Pierre-Henri Tavoillot, philosophe anti-gauche (et extrême-droitisé)
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Pierre-Henri Tavoillot, philosophe anti-gauche (et extrême-droitisé)

Le philosophe préféré de la presse de droite dénonce "l'extrême-gauchisation des médias"

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Pierre-Henri Tavoillot est un philosophe de droite. C'est lui-même qui l'a dit, pas plus tard que le 14 mai dernier dans C Politique sur France 5 : "Je suis donc un philosophe de droite, puisque je ne suis pas de gauche." Jusqu'ici, cela ne lui a pas été défavorable : maître de conférences en philosophie à la faculté de lettres de la Sorbonne, il préside le Collège de philosophie et codirige une collection de philosophie chez Grasset. Malgré cet emploi du temps chargé, il fait régulièrement le tour des plateaux, de LCP au Figaro en passant par France 5, donc. Mais récemment, entre les médias – en tout cas certains – et ce philosophe médiatique, quelque chose s'est cassé : il assure en effet observer "une extrême-gauchisation" de la "surface médiatique".

"Extrême-gauchisation" de la "logique médiatique"

Une "extrême-gauchisation" médiatique nous aurait-elle échappée ? Pierre-Henri Tavoillot a fait cette déclaration-choc dans une émission du service "idées" du Figaro, intitulée "Retraites : l'extrême gauche a-t-elle gagné la bataille des idées ?" et présentée par l'éditorialiste Eugénie Bastié. Pas vraiment une émission d'extrême gauche, donc. L'extrait dans lequel il développe le concept de cette "extrême-gauchisation" ayant été utilisé sur les réseaux sociaux pour promouvoir l'émission, l'expression lui a été attribuée… mais le terme d'"extrême-gauchisation" est en fait d'abord utilisé par Eugénie Bastié. Elle demande en effet à Tavoillot : "Y a-t-il une extrême-gauchisation de la société, une Nupes-isation – c'est le mot qu'a employé Éric Zemmour récemment ? L'extrême-gauche impose ses thèmes, et son ton, et sa radicalité dans le débat ?" En réponse, Tavoillot resserre la focale sur les médias, reprenant l'expression à son compte tout en précisant qu'il "ne pense pas que c'est dans la société", mais "dans la logique médiatique".

Lui observe une "crise de représentation", a-t-il expliqué en plateau : "Ce n'est pas tant que les élus ne représentent pas le peuple, mais plutôt que les médias ne représentent pas la société." Face à Eugénie Bastié, qui fait tout de même partie des médias, il ajoute en riant : "Je ne parle pas, bien évidemment, de vous !" Bastié rit en retour : "On représente une partie de la société", note-t-elle, légèrement sur la défensive. Tavoillot acquiesce, puis continue : "L'expérience qu'on peut avoir en passant sur un certain nombre de chaînes, c'est de se dire : «Mais on est complètement fous !»." Et ce, dit-il, alors même qu'"on" défend "des positions de bon sens" qu'il ne détaille pas, "face à des publics qui, manifestement, ont un logiciel radicalement différent… Et radicalement différent – même si c'est un peu prétentieux de dire ça – de ce qui me semble être la réalité du pays." 

On ne sait toujours pas précisément de quoi il parle, mais il poursuit : "Et donc, les réactions, les logiques sont quand même très, très déconcertantes." Pierre-Henri Tavoillot pense "que c'est plutôt l'extrême-gauchisation de cette surface médiatique qui est réelle" et cite à ce propos "des raisons d'ailleurs aussi sociologiques : le profil du journaliste correspond aujourd'hui à ce que je peux appeler des intellectuels précaires, et avec un peu de ressentiment". À ces mots, Bastié rit.

Tavoillot considère que cette extrême-gauchisation des médias "accentue la colère et l'impuissance". Et en vient (enfin) à sa principale préoccupation. "Un citoyen qui, voyant des débats télévisés, se dit : «Mais c'est quoi ce truc ? Pourquoi je suis raciste quand je considère juste qu'il faut faire un petit peu attention aux frontières et que c'est pas forcément une bonne chose de laisser les portes grandes ouvertes ? Je ne suis pas raciste en disant ça : je veux juste qu'on contrôle un tout petit peu les choses, voilà.» Ce renvoi-là, systématique, produit une position de colère." Nous y voilà : c'est donc d'immigration qu'il s'agit. Plus précisément, de contrôle des frontières face à une immigration que l'"on" imagine incontrôlée, ou incontrôlable. La théorie du "grand remplacement" n'est pas loin ; et elle est aussi raciste que fumeuse, quoi qu'en dise Tavoillot. 

