Le thermos, Hugo et la chouette : comment la télé vous parle des Européennes (et des Européens)
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Le thermos, Hugo et la chouette : comment la télé vous parle des Européennes (et des Européens)

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Une chronique sur les Européennes ? Au secours… Ça fait des semaines qu’on repousse. Rien qu’à l’idée de croiser les têtes de Loiseau, du clone de Le Pen ou de débattre de sujets si passionnants (Plus ou moins d’Europe ? Taxe ou pas taxe ? Et les travailleurs, plutôt attachés ou détachés ?), on n’avait pas envie. Un sentiment visiblement partagé par les directeurs de programme dont la principale mission est d’essayer de rendre cool un sujet qui ne passionnerait pas et des institutions souvent présentées comme lointaines et complexes. Pour échapper à ce problème, la télé a donc trouvé deux solutions : insister systématiquement sur le quotidien insolite des Européens ou organiser des débats sur les Européennes avec une succession de séquences gadgets. Pas sûr que tout ça vous aide pour aller voter, mais on peut au moins en rigoler…

Vous saviez que les Suédois s’implantaient de plus en plus de puces électroniques dans le corps ?

Que la bière à Budapest était à 1 euro ?

Que les Estoniens ne se vaccinent pas car ils ont la phobie des piqûres ?

Ou encore qu’il y a trois pistes de ski… en Belgique ?

Cool et rigolo, voilà comment la télévision essaye de vous parler d’Europe.

On connaissait le marronnier des reportages sur Erasmus, le programme d’échanges d’étudiants entre universités européennes. Car s’il y a bien un truc cool en Europe, c’est Erasmus... Mais les chaînes ont encore trouvé plus cool grâce à de nouvelles émissions ou de nouvelles rubriques pour vous parler du quotidien des Européens. Sur BFMTV, ça s’appelle Routes d’Europe, sur TF1, ce sont des focus insolites dans les JT, et sur France 2, c’est Bons baisers d’Europe, une émission présentée par notre historien préféré, Stéphane Bern.

Bons baisers d’Europe ? C’est un remake d’Union Libre, présentée par Christine Bravo à la fin des années 1990. Le concept est simple : des chroniqueurs venus de différents pays d’Europe vous font découvrir leur quotidien.

Et le quotidien, ça passe par des objets…

Ça passe aussi par les recettes de grand-mère...

Une émission sur l’Europe avec de gros moyens. Un chroniqueur n’a pas hésité à se rendre en Irlande pour cuisiner une recette traditionnelle irlandaise, paraît-il…

De la bonne humeur, du fun, c’est ça l’Europe. Cette volonté d’insister sur le quotidien des Européens plutôt que de parler politique se retrouve également dans les sujets de JT, notamment ceux de TF1.

Dans le 13h du 19 mai par exemple, la chaîne a consacré “un zoom” de 15 mn sur l’Europe. Une équipe de la chaîne a parcouru près de 4000 km, de Brest à Varna en Bulgarie pour nous faire découvrir la vie quotidienne des Européens et les bienfaits de l’UE.

Trieste ? C’est une ville avec de belles pâtisseries…

Enfin, ce ne sont pas vraiment des pâtisseries mais plutôt des “douceurs qui représentent notre richesse culturelle”.

Budapest ? C’est d’abord la ville de la fête, notamment dans le quartier juif avec ces “500 bars sur moins d’un kilomètre carré”.

Certes, le lendemain, le journaliste a un peu la gueule de bois en constatant qu’il n’y a pas de drapeau européen sur le parlement hongrois : “Immigration, économie jugée trop libérale, le gouvernement prend ses distances avec Bruxelles” commente-t-il. 

Le gouvernement prend ses distances avec Bruxelles ? C’est le moins qu’on puisse dire, on parle tout de même du gouvernement d’Orban, dont le journaliste prendra soin de ne pas prononcer le nom. Car voyez-vous, c’est cool, la Hongrie.

La Roumanie aussi.

Direction Mioveni, dans l’usine Dacia (filiale de Renault) avec ces 12 000 salariés. L’occasion de parler des délocalisations ? Des fermetures d’usines en France au profit de Roumains sous-payés ? Pas du tout, c’est cool l’Europe. Une employée témoigne : “Tout s’est construit grâce à l’usine, l’hôpital, la cathédrale. Ailleurs, les jeunes fuient le pays pour travailler à l’étranger. Mais ici, ils arrivent par centaines avec leurs enfants”.

