Sur Twitch, des candidats Nupes dans le désert français
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Sur Twitch, des candidats Nupes dans le désert français

La chaîne militante "Prune Bourbon" promeut des candidats Nupes en mal de notoriété

On ne se refait pas. Sur la route du "3e tour", Daniel Schneidermann s'est arrêté devant un écran pour regarder "Prune Bourbon", une chaîne Twitch à l'initiative des Insoumis, notamment l'ex-humoriste Bruno Gaccio. Le but : promouvoir des candidats et candidates Nupes en mal de notoriété dans leur circonscription rurale... ou le 16e arrondissement de Paris.

Tout commence par une prune. Plus précisément, c'est une histoire de gars qui noient leur chagrin dans une petite prune du sud-ouest, au soir du premier tour de la présidentielle, au Cirque d'hiver, à Paris. Mélenchon est troisième. Il ne sera pas au second tour. Personne ne parle encore de troisième tour. Rien de mieux que la prune pour sublimer les chagrins politiques. "Ensuite, le vieux nous a redonné de l'espoir, avec son histoire de Matignon" raconte Bruno Gaccio, un des fondateurs de cette chaîne Twitch, baptisée "Prune Bourbon". Prune parce que la prune, Bourbon parce que l'objectif est de prendre le Palais-Bourbon (aka l'Assemblée nationale). Pour trouver le nom de la chaîne, ils n'ont pas fait appel à McKinsey. La prune, la prune seule.

Entre Gaccio, le communicant Ludovic Delaherche, un mystérieux "Michel Vidal" (j'y reviendrai), et "quelques femmes pour qu'on ne soit pas entre couilles" (Gaccio) naît donc l'idée d'une chaîne Twitch pour les législatives. Elle recevra et aidera de 22 h à minuit les candidats Nupes de la ruralité profonde, qui souffrent d'absence de visibilité. En fournées de quatre ou cinq par soirée, même dans une émission quotidienne, ils n'y passeront pas tous. La prime aux premiers qui s'inscriront, à la date de leur choix, en remplissant un questionnaire où "on leur pose des questions cons, et des questions sérieuses" (Gaccio). Après l'émission, la vidéo du candidat est "clippée" (montée) par des Insoumis bénévoles, et envoyée aux directeurs de campagne, charge à eux de la diffuser sur les réseaux pour compenser une audience "ridicule", de l'aveu même du fondateur des Guignols (environ 170 spectateurs par émission, sans compter les reprises sur Facebook, mais ça grossit lentement).

La candidate sans espoir du 16e arrondissement

L'audience progresserait sans doute plus vite si les stars insoumises daignaient y paraître, pour servir de locomotive aux débutants. Mais chacun est accaparé par sa propre circonscription. "Ruffin a un message par jour, je ne peux pas lui en envoyer plus" soupire Ludovic Delaherche, communicant au chômage, proche de Sophia Chikirou avec qui il a fondé Le Média, vaillant Insoumis du Lot, et surtout distillateur de la fameuse petite prune. C'est lui qui pousse à mettre en valeur la ruralité, même si personnellement il confond un peu l'Indre-et-Loire et l'Ille-et-Vilaine, et situe Clermont-Ferrand dans le Limousin ("j'ai du mal avec la géographie").

Et s'ils avaient trouvé la recette du bon live Twitch ? Ce ton mi-sérieux mi-rigolo, "fin de soirée entre copains" (Delaherche) entre dénonciation des déserts médicaux – "c'est dingue, j'ai l'impression que toute la France, sauf Paris, habite un désert médical", découvre Gaccio – et "question con", du genre "quel est ton plaisir coupable ?" (Aucun candidat Nupes n'avoue un plaisir coupable. Tous assument l'intégralité de leurs plaisirs). En dépit de l'intention extra-parisianiste affichée, on note une légère surreprésentation de candidates parisiennes ou de la banlieue proche, dont Julie Maury, candidate sans espoir du richissime 16e arrondissement, qui en est déjà à son deuxième passage, "mais on a voulu montrer que même dans une circo désespérée, on peut rigoler" (Gaccio).