Face à Bastié, Tavoillot ne donne pas d'autre exemple que celui du "citoyen" qui "veut faire un petit peu attention aux frontières", pas plus qu'il n'explique le rapport avec les journalistes devenus "intellectuels précaires"En conclusion, le philosophe de droite reconnaît en souriant qu'il y a peut-être "une droitisation de la société", mais surtout "une extrême-gauchisation de la partie médiatique". Le philosophe n'a pas expliqué grand chose : les médias "s'extrême-gauchiseraient" donc à cause de la nouvelle génération de journalistes précaires ? Ou parce qu'ils ne relaient pas tous la théorie raciste préférée de l'extrême droite, ce qui causerait la "colère" des "citoyens" devant leur poste de télévision ? Quelles sont les sources, les statistiques, les études sur lesquelles il s'appuie ? Eugénie Bastié ne relance pas et l'on change légèrement de thème (le "wokisme" à l'université, sujet du dernier ouvrage du philosophe).

"Je retirerais peut-être cette phrase"

Le 14 mai, dans l'émission C Politique sur France 5, l'occasion  se présente pour Tavoillot de préciser sa pensée. Vers la trentième minute du débat, le philosophe discute de "l'extrême-gauchisation" de la société, qu'il résume à deux "débats figés". D'une, les violences policières, à propos de laquelle la gauche a selon lui "gagné". De deux, l'immigration où "deux thèses […] s'affrontent immédiatement", avec d'un côté "ceux qui disent que dès que vous parlez d'immigration vous êtes d'extrême droite", et les autres (Ceux qui sont d'extrême droite ? Il ne précise pas). Tavoillot déclare : "Ce que j'appelle extrême-gauchisation, c'est le fait que dès que vous prononcez le mot «immigration», en France, vous êtes d'extrême droite." Il est alors interrogé par le journaliste Thomas Snégaroff : "Et vous pensez que le système médiatique français tombe dans cette «extrême-gauchisation» ?" Tavoillot répond que "le système médiatique français, pour une part, en fait partie". Snégaroff insiste : "Des médias ?" "- Du débat", souligne Tavoillot. "- Vous avez dit : «des médias»", réplique Snégaroff sans lâcher l'affaire. Alors Tavoillot admet : "Peut-être que je serais prêt à retirer cette formule."

Il n'est plus question ici de journalistes-intellos-précarisé·es qui énervent les bons "citoyens" devant leur télé. Tavoillot explique plutôt que "face à cette prise en compte de l'extrême-gauchisation du débat, ça suscite des réactions des médias qui se disent : «On va faire pareil.»" Heureusement, l'équipe de C Politique a un peu plus de répartie qu'Eugénie Bastié : Camille Vigogne Le Coat signale qu'on "a plutôt l'impression d'assister à une extrême-droitisation de certains médias", et cite nommément le groupe Bolloré. Réponse de Tavoillot : "C'est vraiment une question de point de vue." 

Snégaroff, cette fois-ci, n'insiste pas mais demande plutôt "où est" l'émission C Politique dans cette vision du monde. Tavoillot lui explique tranquillement que "le service public a plutôt tendance à être dans une position, pas d'extrême gauche, mais…" Mais pas loin ? Le philosophe assure avoir "eu des conversations qui [l']ont tétanisé, avec des rédacteurs en chef qui [lui] disaient : «Notre but, c'est de faire gagner tel président, de faire perdre tel autre président»". On ne saura pas de quels rédacteurs en chef, de quelle émission ou quelle chaîne il s'agit. "Ce type de discours me tétanise véritablement, poursuit Tavoillot. Un journaliste du service public ne doit pas avoir comme objectif de faire gagner tel ou tel candidat." Bien d'accord – mais de qui, de quoi, de quand parle-t-on exactement ? On ne le sait pas, et on ne le saura pas : Snégaroff ne fait que remarquer que "l'ORTF, c'est quand même loin derrière", et change de sujet. 

