Nupes : radiographie d'une panique éditoriale
article

Nupes : radiographie d'une panique éditoriale

"Le soleil bolivarien sur une piscine municipale envahie de burkinis" ("Le Figaro")

Offert par le vote des abonné.e.s
L'accord historique d'union de la gauche a été accueilli dans les grands médias par une vague d'éditoriaux apocalyptiques. On reproche au Parti socialiste d'avoir "trahi ses valeurs" en s'alliant à La France Insoumise ; à Jean-Luc Mélenchon, d'être un "autre Le Pen", un "Chavez", un "bolivarien" ; aux électeurs de gauche, de "vouloir gagner". Analyse d'une panique médiatique qui en dit long... sur la droite.

L'union de la gauche sous le pavillon commun de la Nupes (Nouvelle Union populaire, écologique et sociale) fait trembler les puissants en politique : pour Emmanuel Macron, c'est "un projet qui choisit le communautarisme" ; pour Marine Le Pen, une victoire de l'union menée par le chef des insoumis Jean-Luc Mélenchon peut "transformer l'Assemblée nationale en ZAD avec les défenseurs des black blocs, des burkinis"... Rien que ça ! Mais dans les médias, certains frissonnent eux aussi. Si la Nupes gagne les élections législatives, ce sera l'apocalypse pour Vincent Trémolet de Villers, le directeur adjoint de la rédaction du Figaro. Dans son éditorial du 4 mai, il prédit "le soleil bolivarien sur une piscine municipale envahie de burkinis"

La "Mélenchonie", écrit-il, sera pleine de "redistribution sans production, souverainisme social, fiscalité délirante, sans-frontiérisme irénique, écologisme apocalyptique, communautarisme tranquille"... Brrrr. "C'est cet islamo-gauchisme assumé, ce triomphe de Nuit debout sur Charlie Hebdo, qui consomme la rupture avec la gauche républicaine." Rien que ça ! Aucune indignation, en revanche, concernant une possible alliance des extrêmes droites : dans l'édition du même jour, un sondage annonce que 59 % des abonnés du Figaro sont "favorables" à "une entente entre Reconquête ! et le RN". Mais que les gauches s'unissent, et c'est la catastrophe, le désespoir, l'abîme : "Le spectacle avilissant donné par les socialistes et les écologistes extirperait tout optimisme du cœur du citoyen le plus exemplaire," écrit Trémolet de Villers. 

"Trahison", "chute finale", "capitulation"

La décision du Parti socialiste de rejoindre l'union de la gauche, les éditorialistes de tribord ne la digèrent pas. "Fabien Roussel lâche tout pour un steak aux lentilles, Olivier Faure montre qu'il a les dispositions pour ouvrir un stand à la grande braderie de Lille," ironise Trémolet de Villers. "Les socio-démocrates s'allient aux néo-bolchéviques ! s'exclame Jean-François Kahn sur LCI. Cette mutation absolument historique, c'est une capitulation devant les bolchéviques de La France insoumise et, pour les socialistes et les écolos, une déroute électorale." Dans 24h Pujadas sur LCI, Jean-Michel Aphatie pleure la "trahison du PS" et annonce la "mort" du parti : "C'est comme dans les corridas, la lame a traversé le cerveau, dit-il. Là, il est cuit, le Parti socialiste." 

Mais il reconnaît le caractère "historique" de cet accord et détaille le "rapport de force" de Mélenchon sur le PS, qui selon lui avale "une couleuvre énorme" et se "renie" (puisque l'accord précise que si la Nupes gagne, seront caduques notamment les lois El Khomri passées durant le quinquennat Hollande). "Je n'ai pas le souvenir d'un parti qui renie, à échelle proche, ce qu'il a fait quand il était au gouvernement. C'est une première," souligne Aphatie. Au micro de BFMTV, le chroniqueur de droite et ancien élu LR Dominique Reynié pleure "la tradition du PS" qui "est en train de s'éteindre" à cause du "tour de passe-passe" de Jean-Luc Mélenchon (voir montage ci-dessous).

Chacun y va de sa référence historique. Le 2 mai, Le Point prévient qu'avec la Nupes, "plumer la volaille socialiste ne sera qu'un jeu d'enfant" - une référence au communiste Albert Treint qui appelait en 1922 à faire de même. La Nupes, "c'est Chavez qu'on accorde avec Jaurès, Poutine avec Léon Blum," s'étrangle Bernard Henri-Lévy sur Twitter. Sur BFM, Dominique Reynié acquiesce : "Léon Blum n'est pas quelqu'un qui pourrait se retrouver dans l'accord d'aujourd'hui." Du côté du Printemps républicain, cette "trahison" est l'œuvre d'une partie de la gauche "irréconciliable" : dans Franc-Tireur, Caroline Fourest accuse Olivier Faure de "solder l'âme du PS après avoir vendu ses locaux" pour une union qui risquerait de "creuser la tombe de la République, enterrer la laïcité et faire grimper la fièvre identitaire".

