Panot-gate : quand la tweet-politique exploite l'antisémitisme
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Panot-gate : quand la tweet-politique exploite l'antisémitisme

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Malgré une actualité de début d'été chargée, ces dernières semaines ont été saturées par plusieurs polémiques visant la députée LFI Mathilde Panot. On y retrouve les éléments habituels de nos emballements politweeto-médiatiques mais surtout, quelques phénomènes qui visent à disqualifier moralement, intellectuellement et politiquement la Nupes. Tour d'horizon.

Ces dernières semaines ont vu naître plusieurs polémiques tweeto-médiatiques concernant LFI. Au-delà des affaires de violences sexistes et sexuelles – sur lesquelles on reviendra bientôt –, deux shitstorm ont visé Mathilde Panot, la présidente du groupe LFI à l'Assemblée : le "rescapée-gate" et la polémique du tweet de commémoration des 80 ans de la rafle du Vél d'Hiv.

Parmi les points communs de ces deux emballements survenus à quelques jours d'intervalle, on retrouve évidemment l'outrance et les excès rhétoriques des foules numériques et de nos éditocrates préférés. Mais ce qui m'a particulièrement marquée en suivant de près et en direct ces deux feuilletons navrants, c'est qu'ils révèlent plusieurs phénomènes inquiétants : la montée d'un confusionnisme mettant au même plan LFI et l'extrême droite, l'accusation d'antisémitisme visant de plus en plus souvent le mouvement et ses représentants et la twitterisation de la politique symbolisée par une culture du clash de plus en plus décomplexée.

Le rescapée-gate

Mercredi 8 juillet, à l'occasion du discours de politique générale d'Élisabeth Borne à l'Assemblée nationale, la députée LFI du Val-de-Marne emploie le terme "rescapée" pour la qualifier. Ce dernier est utilisé pour filer la métaphore du Titanic afin d'évoquer le sort d'un gouvernement à bord duquel "rares sont ceux qui veulent monter", et semble parfaitement anodin pour qui réécoute ou lit attentivement le discours de Panot. Mais certains esprits (plus ou moins bien intentionnés) y ont vu tout autre chose : une vile référence au défunt père de Borne, juif d'origine polonaise, qui fut déporté. 

La vidéo de l'extrait tweeté par BFMTV avec en seule citation "Mme Borne, vous êtes une rescapée" (1,1 millions de vues) a certainement participé à mettre le feu aux poudres. Mais c'est l'indignation de nos habituels artisans de la polémique qui a propulsé le shitstorm

"Monstruosité", "honte", "dérapage ignoble", "révulsant", "bêtise indigne" : près de 50 000 tweets sont publiés sur le sujet en moins de 48 h. Chacun y va de son commentaire car tout le monde a un avis sur tout – règle de base du Twitter-game. D'un côté les indignés donc, qui y voient soit une maladresse virant à l'inculture ou au manque de délicatesse, soit carrément un usage du terme fait pour "blesser volontairement". De l'autre, ceux qui dénoncent un procès "grotesque", "profondément malhonnête", ou encore un "philosémitisme de façade". Certains mobilisent l'étymologie du mot (utilisé en 1906 pour désigner les survivants de la catastrophe minière de Courrière). D'autres brandissent un titre du JDD qui employait le même terme pour désigner "les neuf rescapés du quinquennat Macron". Enfin, des twittos convoquent leur judéité comme argument d'autorité (dans un sens comme dans l'autre). Le rescapé-gate devient un test de Rorschach, ou celui de la robe bleue-blanche. Chacun y voit ce qu'il peut ou veut en fonction de sa sensibilité, de son identité, de son histoire et évidemment, de ses biais et positions politiques.

On retrouve vite l'affaire en discussion sur les chaînes d'infos. Sur LCI, on commente le tweet d'explication de la députée LFI. Si Jean-Michel Aphatie ne "pense pas qu'elle ait voulu se moquer ou être désobligeante", il y voit le signe que la députée n'a pas "deux sous de savoir vivre", dans la droite ligne du profond mépris qu'il exprime quasi-quotidiennement à l'égard de La France insoumise, pour finir par un "point Staline"

Le tweet commémo-polémique

Dix jours plus tard, nouveau shitstorm pour la député LFI, à la suite de son message publié sur Twitter à l'occasion des 80 ans de la rafle du Vél' d'Hiv. 

Ce qu'on lui reproche ? Une instrumentalisation politique de la rafle, un parallèle hasardeux entre Macron et Vichy, une "invisibilisation" des victimes, notamment en n'écrivant pas le mot "juif", et même une confusion historique entre "collaborateurs" et "collaborationnistes". 