Certes, le salaire n’est pas très élevé, 600 euros par mois, mais comme le dit une employée : “Je préfère qu’ils fassent vivre des gens comme nous, plutôt que de tout robotiser”.

C’est cool l’Europe.

Le clou du spectacle de ce voyage de TF1, c’est la ville d’arrivée, Varna, en Bulgarie, là où on a trouvé une gigantesque nécropole, qui date de - 6000 av. JC.

Et le journaliste de conclure ainsi son voyage par l’autre trésor : “Notre vieux continent, cette incroyable mosaïque de peuples, avec leurs langues, leurs histoires, leurs différences, c’est notre richesse, elle est infinie”. Certes, mais puisque ce sont les élections européennes, on peut peut-être parler un peu de politique ?

Le problème, voyez-vous, c'est que la politique européenne pure, sans un minimum d’incarnation, ce n’est pas très grand public. Illustration avec le débat qui a opposé, le 15 mai dernier, les candidats à la présidence de la commission européenne. 

Ska ? Margrethe ? Frans ? Manfred ? Nico ou Jan ?

Le futur Junker s’appelle Ska Keller, Margrethe Vestager, Frans Timmermans, Manfred Weber, Nico Gué ou Jan Zahradil. D’illustres inconnus pour ceux qui ne lisent pas les pages Europe des quotidiens ou ne regardent pas Euronews.

Voir des inconnus débattre pour obtenir un poste important, pourquoi pas. Mais comme ils parlent tous une langue différente, ce fameux débat du 15 mai était en anglais (so Brexit...), donc traduit en Français. 

A l’écran, le résultat est, comment dire… Ça ressemble à un extrait de House of Cards mal doublé.

Exactement ce que les chaînes françaises ont essayé d’éviter cette semaine avec les derniers débats entre les représentant.e.s des principales listes. Et pour y parvenir, David Pujadas (LCI), Thomas Sotto et Alexandra Bensaid (France 2) ont eu la même idée : demander à leurs invités de commencer l’émission par une photographie ou un objet censés incarner leur propos.

“Pas de bla bla”, a expliqué d’emblée Thomas Sotto. Message reçu cinq sur cinq.

Hugo, Galilée et la chouette : les autres invités des débats

Sur France 2, chaque candidat.e est donc venu.e avec son objet...

Une chouette pour Bayrou (représentant la liste En marche/Modem).

Une bouteille d’oxygène pour Manon Aubry (France insoumise)

Un petit train pour Ian Brossat (communiste)

Un réveil pour Dominique Bourg (Urgence écologie)

Ou encore un ballon globe pour Nathalie Arthaud (Lutte ouvrière)

Sur LCI, c’était plutôt photo.

Philippot (Les patriotes) a choisi la chancelière Merkel.

Asselineau (liste pour le Frexit) a préféré Galilée…

Et Bardella, le clone de Le Pen a eu la bonne idée de choisir une photo de la porte de la Chapelle...

Parce que vous comprenez, “voilà le spectacle qu’offre aujourd’hui l’Union européenne aux habitants de la région Ile-de-France (...) aux millions de touristes qui arrivent par l’aéroport Roissy-Charles de Gaulle et qui veulent se rendre à Paris”. Avec ou sans photo, on n’est jamais déçu par l’extrême droite.

Pour LCI et France 2, ces artifices (photos ou objets) sont censés vous aider à faire votre choix. Sauf que forcément, quand on fait plusieurs débats, avec ce même artifice, il y a le risque de se répéter ou d’avoir les mêmes idées que son concurrent…

Francis Lalanne (Liste Gilet jaune) a voulu s’inspirer de la figure de Victor Hugo...

Exactement comme Benoît Hamon (Génération.s)

Dupont-Aignan (Debout la France) a choisi une photo de bébé. Parce que voyez-vous, c'est l'avenir et il ne voudrait "pas qu’elle soit voilée dans 15 ans, dans un quartier". (On n'est jamais déçu non plus par Dupont-Aignan).

