Ma première semaine à Arrêt sur images
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chronique

Ma première semaine à Arrêt sur images

Nouvel embauché, Matthieu Beigbeder raconte l'envers du site

Lundi 2 janvier, il est presque 10h.

Je débarque dans les locaux de mon nouveau travail la tête lourde, encore pleine du whisky du Nouvel An. Trop perturbé, aussi, par de longues semaines de réveils à 14h.

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Je tiens la porte à une dame avec un bonnet, puis monte les deux étages jusqu'à la rédaction. Dans le hall, la dame au bonnet me suit toujours. Devant la porte de la rédac, elle passe devant, puis se retourne : "oui ?". Je donne mon prénom, elle aussi. Ça sera Anne-Sophie, doyenne d'"ASI", comme on dit. Je suis le nouveau, oui. Le débarqué d'i-Télé, le mec qui a écrit un billet qui a bien marché un lendemain de cuite.

Passés les présentations et le café, Anne-Sophie m'explique, autour d'une clope, les engrenages de la machine ASI. Conférence de rédaction le lundi avec toute l'équipe – enfin, ceux qui sont venus ce 2 janvier – et puis au boulot. Le contraste avec i-Télé, ou les autres grandes rédactions parisiennes que j'ai pu essayer, est saisissant. Seule une petite dizaine de personnes travaille ici – et encore, quand l'équipe est au complet –, bien loin de la fourmilière de Boulogne.

Machine à café, frigo, toilettes, tout y est. Au milieu de la rédac, disposée en U, trône une table, autour de laquelle on avait bu des bières et du champagne deux semaines plus tôt, pour fêter le départ vers Libé de Vincent (que je remplace) et acter mon arrivée. Drôle d'intégration.

Le paradoxe ASI

Durant cette première semaine, j'ai écrit mes premiers papiers, et pris mes premiers retours de bâtons sur Twitter, quand David Doucet, rédacteur en chef des Inrocks, s'est plaint après un article sur de supposées synergies au sein du groupe médiatique de Matthieu Pigasse : "Je ne savais pas qu'un papier pouvait reposer uniquement sur de la parano et des suppositions bancales", m'a-t-il écrit. C'est le métier qui rentre, me suis-je dit.

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Travailler pour Arrêt sur images est compliqué, mais je m'y attendais. C'était d'ailleurs l'une des premières questions de Daniel Schneidermann, lorsqu'il m'avait eu au téléphone pour un entretien préliminaire : "êtes-vous prêt à vous brouiller avec d'anciens collègues, et probablement, à vous fermer de nombreuses portes dans les médias pour la suite de votre carrière ?".

De fait, ASI est un paradoxe, que je vais essayer d'apprendre à maîtriser. ASI existe parce que les autres médias existent. ASI parle des autres médias, de leurs pratiques, de leurs ratés, de leurs erreurs, de leurs omissions, de leurs mensonges. Parfois de leur bonne conduite. Mais ASI est aussi un média, et utilise les méthodes, les pratiques d'un média. Avec, j'imagine, ses ratés, ses erreurs, ses omissions, ses mensonges.

Comment dire à des confrères qu'ils ne font pas bien leur boulot si l'on ne fait pas bien notre boulot ? Qui vérifie le boulot d'Arrêt sur images ? Faut-il un bœuf-carotte des bœuf-carotte ?

L'une des réponses à cette question, qu'Arrêt sur images doit se poser depuis la vingtaine d'années qu'il existe, tient probablement dans le fait d'essayer d'être exemplaire. J'en ai eu un aperçu cette semaine. J'ai dû réapprendre à écrire. A mesurer les mots, à tout vérifier, et donc à prendre du temps. J'ai passé une journée entière sur un papier qui, à l'heure où j'écris ces lignes, n'est même pas terminé. Une journée sans rien publier, rendez-vous compte. J'ai dû réapprendre à appeler des gens. A me faire reprendre quatre fois sur un article. A recommencer, à éclaircir. A ce qu'on relise deux, trois fois un papier. Toutes ces choses devenues trop rares dans la presse web d'aujourd'hui.

En tant que garde-fou des garde-fous, ASI a réduit les risques, aussi. Pas de publicité, donc pas de problème avec les annonceurs. Pas d'actionnaires, goinfres médiatiques, pour grignoter le gâteau ASI, puisque Daniel, le chef, en détient toutes les parts.

