Non, le dernier rapport du GIEC n'est pas "pro-OGM"
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Non, le dernier rapport du GIEC n'est pas "pro-OGM"

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"Le dernier rapport du GIEC est pro-OGM, mais les médias, par idéologie écolo, ne le disent pas" : c'est, en substance, la critique adressée par de nombreux internautes sur les réseaux sociaux ces dernières semaines, "extraits" du rapport à l'appui. Le journal L'Opinion s'est empressé, à leur suite, de dénoncer "le dogme anti-OGM" qui règnerait en France. Une interprétation abusive, assure l'un des experts français du GIEC, Jean-François Soussana, qui estime que "les implications, y compris éthiques" de l'édition de gènes "ne sont pas encore assez connues".

Le GIEC est pro-nucléaire (en tout cas, il semblerait), le GIEC recommande un régime végétarien (en fait non), le GIEC veut sauver les forêts, le GIEC recommande que nous réformions notre système économique... C'est devenu une sorte de tradition : à chaque sortie d'un nouveau rapport du groupe d'experts sur l'évolution du climat, une foule de commentateurs se presse autour du (gros) bébé et tente de transformer l'amas retors d'équations et de phrases ampoulées en conclusions définitives. Et comme les rapports du GIEC passent en revue à peu près toutes les solutions possibles pour lutter contre le réchauffement climatique - de l'agro-foresterie à une meilleure gestion des déchets alimentaires en passant par l'utilisation de céréales vivaces et la lutte contre la salinisation des sols - tout le monde finit à peu près par en tirer ce qui l'arrange, quitte à monter en épingle des notes de bas de page.

La dernière livraison du GIEC, publiée le 8 août et qui porte sur les terres émergées (et donc la désertification, la dégradation des sols, la gestion foncière et la sécurité alimentaire), n'a pas fait exception à la règle. En jeu cette fois-ci : le recours aux OGM. Quelques jours après sa mise en ligne, des commentateurs francophones ont commencé à répandre l'idée que le rapport du GIEC serait "pro-OGM", mais les médias français n'en parleraient pas, par "idéologie" (entendre : idéologie écolo anti-OGM).

Alors, le GIEC, "pro-OGM" ? Non : l'idée se base sur quelques pages décontextualisées du rapport, et sur un abus de langage. Sollicité par ASI, un expert français du GIEC - le directeur scientifique environnement à l'INRA Jean-François Soussana - rappelle que le groupe n'émet "aucune recommandation" et qu'a fortiori concernant les OGM, "les implications (y compris éthiques)" de l'édition de gènes "ne sont pas encore assez connues".

Le giec, par nature, ne "recommande" rien

Premier problème de la théorie qui voudrait que le GIEC soit "pro-OGM" (mais qui marche aussi pour ceux qui voudrait que le groupe soit pro-agriculture bio, ou pro-nucléaire, ou pro-végétarisme) : le GIEC, par nature, ne "recommande" rien. Jean-François Soussana le rappelle en préambule : "Comme vous le savez, le GIEC ne fait aucune recommandation mais dresse pour les Etats un panorama des options possibles". Il n'est pas le seul. La co-présidente du groupe de travail sur les sciences du climat du GIEC, Valérie Masson-Delmotte, a également jugé utile de le rappeler : "Le GIEC ne fait pas de préconisation ou de recommandation, il passe en revue l'état des connaissances, les options d'action, leur potentiel, conditions de mise en œuvre, bénéfices et effets indésirables (il est donc faux de dire que "le GIEC recommande de limiter le réchauffement à tel ou tel niveau", "le GIEC recommande de manger tel ou tel aliment"."

Simple pirouette ? Pas vraiment. Si l'on se plonge dans les 1600 pages du rapport sur les terres émergées (ou, moindre mal, dans les 41 pages de résumé destinées aux décideurs), on comprend effectivement le système d'écriture particulier du GIEC. Au sein de chaque chapitre thématique, les experts déclinent d'abord l'état des connaissances puis passent en revue les solutions possibles et leurs conséquences, en allant du général au particulier et du plus au moins établi scientifiquement (selon une classification allant de "confiance très faible" à "très élevée"). Concrètement, cela donne des chapitres débutant par des phrases assez générales comme "L'utilisation humaine affecte directement plus de 70% de la surface des terres émergées et non recouvertes de glace (confiance élevée)", et se terminant par des sous-parties du genre : "En 2015, environ 500 (380-620) millions de personnes vivaient dans des zones ayant connu la désertification entre les années 1980 et les années 2000. Les nombres les plus élevés de personnes touchées se trouvent en Asie du Sud et de l'Est, dans la région autour du Sahara incluant l'Afrique du Nord, et le Moyen-Orient incluant la péninsule arabique (confiance basse)."

