Alex Hugo, le garde champêtre qui a flingué "Koh-Lanta"
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Alex Hugo, le garde champêtre qui a flingué "Koh-Lanta"

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Ça doit commencer à paniquer dans les couloirs de TF1. "Koh-Lanta", l'une des émissions les plus vues de la chaîne, fête ses 20 ans avec une édition "all stars". Mais cette semaine, pour la cinquième fois consécutive, elle s'est fait flinguer par "Alex Hugo" : la série de France 3 attire davantage de téléspectateurs que le jeu d'aventure de TF1. "Alex Hugo" ? C'est un mélange entre "NCIS" et "La petite maison dans la prairie". Le personnage principal, joué par Samuel Le Bihan, est un flic qui a quitté la PJ de Marseille pour travailler au sein d’une police rurale dans les Hautes-Alpes. Au programme : des enquêtes criminelles entre deux randonnées pédestres et des parties de pêche. De quoi attirer des millions de téléspectateurs ?

Ah...

Un flingue et des dollars dans le sac de la victime ?

Que dit le rapport d'autopsie ?

On ne bouge plus !

Une série policière, type NCIS : Enquêtes spéciales, diffusée sur M6, ça ressemble à peu près à ça. Mais sur France 3, c'est différent.

Voici Alex : 

Un flic très attentif, rien ne lui échappe...

Et là ? C'est bizarre…

Et puis parfois, au bord d'une rivière...

Mais aussi un pêcheur...

Et encore un autre...

L'occasion pour la police scientifique de prendre un peu l'air...

Une série à succès

Alex Hugo est un ancien flic de la PJ de Marseille qui s'est installé à Lusagne, un petit village imaginaire perché dans les Hautes-Alpes. Membre de la "police rurale", il est constamment sur le terrain, "dans nos montagnes" comme il dit, pour aider son prochain... et résoudre des affaires criminelles.

Lorsque France Télévisions a diffusé le premier épisode en 2014 sur France 2, Le Monde n'était pas hyper emballé. "Les plans larges qui embrassent la grandeur du décor ne suffisent pas à donner le souffle nécessaire à cette histoire privée de rythme et dont l'intrigue, avouons-le, ne nous surprend guère." Résultat ? Quatre millions de téléspectateurs, deuxième audience de la soirée, juste derrière Les Experts, la série américaine qui cartonnait sur TF1 à l'époque. Depuis, la série bat tous les records, et les superlatifs manquent pour commenter les audiences d'Alex Hugo"Indétrônable", "encore un carton", "leader même avec une rediffusion".

Pour cette 7e saison, la série transférée sur France 3 a carrément gâché la fête de Koh-Lanta. Dès la première confrontation le 21 septembre, la série attire 5,7 millions de téléspectateurs (contre 4,4 millions de téléspectateurs pour TF1). L'écart se creuse la semaine suivante (5,8 millions contre 3,9 millions). La chaîne de Bouygues avait pourtant organisé une édition exceptionnelle de son jeu, pour fêter ses 20 ans, en réunissant les meilleurs aventuriers du programme. Mais Alex Hugo est plus fort. Les trois semaines suivantes, la série a même battu Koh-Lanta avec… des rediffusions.

une série contemplative

Comment expliquer un tel succès ? D'abord, il y a le cadre, paisible. Le pays d'Alex Hugo est un pays de carte postale. Quand on y croise des enfants, ils ramassent des fleurs...

Ou font des bulles en pleine nature…

Dans la série, la montagne est omniprésente. Quand il prend sa voiture, il traverse des paysages magnifiques... souvent filmés derrière une fleur.

Quand il fait le point sur une enquête, c'est dans un chalet…

Ou en pleine nature, avec une bière...

Lorsqu'il passe un coup de fil à son collègue de la PJ de Marseille pour évoquer l'avancée de l'enquête, chaque réplique permet de réaliser un nouveau "plan montagne". Illustration avec cette séquence, capturée en intégralité :

Allo ? Tu m'entends ? 

Eh hop, Alex Hugo repart chercher un indice en voiture…

Ou à pied. Oui, Alex Hugo randonne beaucoup au cours de ses enquêtes (pour chercher une pièce à conviction, trouver la cache d'un suspect, récupérer de la drogue éparpillée par un drone).

Et quand parfois il tombe sur un corps, il le redescend en passant par le joli petit pont...

Alex Hugo, c'est donc avant tout une série de balades bucoliques, semi-contemplatives. Mais pas seulement.

Hugo superflic

L'autre ingrédient du succès, c'est évidemment le personnage principal. "C'est un homme à qui la société fait mal, explique l'acteur, Samuel Le Bihan. La façon dont fonctionne le monde, cette espèce de compétition permanente le blesse. Il a aussi besoin de la nature pour se ressourcer et se sentir libre. C'est une personne instinctive également, qui a une empathie permanente pour les autres." Bref, un type bien, cet Alex Hugo.

À l'écran, il est athlétique…

Et philosophe. Il prône le retour à la terre, aux vraies valeurs. C'est d'ailleurs pour ça qu'il a quitté la PJ de Marseille, il ne supportait plus la ville. "Pas de wifi, pas de pollution, pas de klaxon, c'est vrai que c'est dur", dit-il ironiquement à une urbaine un peu déboussolée par le petit village.

Il est toujours de bon conseil. "À quoi ça sert de parler aux arbres, si vous tournez le dos à votre fille ?", dit-il à une chamane.

Il est aussi très proche de la nature et des animaux. "Ici, les animaux sont comme des hommes, on n'abandonne pas leur dépouille, on cherche à comprendre", dit-il devant des cadavres de chamois.