Et de fait, on rigole bien à écouter Julie Maury raconter les états d'âme des militants EELV de Neuilly-Auteuil-Passy, réticents à aller tracter sur leur propre marché. Et s'ils étaient reconnus de leurs voisins, distribuant des papiers avec la tête de Mélenchon ! Horreur et excommunication !  Il faut donc les envoyer à l'autre bout de la circo. Pour le reste, on échange des conseils. Dans le 16e : "Est-ce que vous avez pensé à faire un porte-à-porte en passant par les escaliers de service, pour monter jusqu'aux chambres de bonne ?" ; "Sachez que le 16e est vide, en mai, avec les ponts" ; "Dis leur que s'ils ont des ponts, c'est grâce aux luttes des gauchistes". 

L'assignation de genre chez les lapins

Plus largement, le député du Nord Ugo Bernalicis a conseillé de ne jamais se rendre plus de deux fois sur le même marché, mais juste une fois en début puis en fin de campagne (ce sont toujours les mêmes personnes qui vont au marché), de se montrer sur le bord des terrains de foot pour discuter avec les parents, etc. Et à propos, comment éviter les amendes pour stationnement par vidéosurveillance lors des séances de collages d'affiches ? En collant un bout de scotch sur la plaque minéralogique, pardi. "Mais on ne le conseille pas, hein ? On dénonce ceux qui le font !" Rires.

Derrière les candidats, les personnes se dévoilent. Candidate à Paris contre Stanislas Guérini (Renaissance), Léa Balage El Mariky a raconté son premier engagement public, "pour ma mère, il y a six ans. On lui avait conseillé de s'appeler Claire au lieu de Bouchra pour un job de télémarketing. On a fait une pétition sur change.org. Le lendemain on était à 10 000 signatures. J'avais promis de me mettre à poil sur la place de la République, c'est la seule promesse que je n'ai pas tenue de ma vie". Candidate dans le Cher, éleveuse de chevaux, Aliénor Garcia-Bosch de Morales a raconté son accouchement à domicile, faute de maternité à proximité de chez elle. 

Candidate en Meurthe-et-Moselle, députée sortante et invitée récurrente, Caroline Fiat évoque l'assignation de genre chez les lapins, l'ostracisme de la presse locale, et raconte en rigolant que les militants locaux lui ont "mis un bracelet électronique pour que je ne sorte pas de la circo". Candidate dans le Loiret, Florence Chabirand, qui n'a pas le permis de conduire, décrit sa campagne en bus ou en covoiturage. Candidate en Seine-Maritime, l'activiste écolo Alma Dufour raconte au conditionnel (attention aux procès !) les pressions sur les associations qu'exercerait le socialiste fabiusien dissident.

Aucune consigne "d'en haut"

Vis-à-vis des instances officielles de La France insoumise, la chaîne est très sourcilleuse sur son indépendance, avec ses avantages et ses inconvénients : aucune consigne "d'en haut", mais aucun soutien non plus. Cofondateur, Benoît Tirmarche pousse un coup de gueule contre les candidats Nupes qui ne se sont pas montrés assez rapides à réconforter au téléphone leurs alliés évincés par l'accord, au risque de compromettre la suite de leur campagne. Quant à "l'affaire" Taha Bouhafs, épine de la campagne, elle a été abordée, certes avec une infinie prudence et après de vifs débats internes, mais elle l'a tout de même été. "Pour moi, il n'était pas question de ne pas en parler", s'insurge "Michel Vidal", jeune producteur parisien de télévision, une des âmes de la chaîne. Je place son nom entre guillemets, car c'est un pseudonyme (du nom du personnage représentant Mélenchon dans la série Baron noir). Lui non plus ne souhaite pas être reconnu dans son milieu professionnel. Décidément...


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