Quant aux "solutions possibles", elles sont toujours rédigées sous forme d'exposé des différentes options existantes, et pour chaque option, ce que l'on sait de leurs effets possibles. Cela donne parfois des phrases qui ressemblent à des banalités ou des tautologies comme : "Réduire la poussière, les tempêtes de sable et les déplacements de sable des dunes peut atténuer les effets négatifs de l'érosion par le vent et améliorer la qualité de l'air et la santé (confiance élevée)" - mais c'est le jeu, puisque le GIEC est chargé de recenser ce qui est confirmé par la science.

ogm non privilégiés

Quand bien même on tirerait la corde pour interpréter l'austère prose du GIEC comme plus ou moins favorable à certaines pistes (en fonction du "degré de confiance" des scientifiques dans le fait qu'elles donneraient des résultats positifs, par exemple), les OGM ne seraient clairement pas l'option privilégiée des experts du climat.

Sur les réseaux sociaux, plusieurs internautes ont dégainé une "preuve" que le rapport serait pro-OGM. Un bout de page en anglais (il n'existe pas encore de traduction du rapport en français), tirée du chapitre 5 sur la sécurité alimentaire.

Lu rapidement, cet extrait semble effectivement promouvoir les OGM : il est question d' "amélioration génétique" et d'un mystérieux CRISPR-Cas9, utilisé dans l'édition génétique. Mais la démonstration souffre de deux problèmes majeurs : 1. Elle ne dit pas où se trouve cet extrait dans le rapport (or, cela a son importance) 2. Elle confond "amélioration génétique" et OGM.

Les pages dont on parle, 112 et 113 du chapitre 5, figurent en effet à la fin du chapitre, après l'examen des principales options pour faire face à l'insécurité alimentaire causée par le réchauffement climatique, dans une partie titrée... "Lacunes dans les connaissances et principaux domaines de recherche" (Knowledge gaps and key research areas). Comme son nom l'indique, cette partie passe en revue les options, potentiellement intéressantes certes, mais pour lesquelles les connaissances scientifiques sont jugées encore insuffisantes.

"Amélioration génétique" n'est pas synonyme d'ogm

C'est donc dans ce contexte que figurent les six phrases largement reprises par les pro-OGM assurant que le GIEC va dans leur sens. "Les avancées dans la sélection végétale sont cruciales pour améliorer la sécurité alimentaire" en contexte de réchauffement climatique, peut-on y lire. "L'amélioration génétique est nécessaire pour sélectionner des cultures et du bétail pouvant à la fois réduire les émission de gaz à effet de serre, améliorer la tolérance à la sécheresse et à la chaleur, et améliorer la nutrition et la sécurité alimentaire" ajoutent les auteurs, en précisant que "plusieurs de ces caractéristiques existent déjà parmi des variétés traditionnelles".

Sauf qu'"amélioration génétique" n'est pas synonyme de "modification génétique", et donc d'OGM. Il est tout à fait possible d'améliorer génétiquement des espèces de plantes en sélectionnant "naturellement" les plus adaptées à un contexte donné (cette page - en anglais - l'explique en détails). L'expert français du GIEC Jean-François Soussana  nous le confirme : "[Le rapport] parle d'améliorations génétiques sans préciser plus. Or, l'amélioration génétique par des techniques de sélection excluant tout recours à des OGM ou à l’édition de gènes est très largement pratiquée".

