Aznavour, pour les plus de vingt ans
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chronique

Aznavour, pour les plus de vingt ans

Il nous venait d'un temps que les moins de vingt ans ne peuvent pas connaître, et à peine d'ailleurs les moins de quarante ans. Rien n'était plus cruellement révélateur de l'âge des artères de la vieille télé que les obsèques d'Aznavour célébrées par le 20 Heures d'Anne-Sophie Lapix, et le défilé de ses invités : au milieu de Nana Mouskouri, Michel Drucker, Laurent Gerra, l'autre Drucker, Marie, faisait figure d'ado turbulente de la famille, c'est dire. Réconfortante émission d'ailleurs, où le coeur de cible sexagénaire de la chaine trouva la consolation de l'inévitable chagrin de l'après-midi. Après tout, c'est la raison d'être de belles funérailles. Essuyer ensemble une larme, et s'en repartir bras-dessus bras-dessous, en se disant c'est drôle, on ne se sent pas triste.

Heureusement pour elle, Marie Drucker a tourné son très efficace documentaire (dont la rediffusion suivait le 20 Heures) du vivant d'un Aznave nonagénaire. Elle ne s'est donc pas crue condamnée à l'embaumement. Elle ne s'est pas crue obligée d'y gommer la hargne, le ressentiment, les rancunes du petit Arménien qui, tout au long de cette ébouriffante carrière, ont insufflé toute leur énergie à ses tubes. Etre devenu Charles Aznavour, avoir atteint 90 ans, et avoir encore l'énergie de souffler dans les bronches du fisc, des critiques, et de tous ces gratte-souvenirs le bombardant de questions sur ses succès et ses projets, mais ne l'interrogeant jamais sur les textes de ses chansons. Et pourtant, j'ai bousculé la chanson française, râlait Charles, entre deux confessions tragi-comiques sur son rapport à l'argent -"j'ai acheté cinq Rolls, avant de me rendre compte que je n'avais pas de plaisir à les conduire".

Bousculé ? Sans doute. Mais avec méthode et méticulosité. Je vous parle d'un temps. J'habite seul avec Maman. A dix-huit ans j'ai quitté ma province. Comme disait ce matin Rebecca Manzoni sur France Inter, ce sont les premiers mots des tubes d'Aznavour qui sont souvent reconnaissables, et tirent comme une loco, tchou tchou, la chanson entière, des coteaux de Montmartre au Sud de l'Italie, riantes contrées. A l'inverse, un Ferré ou un Brel, eux, se laissent déborder par la profusion des émotions, et se crèvent le souffle à rattraper éternellement leurs cavales emballées, des filles vertes des fjords aux étoiles du port d'Amsterdam -raison pour laquelle Brel devait s'arrêter, quand Aznavour devait mourir en scène. Mais peut-être n'a-t-on pas assez cherché ce que le petit grand Charles avait caché dans ses chansons. Après tout, on ne construit pas une telle collection de tubes sans qu'elle soit cimentée par des colères visibles, et des chagrins secrets. Peut-être faudra-t-il maintenant y retourner, et partir à la recherche des fils de la Mamma, pour y débusquer ce terrible Giorgio le fils maudit, avec ses présents plein les bras.


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