliser qu'ils ont vécu toute leur vie dans le confort de la domination, et qu'ils ont profité de siècles de rapports humains construits sur cette domination. On sent bien qu'il [Finkielkraut] ne veut pas le voir, et que ça bloque." Pour Isabelle Aubry, la publication l'an dernier du livre de Vanessa Springora et le dialogue qu'a permis son témoignage, tout comme ceux récents de Sarah Abitbol ou d'Adèle Haenel, a été une avancée majeure. L'historienne Ambroise-Rendu et l'anthropologue du CNRS Dorothée Dussy, citent toutes deux les écrits de Virginie Despentes, dont l'interrogation croisée des dominations et de la sexualité a permis la rupture nette entre Finkielkraut et le nombre, croissant, d'auditeurs pour lesquels ses propos deviennent inadmissibles. Dussy observe un "mouvement d'inertie" qui se déploie depuis quelques décennies et permet, peu à peu, aux femmes de briser le silence : d'Eva Thomas (Le viol du silence, 1986) et Sophie Chauveau (La fabrique des pervers, 2016) à Vanessa Springora et à la tribune cinglante de Despentes dans Libération, au lendemain de la soirée des Césars de 2020. "En disant 'On se lève et on se casse', Virginie Despentes nous donne une feuille de route," explique Dorothée Dussy. "Ce qui a changé, c'est ça. Il y a un effort collectif de femmes qui écrivent des témoignages, des reportages, et cela donne un cadre pour se battre, une alternative sérieuse aux procédures judiciaires qui tant que la loi masculiniste ne change pas, ne sera pas en faveur des victimes." Pour Finkielkraut, il semblerait que la télé se soit levée, et cassée.

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