Riyad, les deux héritiers
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chronique

Riyad, les deux héritiers

Il arrive qu'une photo saute littéralement aux yeux. Avant même que nous lisions la légende, cette photo du prince héritier saoudien débiteur de journalistes en morceaux, Mohammed ben Salmane, présentant ses condoléances à Salah Khashoggi, fils de Jamal Khashoggi, suscite un dégoût irrésistible. Le fils du journaliste débité se tient droit, bras bien détaché du corps, visage impénétrable, quelque part entre colère et tristesse. Avant même que l'on lise que la famille du journaliste est assignée à résidence en Arabie saoudite, interdite donc de sortir du pays, cette photo annonce : tu n'auras pas mon pardon. Aujourd'hui persécuté, le jeune fils, qui a l'avenir pour lui, tirera vengeance du "prince héritier", soudainement ainsi vieilli.

Les deux héritiers, l'héritier des pétrodollars, et l'héritier de la douleur,  sont tous deux de profil, dans une apparente symétrie de poignée de main officielle. Dans le champ, un preneur d'images nous rappelle, s'il en était besoin, que nous sommes dans une mise en scène de la compassion officielle. La presse mondiale a choisi cette photo épurée, plutôt que par exemple celle-ci, mettant en scène un troisième personnage, le vieux roi Salmane, qui va bientôt disparaître de l'histoire.

Il est vraisemblable que le Palais royal saoudien a organisé cette petite cérémonie pour mettre en scène la compassion officielle à l'égard de la famille du journaliste assassiné. Pour lutter contre les insoutenables images mentales de l'exécution au consulat d'Arabie Saoudite à Istanbul, qui déferlent chaque jour , au fil des révélations des medias et de la police turcs-hurlements, doigts coupés, exécuteurs qui opèrent en musique, casque sur les oreilles, sosie trompeur pour faire croire à une sortie du journaliste, restes humains retrouvés dans le parc du consulat- il lui fallait, d'urgence, une photo calibrée pour l'international. Le Palais a ainsi produit, contre lui-même, l'image à charge la plus implacable. Au coeur de la dictature, l'image amorce déjà la vengeance.

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