Dans le paragraphe suivant, les auteurs du GIEC citent le fameux CRISPR-Cas9, qui n'est pas un OGM en soi, mais plutôt un outil d'édition génétique - des "ciseaux" permettant de découper très précisément et simplement des séquences génétiques. A propos de ces "ciseaux génétiques", les auteurs du GIEC écrivent ceci : "Le CRISPR-Cas9 (...) est utilisé depuis 2013 comme un outil d'édition du génome des plantes", avant d'énumérer les domaines dans lesquels il est "principalement utilisé" : l'amélioration des récoltes et la "biofortification", entre autres. Bref, un panorama de ce qui se fait déjà actuellement en termes de recherche sur l'édition génétique, qui ne "plaide" ni ne "recommande" l'utilisation d'organismes génétiquement modifiés - à moins peut-être de le lire armé d'un soupçon de mauvaise foi. Jean-François Soussana (qui n'a pas rédigé cette partie précisément mais nous livre l'interprétation qu'il en fait) ajoute même une touche du prudence supplémentaire à cet exposé : "Les 'research gaps' soulignent à juste titre les interrogations liées à l’édition de gènes (CRISPR). Il s’agit d’une technologie nouvelle dont les implications (y compris éthiques) ne sont pas encore assez connues" nous écrit-il.

Autant de subtilités et de prudences qui semblent avoir échappé à l'Opinion. Dans son édition du lundi 19 août, sous la plume d'Emmanuelle Ducros, le journal invite à "en finir avec le dogme anti-OGM", rapport du GIEC à l'appui.

Sauf que Ducros mélange allègrement amélioration génétique et OGM. Après avoir cité une phrase extraite du "résumé aux décideurs" du rapport (version raccourcie du rapport) en faveur de l'amélioration génétique, elle conclut : "Améliorations génétiques : autrement dit, OGM". Raté.

La journaliste semble s'être rendue compte de son erreur, puisque dans la version en ligne de l'article, la phrase a été remplacée par "autrement dit, entre autres, OGM". Correction faite en toute discrétion, naturellement : l'essentiel n'est pas le détail de ce que dit le GIEC, mais bien de "casser le dogme".


L'agriculture de conservation, ou le glyphosate avec modération


Le rapport du Giec évoque par ailleurs, à plusieurs reprises, des pratiques liées à "l'agriculture de conservation" - qui, appliquées, auraient des chances élevées de remédier à la dégradation des sols. Qu'est-ce que l'agriculture de conservation ? Alain Sambourg, qui l'applique depuis une quinzaine d'années en Seine-et-Marne, détaille à ASI : "L'agriculture traditionnelle dégrade les sols, qui sont un milieu anaérobie, sans oxygène. Lorsque vous labourez votre champ, vous amenez de l'oxygène, et ça détruit ce qu'on appelle la vie du sol, c'est à dire les champignons, les bactéries, les animaux micro et macroscopiques. Année après année, le sol se dégrade. En agriculture de conservation, on travaille en semis direct, c'est-à-dire qu'on ne laboure pas notre champ, on fait juste une petite ouverture dans le sol pour mettre les graines. Et entre deux cultures, on plante ce qu'on appelle une couverture végétale, un mélange de graines de plantes que l'on ne récolte pas. Ce couvert, on le détruit au glyphosate avant le semis d'après."

Mais, assure Sambourg, la quantité limitée du pesticide, ainsi que la manière de l'utiliser, élimine les risques sanitaires. "Nous l'utilisons uniquement pour faner le couvert de plantes, jamais sur des plantes qui vont être récoltées. Et j'en répands environ un litre par hectare, pas plus. Avec la Coordination rurale, nous avons fait des tests sur les plantes cultivées en ferme de conservation, nous n'avons pas trouvé de trace de glyphosate. Alors que dans les plants de soja venus d'Amérique, il y en avait." Différence notoire entre les deux situations : en Amérique, où les OGM sont autorisés, les plantes sont génétiquement modifiées pour résister au glyphosate, ce qui permet aux agriculteurs d'en épandre pendant que celles-ci poussent. "Et ils n'hésitent pas à en mettre entre 10 et 15 litres par hectare", ajoute Sambourg. Et ce même pour ceux pratiquant l'agriculture de conservation, très répandue outre-Atlantique, comme le rappelle l'AFP

En France, estime Alain Sambourg, environ 60% des céréales sont plantées avec un travail de la terre superficiel, un "moindre mal" pour la vie du sol. Mais 3% seulement le sont en semis direct. "Il faut dire qu'on a contre nous le puissant lobby des machinistes." Car ne pas labourer, c'est aussi largement limiter l'usage de machines agricoles. Un autre facteur de réduction de l'effet de serre : d'après Sambourg, son mode de production lui permet de n'utiliser que 15 litres d'essence par hectare cultivé et par an, contre 100 litre environ dans l'agriculture conventionnelle.  TONY LE PENNEC.

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