La seule chose que pourrait craindre ASI, c'est probablement lui-même : à voir des mensonges partout, on finit par se mentir à soi.

Twitter gate

Je crois qu'ASI l'a compris. Même si la machine tourne mécaniquement, la parole semble importante ici, et des débats sains incluant le chef, semblent relativement fréquents, car c'est important de se dire les choses. Cette semaine par exemple, Daniel s'est décidé à reprendre son compte Twitter. Un épisode qui pourrait paraître bénin dans n'importe quelle autre rédaction à peu près normale, mais qui a pris ici une tournure comico-dramatique. Daniel a tout d'abord choisi de reprendre un compte quasi vidé de ses abonnés, alors qu'il en possédait un autre, en sommeil, avec 20 000 followers – personne n'a compris pourquoi, et je crois que lui non plus.

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Ensuite, comme possédé par le virus des nouvelles technologies, Daniel s'est mis à tweeter frénétiquement. Surtout, et c'était l'objet de la discorde, à s'auto-retweeter avec le compte à 400 000 abonnés d'Arrêt sur images, si bien que notre timeline ressemblait davantage au blog de Daniel Schneidermann qu'à Arrêt sur images. Après quelques plaintes au téléphone de la part de membres de la rédaction, Daniel est arrivé, puis a lancé un débat – houleux par moment – au cours duquel chacun a pu expliquer sa vision de Twitter, de la séparation compte média/compte personnel, et argumenter sur le fait qu'on pouvait faire des blagues ou non sur son compte perso. Mais quelques heures plus tard, il avait (presque) cessé de s'auto-retweeter. Vive la démocratie.

Raconter les médias

Ce débat, petite tempête dans un verre d'eau, cache l'autre danger qui guette ASI : la dégénérescence programmée. Comment être visible ? Faut-il s'agiter sur Twitter pour montrer qu'on est là, qu'on existe ? Jusqu'à quand Arrêt sur images, émission TV puis site web, va-t-il survivre dans la jungle Internet ? Comment garder ce statut de référence en termes d'analyse des médias, comment lutter contre notre disparition des radars des medias mainstream sans sombrer dans le clickbait affreux, dans la diffamation, dans la même mélasse qu'on reproche assez aux autres sites ?

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La rédaction vue de l'intérieur

Je n'ai pas encore la réponse à ces questions. Je ne sais pas si mes consoeurs et confrères l'ont. Je crois simplement que le travail d'ASI est primordial. J'ai toujours eu une bonne image d'Arrêt sur images, que je ne connaissais que vaguement avant de débarquer ici. Un peu vieillotte, peut-être. Les inspecteurs des travaux finis un peu emmerdeurs, légèrement impertinents.

Je découvre la rédaction, loin d'être des emmerdeurs. J'apprends à connaître les prénoms. J'ai débuté avec une RAM défectueuse sur mon ordinateur, et c'est François, le couteau suisse, qui est venu à mon secours. Il est drôle, François. Il ne dit pas deux phrases sans glisser une blague – plus ou moins réussie. Il y a Anne-Sophie et Julie, les rodées, que j'ai en face de moi. Il y a Robin, qui a fait la même formation que moi, à Lyon, et qui me sert de repère face aux autres, car on se rapproche de ce qu'on connaît. Il y a Manuel, d'un calme royal, qui fume des roulées comme moi, Juliette qui rit toute seule devant son ordi, Adèle et Sébastien dont je n'ai pas encore bien compris le boulot. Et puis il y a Daniel, dans son bureau à lui, qui me fait quand même toujours un peu peur.

Je découvre, petit à petit, les profondeurs du média, et des médias. Il faut les raconter. Pointer les imperfections de la presse, de la télé, de la radio. Pointer les erreurs, les omissions, les mensonges. Dire ce qu'il s'y passe, aussi, faire du lien avec les gens. Raconter les coulisses, montrer que tout n'est pas rose. Que tout n'est pas la faute des journalistes, non plus. Montrer que la peinture est écaillée un peu partout, dans ce bas monde. Que nous aussi, les journalistes, on fait parfois un boulot de merde, mais que c'est pas trop de notre faute. Raconter les médias. Sans oublier de raconter Arrêt sur images.

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