Évidemment, les adversaires politiques de LFI se jettent sur l'occasion. Presque tout le gouvernement y va de son commentaire : "Indigne, indécent", "au-delà de la honte", "palme de l'abject", "la nausée". Bruno Le Maire et Olivier Véran n'hésitent pas à enfoncer le clou en convoquant les habituelles représentations qu'ils dressent de LFI : "le bruit, la fureur, les excès". Le Printemps républicain participe allègrement au shitstorm. Tout comme le RN : Jordan Bardella convoque ses obsessions habituelles, quand Sébastien Chenu traite Panot d'"ignarde". Mais l'indignation vient également de la "gauche" qui n'a pas pactisé avec le diable (Stéphane Le Foll, Patrick Kanner, Pierre Moscovici ou encore David Assouline). Tout comme de certain·es Nupes : Fabien Roussel se dit "choqué" par ce tweet "malheureux et inapproprié", la sénatrice Esther Benbassa dit "stop", et Jérôme Guedj se fend d'un subtweet sans équivoque. 

La polémique que chacun semble déplorer tout en l'alimentant fait les choux gras des médias. Pas un (à ma connaissance) qui ne consacre au moins un article, une chronique, une séquence, une brève, à cette histoire de tweet un peu nul. BFMTV – première sur l'info ! – lui accorde pas moins de six publications Facebook, tant l'affaire semble de première gravité.

Partout, les éditorialistes s'indignent à l'unisson, à quelques exceptions prèsMais ils ne sont pas les seuls. Le tweet de l'enfer reçoit plus de 10 000 réponses et plus de 3 000 retweets avec commentaires. Au total, ce sont près de 55 000 publications qui mentionneront le nom de la députée LFI en quelques heures, accompagnées de tous les qualificatifs du champ lexical du dégoût et de la honte. 

Dès le lundi matin, Panot est invitée dans la matinale de Franceinfo. Si elle apporte des précisions à son propos ("Où voyez-vous que je compare Macron et Pétain ? Bien sûr que non Emmanuel Macron n'est pas Philippe Pétain"), la députée LFI persiste et signe, sans excuses. Ce qui ne manque pas de remettre une pièce dans la machine à commentaires.

Le vrai confusionnisme 

Lorsqu'il réagit au fameux tweet, le président du Conseil représentatif des institutions juives de France (Crif) lâche : "Nous avons 89 députés RN, nous avons un bloc autour de LFI important. Pour les Français juifs, ils nous posent problème." Le cofondateur du Printemps républicain, Gilles Clavreul, n'hésite pas à affirmer que "l'extrême-gauche reprend les stéréotypes de l'extrême-droite : ici un cliché digne de Rivarol". L'ancien journaliste Thierry de Cabarrus relaie un grossier montage mettant en scène le mariage de Le Pen et Mélenchon. 

De son côté, le journaliste de l'Opinion Jean-Dominique Merchet lance à Panot "Vous oubliez de dire que la rafle du Vel d'hiv visait des Juifs parce qu'ils étaient juifs. Est-ce pour vous « un point de détail » que votre frénésie politique vous fait oublier ?".  Le Point, dont on n'a pas oublié la couverture de mai dernier qualifiant Jean-Luc Mélenchon "d'autre Le Pen", titre "Mathilde Panot, la bonne élève de Jean-Marie Le Pen". Enfin, le commentaire le plus outrancier (et culotté) revient à Raphaël Enthoven qui ose situer Panot dans "la droite ligne de Le Pen père" en faisant référence à son odieux et profondément antisémite "Durafour-crématoire" de 1988. 

Ce confusionnisme s'accompagne du remplacement du front républicain par "l'arc républicain" dans le discours gouvernemental (ici par Véran, ou par le ministre de l'Éducation nationale). Une rhétorique qui relève d'un double phénomène, particulièrement visible pendant l'entre-deux-tours des législatives : la diabolisation de LFI d'un côté et la banalisation du RN de l'autre, à l'instar du fameux "avancer ensemble" d'Éric Dupond-Moretti. Les récentes déclarations d'Alain Finkielkraut sur Radio J en sont le (pire) symptôme.

L'antisémitisme : l'arme de disqualification massive 

Cette rhétorique qui consiste à mettre au même niveau RN et LFI, et ce procès en antisémitisme, sont les deux faces d'une même pièce. Celle qui alimente la grande machine à disqualifier politiquement LFI. Les deux épisodes du Panot-gate ont vu cette arme de disqualification massive ressurgir, non sans outrances et procès d'intentions à gogo. Dans le Figaro Vox, on attribue à LFI une "obsession à propos des juifs". Un éditorial de Sud Ouest affirme que "nombre d'Insoumis" ont "un problème avec l'antisémitisme". Si ces accusations ne datent pas d'hier, comme le rappelait Mélenchon lui-même, à l'occasion d'une énième polémique, elles sont désormais omniprésentes. 