Plus loin, Thomas Snégaroff assure s'être rendu compte, en préparant l'émission : "On ne dit jamais qu'un philosophe est de gauche, on ne précise pas." Tavoillot saute sur l'occasion de se proclamer le seul, l'unique philosophe-pas-de-gauche : "Oui, [en philosophie] il faut considérer que les idées vont transformer le monde, et considérer du même coup que le monde va très mal, propose-t-il en guise d'analyse. Donc, il y a une espèce de pression au pessimisme, à la contestation, dénonciation, peut-être même à l'indignation." Lui assure se "forcer" à "une position plus nuancée" que les autres : "Je suis à la fois conservateur et réformiste, mais pas révolutionnaire ni réactionnaire."

Un philosophe très aimé des médias… de droite

Conservateur, Pierre-Henri Tavoillot l'est sans nul doute, à en juger par les médias auxquels il contribue le plus souvent. Le philosophe participe ainsi régulièrement à l'émission Ça vous regarde sur LCP et au Figaro Voxoù il est à la fois éditorialiste et invité pour des entretiens-fleuves – dernièrement en mars à propos du 49.3 qu'il défendait comme un outil "qui permet aux politiques d'agir" (extrait choisi : "Comment ose- t-on identifier [le 49.3] à un déni de démocratie ?"). De Causeur à l'Opinion et du Point à l'Express, il offre son analyse de la "gauchisation" de la société, déclarant par exemple à Causeur que les universitaires qu'il côtoie "pataugent dans une soupe idéologique"

Dans l'Express, il juge que le traitement médiatique de la réforme des retraites est "pour beaucoup" dans la fracture qu'il observe dans la société. Son analyse appuie sa défense de la réforme des retraites, qu'il juge "nécessaire". S'il reste loin de ses propos provocateurs dans l'émission du Figaro, il regrette que, "censés fournir du recul, de la hauteur, poser les enjeux de tel ou tel sujet d'actualité"les médias "font désormais dans «l'immédiat»", quitte à "perdre tout usage du contexte, comme les précédents recours au 49.3". Il offre ainsi une analyse plus générale (et intéressante) de l'écosystème médiatique : "Les médias voient souvent l'arbre tomber mais jamais la forêt pousser. Autrement dit, la logique médiatique actuelle – et donc de l'espace public dans son ensemble – repose sur la promotion d'événements brefs et négatifs, au mépris des tendances longues." Mais il ne développe pas en quoi cela s'applique à la réforme des retraites, ni d'ailleurs à la "gauchisation" de la société. Ou des médias.

Organisateur du colloque de la Sorbonne et pourfendeur du "wokisme"

D'où vient cette idée d'"extrême-gauchisation" des médias, qui n'existait pas, ou très peu, dans le discours pourtant touffu de Pierre-Henri Tavoillot jusqu'à récemment ? Peut-être de la couverture médiatique du colloque "Reconstruire les sciences et la culture". Il avait pour but de dénoncer le "wokisme" et la "cancel culture" à l'université, organisé à la Sorbonne les 7 et 8 janvier 2022... et dont Pierre-Henri Tavoillot était l'un des coorganisateurs, en tant que membre de l'Observatoire du décolonialisme et du Collège de philosophie à l'université.

"Nombre des intervenants sont des chouchous de CNews et de FigaroVox, effrayés par la «dictature des minorités»", relatait alors Mediapart. Parmi les intervenants-stars, on comptait notamment Mathieu Bock-Côté, qui venait d'arriver sur CNews pour remplacer Zemmour parti en campagne présidentielle et épousait les mêmes idées d'extrême-droite. Mais aussi le ministre de l'Éducation nationale d'alors, Jean-Michel Blanquer, présent pour introduire le colloque.

Un élément en particulier de la couverture médiatique (conséquente) du colloque semble avoir touché une corde sensible chez le philosophe : une tribune critique publiée dans le Monde"Le Monde a fait paraître une tribune sur le «colloque de la honte» avant même qu'il ait lieu : étrange procédé", déplorait-il dans une interview au Point en mars dernier. Les mots "colloque de la honte" n'apparaissent en fait pas dans la tribune du collectif de 74 universitaires, publiée le 5 janvier 2022 dans le journal du soir. L'expression était en fait apparue sur Twitter, où s'étaient élevées les voix d'universitaires et de militant·es opposé·es au colloque. Le texte publié dans le Monde constatait que "les animateurs des tables rondes sont les intervenants et vice-versa, et la quasi-totalité d'entre eux membres de l'Observatoire [du décolonialisme]", ce qui faisait simplement dire aux signataires qu'il "serait vain dès lors d'attendre débat contradictoire ou mise en perspective".