L'union de la gauche ne serait donc pas la "vraie gauche", celle du Parti socialiste dont elle "trahirait" les valeurs ? Sébastien Fontenelle, journaliste à Politis, a décidé de relire le programme du PS de 1972, qui a servi de programme commun de la gauche à l'élection de François Mitterrand en 1981. "Il était bien plus «radical» que celui de la Nupes", a-t-il constaté sur Twitter et dans un article pour Politis. Il détaille plusieurs mesures, parmi lesquelles la retraite à 60 ans (et 55 ans pour les femmes), "le respect de la marge de manœuvre indispensable aux pays membres [de l'UE] pour conserver la maîtrise de leur politique nationale" ou encore "étendre en France le secteur public"

À Arrêt sur images, Fontenelle explique que ce discours sur la soi-disant "trahison du PS" est un "gigantesque mensonge""C'est intéressant de présenter comme une trahison le retour à des fondamentaux qui avaient été reniés par le Parti socialiste, dit-il. Il y a deux solutions : soit [les médias] ont oublié le programme du PS d'avant 1983, soit ils veulent l'oublier." Ces quarante dernières années ont vu selon lui une spectaculaire "droitisation" du PS, encouragée par les médias qui, eux-mêmes, étaient en voie de "droitisation, voire d'extrême-droitisation". Il cite le hors-série de Libération "Vive la crise" publié en 1984 comme l'apogée de "l'exaltation hallucinée du reaganisme" et le symbole de ce tournant, médiatique comme politique. 

Ailleurs dans la presse, on choisit de zoomer sur les tensions entre les différents partis qui composent la Nupes pour y déceler des points de fracture à venir. Le rédacteur en chef de Regards, Pierre Jacquemain, notait ainsi le 8 mai que le Journal du Dimanche du même jour n'avait couvert l'union de la gauche qu'au prisme de la dissidence locale et de la division des socialistes.

"Ils sont pris de panique"

Même les journalistes censés animer débats et interviews peinent à conserver leur neutralité. Le 2 mai sur CNews, Laurence Ferrari lance une discussion sur la Nupes en déclarant qu'elle "ne sai[t] pas ce que pensent les électeurs de ces retombées politiques" mais qu'elle "doute de leur enchantement total"Sur BFMTV le 6 mai, à Dominique Reynié qui décrit la stratégie électorale de Mélenchon comme un "coup de force", la journaliste Apolline de Malherbe surenchérit : "C'est même un coup d'État, le PS a oublié qu'il existait ?" Dans la matinale de France Inter le 2 mai, Léa Salamé reproche tout et son contraire au directeur des campagnes de La France insoumise Manuel Bompard : d'abord la difficulté d'aboutir à une union de la gauche ("Comment expliquez-vous que vous ayez été incapables de vous unir pendant cinq ans, et que maintenant ça marche ?") puis le fait que les gauches se soient enfin mises d'accord ("Est-ce qu'on aura un matin au micro Olivier Faure qui défendra l'idée de rester dans l'OTAN, et le lendemain Adrien Quatennens qui défendra la sortie de l'OTAN ?"). 

Ces errements médiatiques, tout particulièrement l'éditorial du Figaro sur le "soleil bolivarien", rappellent à Sébastien Fontenelle que le même journal, en 1981, prédisait "un déferlement des troupes soviétiques". Il rit : "Ils sont pris de panique ! Les grands médias avaient gravé dans le marbre l'acte de décès de la gauche, et en fait, elle bouge encore."

Nicolas Kaciaf, chercheur en sciences politiques à Sciences Po Lille, qui étudie la sociologie des médias et le journalisme politique, observe un "jeu d'homologie entre les élites journalistique et politique" : ceux qui "façonnent l'orientation éditoriale" sont le plus souvent conservateurs et politiquement proches des "élites politico-administratives", qui sont de fait "leurs sources au quotidien". "Je pense qu'il y a eu un réflexe de peur, dit-il à ASI. La peur de l'accès au pouvoir d'une force politique qui appelle à une transformation profonde de l'ordre social, qui pourrait remettre en cause leurs positions." D'où, selon lui, "l'émergence d'une forme d'indignation, d'une incompréhension face à l'union de la gauche"

"Veut-on vraiment tenter l'aventure avec ces gens-là ?"

Au Point, on sue à grosses gouttes en observant "la gauchisation de l'après-présidentielle". Cette gauche "a un visage, celui de Jean-Luc Mélenchon", et cela inquiète le directeur adjoint du journal, Sébastien Le Fol, qui désespère dans son édito du 2 mai que l'on "ne constitue pas un front républicain contre ce dangereux populisme" qu'est le "mélenchonisme". Le 6 mai, le Monde s'y met aussi, consacrant une chronique du rédacteur en chef Michel Guerrin au "profil de Mélenchon" qui "indigne certains au PS et inquiète nombre de responsables du secteur artistique". Mais c'est le Point qui enfonce le clou avec son édition du 12 mai sur la menace que représente la Nupes à ses yeux. La couverture tapageuse annonce la couleur en qualifiant ainsi le leader insoumis : "L'autre Le Pen".