Depuis la visite de Jeremy Corbyn à Paris en juin dernier, la photo souvenir des députées Danièle Obono et Danielle Simonnet (objet d'une nouvelle polémique) tourne très régulièrement sur les réseaux sociaux – encore plus ces derniers jours – pour qui veut discréditer LFI sans même prendre la peine d'écrire un mot. Car oui, dans ce monde sans nuance aucune, Corbyn est un antisémite (tant pis si la réalité est bien plus complexe que ça) et quiconque s'affiche à ses côtés l'est également, par association. 

"À LFI, ils ne sont pas antisémites mais tellement, tellement antisionistes qu'on s'y perd…", titre Atlantico qui pointe une des raisons de cette accusation récurrente : l'amalgame grandissant entre antisionisme et antisémitisme dans le discours public, notamment depuis les propos de Valls en 2016. Nous n'ouvrirons pas cet épineux débat qui vient tout juste de refaire surface dans l'actualité via une proposition de résolution déjà polémique de députés Nupes. Mais si l'antisionisme est incontestablement une des formes modernes de l'antisémitisme, on ne peut accepter, collectivement, que la critique d'Israël et de sa politique soit systématiquement suspecte ou accusée d'antisémitisme. De même pour toute critique des positions du Crif, de discours sur la finance, les banques, ou encore Rothschild, comme le rappelait ici Daniel Schneidermann himself. 

Lutte des classes plutôt que lutte des clashs

Suis-je en train de défendre bec et ongle le tweet de la députée LFI ? Pas le moins du monde. À titre personnel, bien que j'en approuve le fond, je le trouve fort maladroit (dans la formulation) et inapproprié (en terme de temporalité). Un tel sujet pouvait-il se traiter en 280 caractères ? Je ne crois pas. Panot manque-t-elle un peu d'humanité et de sensibilité dans ses explications ? Peut-être. Pour autant, aurait-elle pu maintenir ces propos tout en s'excusant auprès de ceux qui les auraient mal pris, trouver un compromis, mettre un peu d'eau dans son vin ? Je le crois aussi. La twitterisation de la vie politique, et la culture du clash qui l'accompagne, participent à saboter et détruire tout échange digne. Surtout, ces polémiques de la petite phrase qui occupent et saturent nos espaces médiatiques pendant des jours, parfois des semaines, évincent inlassablement les discussions politiques de fond.

Sur France 2, Véran arguait à juste titre : "Il faut éviter de franchir le point Godwin à chaque fois qu'on tweete sinon on prend un pseudonyme." Et d'ajouter une critique de la décontextualisation de "bouts de phrases" sur laquelle se serait appuyée Panot pour formuler ses accusations visant Macron. Il n'a pas tort : ces décontextualisations, procès d'intention, accusations fallacieuses, et autres amalgames devraient être unanimement combattus, ce qui nous aurait épargné l'épisode fâcheux du "rescapée-gate". Par ailleurs, si les mots employés dans le discours politique ont leur importance, l'attention portée à certains d'entre eux frôle parfois l'absurde. Je pense à la polémique sur les "petits fours" visant Taha Bouhafs en 2019, qui relevait exactement du même type de procès d'intention. La question du ressenti des "concernés" est de plus en plus prise en compte (et c'est tant mieux) mais elle est aussi parfois démesurément considérée, et surtout instrumentalisée. Avez-vous remarqué, à ce sujet, que la première concernée, Borne herself, ne s'est même pas exprimée sur le "rescapée" de la députée LFI ? 

Par ailleurs, si la radicalité et la conflictualisation peuvent se comprendre en tant que stratagème rhétorique et politique de la part de LFI, cette stratégie ne peut exister via un recours permanent aux tweet-clashs, au risque de participer à un effacement des sujets de fond dans le débat public. Certains éditocrates font largement assez le boulot pour que les député·es de gauche ne s'auto-sabotent. Politiques et médias ne sont pas les seuls à blâmer, tant il est facile (et facilité) d'alimenter ces polémiques pour quiconque dispose d'un compte sur les réseaux sociaux. Retenons-nous de participer systématiquement à ces emballements (à commencer par moi-même), résistons aux invectives un peu trop faciles, au petit plaisir du bon mot pour ridiculiser nos adversaires, ravalons nos procès d'intention, parfois si tentants. Ces petites phrases mesquines qui ne servent à rien, et qui ne font qu'ajouter du bruit au bruit. Acceptons de critiquer notre propre camp, de reconnaître nos erreurs. Et remplaçons la lutte des clashs par la lutte des classes !

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