Même choix de bébé pour Loiseau (mais sans le voile).

A ce petit jeu des photos/objets, mention spéciale à Yannick Jadot (Europe Ecologie), qui a joué la sécurité : sur France 2 et LCI, il a montré des députés européens verts dans l’hémicycle et son bulletin de vote, histoire que les électeurs sachent reconnaître un député vert et un bulletin de la même couleur politique.

On en est donc là, chers électeurs : par peur de l’ennui, les chaînes de télé espèrent vous attirer avec des photos ou des objets. Et les candidats n’ont pas rechigné à jouer le jeu.

En parlant de jeu, ça vous dirait un petit quizz ? Genre Question pour un champion ? Oui, comme si les objets ne suffisaient pas, France 2 a aussi inventé le buzzer “Pour ou contre ?”

Buzzer Quiz

“Pour que les propositions des uns et des autres soient bien claires, nous allons vous faire voter à plusieurs reprises sur des questions très précises”, explique la journaliste, Alexandra Bensaid. Et c’est parti...

On se croirait chez Hanouna…

Tous les candidats et les candidates se sont pliés à cet exercice artificiel consistant à buzzer sur les questions de politique européenne. Tous, sauf un : Francis Lalanne. Le chanteur, à la tête d’une liste qui se revendique “Gilet jaune”, a refusé de jouer au jeu “Pour ou Contre ?”.

Ce qui donne une belle séquence de télé.

Alors que Thomas Sotto (celui qui fait de l'Éducation aux médias avec des cubes) a posé sa première question, les résultats ne s’affichent pas sur les pupitres des candidats…

“Les résultats vont s’afficher dans quelques secondes… Les voici… Normalement… En principe… Ca ne devrait pas tarder…”.

Sotto meuble comme il peut, jusqu’à ce qu’on lui souffle dans l’oreillette l’origine du problème : “Alors… il faut voter Francis Lalanne, je crois que vous n’avez pas voté, ça bloque le processus, oui”.

S’ensuit un dialogue savoureux :

Lalanne : “Oui, mais si je ne vote pas, c’est pour une raison précise”.

Sotto : “Vous pouvez vous abstenir. Abstenez-vous et vous nous expliquerez parce que là vous bloquez toute la machine”.

Lalanne : “Oui, mais je ne peux pas m’abstenir non plus”.

Sotto : “Et comment on va faire alors ?”

Lalanne : “Si vous le permettez, je vous l’expliquerai lorsque mon temps viendra”.

Sotto : “Soyez sympa, abstenez-vous et on ne compte pas comme une abstention, comme ça, on voit les résultats des autres”.

Lalanne : “D’accord, juste pour débloquer le système”.

Eh oui, France 2 était tellement convaincue par son dispositif gadget que le système ne prévoyait pas qu’un candidat puisse refuser de buzzer.

Pas de lutte collective sur LCI

Une autre candidate a contesté ces dispositifs gadgets : Nathalie Arthaud (Lutte ouvrière).

Sur LCI, outre la photo du début, les candidats devaient conclure en évoquant “une personnalité célèbre ou une personnalité anonyme (sic), une personnalité fictive ou une personnalité qui a existé ou qui existe”, dixit Pujadas.

Une personnification qu’a refusé Arthaud : elle a préféré montrer une assemblée d’ouvriers en lutte parce qu’elle souhaite mettre en avant la force du collectif. Enfin, ça, c’est ce qu’elle croyait....

Arthaud : “Moi justement, j’ai refusé de jouer à la [personnification] parce que justement…"

Pujadas : “On en voit un quand même. C’est un ouvrier”.

Arthaud : “Vous avez zoomé dessus”.

Effectivement, voici la photo originale, non recadrée :

Eh oui, tout comme France 2, qui ne s’imagine pas une seconde qu’un candidat n’aurait pas envie de buzzer “Pour ou contre”, LCI voulait impérativement terminer sur un personnage, quitte à recadrer une photo et zoomer sur un seul ouvrier. 

Des artifices censés éviter des débats trop techniques et attirer les téléspectateurs ? Au regard des chiffres (1,4 million de téléspectateurs pour France 2 et 462 000 pour le principal débat de LCI), c’est raté. Bon vote quand même !

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