Pirater CNews, mode d'emploi
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chronique

Pirater CNews, mode d'emploi

"On a l'impression que le Moyen-Orient est un peu un terrain vague, qu'on peut exploiter, administrer à notre guise". Critiquer l'impérialisme de l'Occident sur l'émission de Pascal Praud ? C'est possible, à condition de suivre minutieusement cette recette, spécialement concoctée par ASI, qui a décortiqué la séquence argumentative de Saphia Azzeddine, romancière franco-marocaine, venue pour parler du thème de son livre : le pillage du patrimoine culturel irakien, et qui a orienté le débat vers l'illégalité de l'attaque en Iran. Il est 10h45, le 11 mars 2026, en direct sur L'Heure des pros.

N°1 : être invitée sur la base d'un quiproquo. Initialement conviée sur le plateau pour promouvoir son livre Mémoire sous scellés - édité chez Fayard (propriété de Vincent Bolloré), Saphia Azzeddine avait été repérée au casting de Pascal Praud trois semaines plus tôt sur Europe 1. Praud regrettait alors un échange trop court : "moi, l'engagement que je peux prendre pour parler davantage de votre roman, c'est que vous veniez un matin sur l'antenne de CNews". Promesse tenue, mais Saphia Azzeddine n'a, semble-t-il, pas respecté l'ordre du jour.

N°2 : rester agréable en toutes circonstances, même si tout le monde ici regrette votre présence. Et qui dit posture, dit sourire. Face à Saphia Azzeddine, qui dénonce l'impunité de l'Occident, Georges Fenech rétorque : "Vous omettez de dire quelque chose, c'est que si les Américains […] sont intervenus, c'est parce qu'il y a eu le 11 septembre". La romancière évite le conflit : "Je comprends, mais". Mais. Claire, concise, organisée dans son propos, elle manie l'art de la question, s'impose et dévoile les faiblesses de ses interlocuteur·ices.

N°3 : faire une interro sur table. "De quelle nationalité étaient les passeports qu'on a soit-disant retrouvé par terre ? Saoudiens. Est-ce qu'ils ont attaqué l'Arabie Saoudite ? Non ? Je vous demande. Ils ont attaqué l'Irak, pourquoi n'ont-ils pas attaqué l'Arabie Saoudite ?" énumère-t-elle, face à un plateau bien silencieux. Crescendo, Saphia Azzeddine installe la pierre angulaire de son argumentation : les faits. "Je suis obligée de parler des faits". Chiffre, analogie, comparaison historique ou statistique. "Cette guerre est illégale au regard du droit international". Mais ça, Praud ne veut surtout pas l'entendre. "Mais on s'en fiiiiche, le droit international !". Écarté, l'ordre mondial : "C'est pas la question. Non. C'est un argument que moi j'prends pas en compte".

N°4 : devancer les arguments de CNews. Si la contradiction fait partie du débat, Saphia Azzeddine anticipe les contre-arguments, prête à affronter les objections. "On connaît cette rhétorique, si je dis un peu de bien de l'Irak avant 2003, ça veut dire que je suis pro-Saddam Hussein. Ce n'est pas ça". Démonstration de ce qu'est une prolepse. Répondre à la critique en la devançant, l'un des ingrédients phare de cette recette : empêcher la simplification des propos comme arme de disqualification.

N°5 : préciser pour l'emporter. Pascal Praud recentre le débat : "Mais qu'est-ce qu'on fait pour l'Iran. On les laisse crever ?". Mais quand Saphia Azzeddine nuance et pointe une opinion iranienne diversifiée sur le régime, Praud s'insurge : "Vous pensez que ces jeunes femmes ne veulent pas faire la Révolution ?". La romancière tient bon : "Mais vous vous basez sur quels chiffres pour nous parler « des jeunes femmes » ?", en ajoutant, "vous êtes au courant que toutes les Iraniennes ne sont pas pour la fin du régime ?", puis, "attendez, ne me faites pas dire...", trop tard, il la coupe. "Là, les gens comprennent ce que vous dites !". Respirer, recadrer et tenir bon : "Est-ce que l'Occident a apporté la démocratie au Moyen-Orient ?"

N°6 : conclure. Ça y est, 10 minutes de débat, c'est trop pour Pascal Praud. Agacé d'entendre parler de droit international et d'ingérence : "c'est fini !". Terminer, au moins ? "C'est fini ! C'est fini ! C'est fini !", hurle-t-il. Saphia Azzeddine lui arrache une conclusion : "Ma position, c'est le droit international. Uniquement. Sinon, c'est la loi du plus fort, le Far West. Sauf qu'un jour, les plus forts deviennent les plus faibles, et ils remercieront le droit international". Péroraison. Praud est stupéfait : "Vous êtes venue à Europe 1 l'autre jour, on n'avait pas eu du tout cette discussion, on était resté sur le livre", dont il précise la maison, "chez Fayard" - en insistant, au cas où, pour clore le bal : "Mémoire sous scellés, Saphia Azzeddine, et je le répète, c'est chez FAYARD, et c'est ça qui est intéressant". Intéressante, oui, cette séquence condamnant les frappes israélo-américaines, depuis CNews.

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