Pas moins de deux éditos signés Franz-Olivier Giesbert et Etienne Gernelle, le directeur de la rédaction, torpillent la Nupes et comparent l'union de la gauche au RN comme deux faces d'un même "national-populisme". "Souverainistes, ultradépensiers et prétendument « sociaux », ils s'abreuvent à la même pensée magique sur le plan économique, et renouent avec la logique du bouc-émissaire pour expliquer nos malheurs", écrit Giesbert, qui poursuit en expliquant que les boucs émissaires de la Nupes  sont "le Riche et le Policier". Quant à Mélenchon, "il s'est mis dans les pas de ses idoles, des orateurs au souffle long : Jaurès, Castro, Chavez. Dans ses réunions publiques, il rappelle souvent François Mitterrand qui semblait faire l'amour avec son pupitre." 

Etienne Gernelle préfère quant à lui filer la métaphore bolivarienne, mais a le mérite d'être clair dans sa conclusion : "En tous les cas, veut-on vraiment tenter l'aventure avec ces gens-là ?" Dans le même numéro, Le Point publie fièrement "la vérité sur M. Mélenchon" : "europhobie, nationalisme, autoritarisme, goût pour les dictateurs..." Alors certes, il est "le nouveau leader de la gauche", mais apparemment, pas pour longtempsL'article cite le politologue Thomas Guénolé, ex-LFI, qui prédit que "les élus Verts, communistes et socialistes n'accepteront pas son autoritarisme" et que "la « Nupes explosera en moins de deux ans. Et tant mieux."

Le Point exécute ensuite une figure périlleuse : après avoir passé pas moins de dix pages à critiquer Mélenchon, voilà une "analyse" de Jean-François Kahn sur... "la complaisance ambiante des médias à l'égard du leader des insoumis". Kahn se plaint : "Jean-Luc Mélenchon est, momentanément, devenu la coqueluche du même archipel médiatique. On ne voit et n'entend que lui." La faute à qui ?

Horreur : "Ce qu'ils veulent, c'est gagner !"

Le pire, ce n'est pas que la Nupes existe : c'est qu'elle existe dans le but avoué de constituer une majorité parlementaire. Élisabeth Lévy (Causeur) s'indigne en boucle sur toutes les chaînes. Sur CNews, elle déclare "en vouloir beaucoup aux électeurs de gauche" car "les questions de principe, ils s'en foutent, ce qu'ils veulent, c'est l'union pour gagner !" (voir extrait ci-dessous). 

Un politologue s'indigne dans L'Express : les partis qui rallient la Nupes "renient leurs idées pour sauver les meubles électoraux". L'union de la gauche, dit-il, serait "moins un programme de gouvernement qu'une alliance tactique"Un éditorial du Monde décortiquant "l'apparence et la réalité" de l'union de la gauche est parvenu à la même conclusion : la Nupes ne serait qu'"un accord purement électoraliste qui a pour objectif, pour chacun des participants, soit de limiter ses pertes, soit de maximiser ses gains". La gauche participe à des élections pour les gagner : il ne manquait plus que ça.

Mais derrière toute cette agitation, y a-t-il des raisons de paniquer ? Pour les éditorialistes qui préfèreraient que la gauche demeure désunie et loin du gouvernement, peut-être bien. 

Selon les estimations de Franceinfo, qui se base sur les résultats de l'élection présidentielle, "l'union des gauches leur permettrait de se qualifier dans plus de quatre circonscriptions sur cinq" au premier tour des législatives. Une "gauche unie inhabituellement haute" qui serait "la plus présente au second tour, mais aussi la plus souvent en tête au premier" et pourrait complètement rebattre les cartes de l'Assemblée nationale.

Alors que les éditorialistes suaient en plateau pour torpiller la Nupes, le média Là-bas si j'y suis a ressorti des archives une caricature d'André Escaro publiée en 1968 dans le Canard enchaîné. Georges Pompidou, alors premier ministre, y est dépeint moqueur face aux partis de gauche : "Incapables de s'unir !" rit-il. Mais dans la case suivante, face à la "gauche unie", il crache sa colère : "Dictature... Monolithisme... Bolchévisme... Totalitarisme... Tyrannie... Grrr ! Grrr !" Plus d'un demi-siècle après sa publication, cette satire n'a pas pris une ride.


Partager cet article Commenter

 

Cet article est libre d’accès
En vous abonnant, vous contribuez
à une information sur les médias
indépendante et sans pub.

Déjà abonné.e ?

Lire aussi

Meurtre de Shireen Abu Akleh : peut-on "entendre les deux camps" ?

Des limites de "l'exposé du pour et du contre" journalistique

Taha Bouhafs : BFMTV chasse le scoop… et se trompe

Première sur l'info, pas sur son exactitude

Alma Dufour, une activiste Nupes en Fabiusie

La militante des Amis de la Terre appelée par les urnes en Seine-Maritime

Outre-mer et Macron : "les enfants", expression raciste ?

Retour sur notre émission consacrée au vote Le Pen aux Antilles

Voir aussi

Ne pas manquer

Abonnez-vous

En vous abonnant, vous contribuez à une information sur les médias indépendante et sans pub.