Les mots "colloque de la honte" n'apparaissent pas non plus dans une autre tribune du Monde, publiée le 10 janvier 2022. Signée du sociologue François Dubet, elle dénonçait, à travers l'organisation de ce colloque, "un maccarthysme soft visant à désigner les ennemis de l'intérieur, leurs complices, leurs compagnons de route et leurs victimes". À l'époque du colloque, cette "extrême-gauchisation" des médias que Tavoillot dénonce aujourd'hui était absente de son discours. Le philosophe a-t-il développé sa théorie à la suite de la réception médiatique de l'événement ? Sollicité à plusieurs reprises par Arrêt sur images, il n'a pas souhaité nous répondre.

"Extrême-gauchisation" des médias… ou "dérive droitière" du philosophe ?

Les signataires de la tribune dénonçant le colloque de la Sorbonne alertaient sur la "dérive droitière" à laquelle participaient les organisateurs, notamment à travers l'invitation faite à Mathieu Bock-Côté. Tavoillot semble bien aujourd'hui partager les idées du polémiste d'extrême droite québécois, en particulier sur l'immigration. C'est d'abord à propos de cette question que se cristallisait ainsi son analyse de "l'extrême-gauchisation des médias" auprès du Figaro, avec un discours semblable à celui de Bock-Côté au sein d'une chronique dans… le Figaro Vox le 3 mars 2023. L'éditorialiste de CNews s'opposait au consensus scientifique selon lequel le "grand remplacement" n'existe pas, et qualifiait les scientifiques d'"idéologues immigrationnistes", opposés au "commun des mortels" qui, selon ces mêmes scientifiques, seraient donc "victimes d'un système médiatique laissant croire partout à l'existence d'une mutation démographique à l'échelle occidentale"

Pour Bock-Côté comme pour Tavoillot, il convient de s'opposer à – voire de crier à l'"extrême-gauchisation" de – quiconque remettrait en cause la théorie selon laquelle il y a un "grand remplacement" de la population française dû à l'immigration.

Dans l'une de ses chroniques sur LCP à propos d'immigration, le 11 mai dernier, Pierre-Henri Tavoillot semblait également ironiser sur la thèse du "grand remplacement". Mais pour mieux la défendre : il décrit l'immigration en France comme "un truc complètement absurde". Et déclare que le débat à ce sujet n'est "pas un débat politique" mais "un débat philosophique et moral" : il y voit "un affrontement entre deux grandes thèses, d'un côté, le grand méchant remplacement, de l'autre côté, la jolie gentille créolisation"

Le philosophe cite Renaud Camus, point d'origine contemporain de la théorie du "grand remplacement", et le décrit comme un "théoricien qui est le parti de la détestation des populations invasives, si je puis dire, mais aussi des élites mondialisées qui favorisent ce «grand remplacement»". Camus est donc traité par Tavoillot tel un chercheur, dont le travail pourrait être analysé à la même aune que celui du poète et philosophe Edouard Glissant, penseur de la créolisation. Plutôt que comme le pamphlétaire d'extrême droite qu'il est, lui qui a remis au goût du jour la (vieille) théorie du "grand remplacement". Et inspiré des attentats terroristes comme celui de Christchurch en Nouvelle-Zélande en 2019  ce que Tavoillot semble avoir oublié. 

Dans sa chronique sur LCP, le philosophe concluait que "les deux thèses sont d'accord sur le même point : la disparition de la population française". Et résumait donc le "dilemme" en continuant à placer les deux idées dos à dos : l'immigration serait "à la fois nécessaire pour la puissance française et en même temps dangereuse pour la cohésion sociale" - il n'explique jamais comment. Cette passion pour l'immigration, et plus particulièrement pour une théorie raciste ayant inspiré des attentats terroristes, peut-elle constituer le symptôme symbolique d'une "dérive droitière" du philosophe Pierre-Henri Tavoillot ? Le système médiatique est-il "extrême-gauchisé", ou est-il simplement vu comme tel par ceux qui se placent à l'extrême droite pour observer le monde ? 

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