Mais surtout, Alex Hugo est très à l'écoute, tout le temps disponible pour les victimes, quitte à ne pas respecter les procédures. Par exemple, dans le dernier épisode, une adolescente blessée se réfugie chez lui.

Elle est très craintive, ne parle pas. Une enfant sauvage ? Après un examen à l'hôpital, le verdict tombe : "D'après le radiologue, elle a 15 ans maximum, mais elle est solidement bâtie. À mon avis, c'est pas une ado qui passe ses journées à jouer aux jeux vidéo."

Aucune disparition d'enfant n'a été signalée. L'assistante sociale devrait prendre le relais. Mais pas dans le monde d'Alex Hugo. Il va veiller sur elle toute la nuit ("Elle est complètement paumée, je ne vais pas la laisser toute seule.").

Le lendemain, au réveil, il l'interroge, mais elle ne parle pas.

Puisqu'elle ne veut pas rester à l'hôpital, il décide de l'emmener dans les magasins pour s'acheter des vêtements.

À son collègue qui lui demande ce qu'il fait avec cette ado, Alex Hugo répond en critiquant le système : "Qu'est-ce que tu voulais que je fasse, je n'allais pas la laisser seule pour qu'ils la trimballent de bureau en bureau jusqu’à ce qu'ils la placent."

Du coup, elle s'installe chez lui. Mais rappelez-vous, elle est toujours mutique. Alors, ils vont s'exprimer... par dessins.

L'occasion de montrer à cette ado mutique un croquis de la mère d'Hugo, pour la faire réagir. "C'est la plus belle femme du monde. Les mamans sont les plus belles femmes du monde, n'est-ce pas ?" Toujours pas de réaction de l'adolescente, si ce n'est qu'elle donne enfin son prénom, Iris.

Par la suite, on apprend que le père d'Iris est un survivaliste, ultra-armé, qui s'est réfugié depuis des années dans la montagne. À partir de là, vous pouvez deviner la suite.

Randonnée…

Pique-nique (oui, la base survivaliste est à deux jours de marche). Et qui dit pique-nique, dit...

Après le repas, il bivouaque avec son collègue de la PJ de Marseille qui ne peut que constater que "c'est tellement beau. En ville, on ne les voit pas aussi bien (il parle des étoiles, bien sûr). Y a trop de lumières, trop de pollution."

Et le lendemain matin, c'est arrestation. Résultat ? Presque six millions de téléspectateurs pour cet épisode.

Une police mi-PJ, mi-garde champêtre, mi-assistant social

Au-delà du cadre idyllique, du flic au grand cœur, ce qui frappe dans cette série, c'est l'image de cette police. Une police parfaite, qui prend le temps. Il n'y a quasiment pas de garde à vue dans Alex Hugo, ni de bureaux aux murs décrépis. Ce sont des flics de plein air.

Les témoins ? On les interroge dehors.

Dans ce petit village des Hautes-Alpes, les policiers n'enregistrent pas les dépositions à la pelle, ne courent pas après la petite délinquance. Ils ont le temps. Il sont détendus, presque trop, comme ce jour où un collègue d'Alex Hugo doit surveiller l’enfant sauvage placée dans un atelier de poterie (toujours mieux qu'un placement en foyer). 

Mais elle finit par s'échapper, et vous savez pourquoi ? Parce que ce policier a profité de cette mission pour apprendre…

Oups, la boulette.

En même temps, ces flics-là ne sont pas censés s'occuper de ce type d'affaires. Car ce qu'on appelle la "police rurale", ce sont en fait des gardes champêtres. Et dans l'imaginaire collectif, on les voit plutôt comme ça :

Un agent qui s'occupe des problèmes de voisinage, des questions liées à l'environnement (dépôt sauvage d'ordures) et tous les tracas du quotidien d'un petit village de campagne. Les affaires criminelles, c'est pour l’autre police normalement.

Dans la série de France 3, sous prétexte que le personnage principal est un ancien de la PJ, les scénaristes ont donc créé un policier improbable : mi-garde champêtre, mi-superflic. Un peu de chamois et de bouquetins, un peu de crime, et une police hors du temps.

Enfin, pas tout à fait hors du temps. Car si Hugo et ses comparses évoluent dans une carte postale, les thématiques abordées sont très actuelles. Dans le premier épisode de la saison 7, il est question de violences sexuelles. Sur ce sujet, la police d'Alex Hugo est exemplaire : le policier écoute patiemment une étudiante, victime d'un viol. Il l'encourage à porter plainte, lui trouve un lieu pour se reposer avant d'annoncer la nouvelle à ses parents.

Malgré cette prise en charge exemplaire, les policiers de la rurale font quand même leur autocritique. "Vous savez, on n'a pas vraiment l'habitude, dit un collègue d’Alex Hugo à une femme victime de viol et qui n'a jamais porté plainte jusqu’à présent. Pourquoi vous nous faites pas confiance ? Pourquoi vous ne venez pas voir les flics pour qu'on vous aide ? Moi je suis flic, je suis là pour vous écouter et pour faire appliquer la loi". En la mettant en confiance, il finit par la convaincre de porter plainte, des années après.

Au moment où un collectif #doublepeine vient de voir le jour pour dénoncer l'accueil des victimes de viol dans les commissariats, France 3 nous propose des flics exemplaires, de proximité, à l'écoute des victimes, conscients de leur propre limite. Des policiers comme on les aimerait tous.

Ces flics imaginaires évoluant dans un cadre idyllique inspirent confiance à plus de cinq millions de téléspectateurs. C'est sans doute pour ça que ça marche.

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