Macron à Saint-Denis : plongée dans le cirque médiatique
reportage

Macron à Saint-Denis : plongée dans le cirque médiatique

Trois bus ont été affrétés pour transporter 150 journalistes de Paris... à Saint-Denis (93)

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Jeudi 21 avril, pour la visite à Saint-Denis (93) du président-candidat Macron, ses équipes n'ont pas lésiné sur la sécurité. Quitte à virer à l'absurde : voyage organisé en bus pour toute la presse, "pool" réduit, périmètre bouclé, aucune déambulation dans la ville... "Arrêt sur images" y était, et a pu poser une question au président-candidat, qui ne l'a pas appréciée. Reportage au cœur du cirque médiatique.

"Saint-Denis en colère, y en a marre de la misère !" "Macron, dégage de là, pas d'Macronie à Saint-Denis !" Un grand soleil de printemps éclabousse le parvis de la basilique de Saint-Denis (93). Le long des barrières qui délimitent l'entrée de la mairie, où vient d'entrer le président-candidat Emmanuel Macron accompagné du maire de Saint-Denis Mathieu Hanotin (PS), des militants du NPA scandent des slogans anti-Macron sous l'œil agacé de l'équipe de campagne LREM. Pour son avant-dernier déplacement de campagne ce jeudi 21 avril, leur candidat a choisi la ville de Seine-Saint-Denis, l'une des plus pauvres de France, qui a voté majoritairement pour Jean-Luc Mélenchon au premier tour de l'élection présidentielle. "Macron, président ! Macron, président !" répliquent en chœur les soutiens locaux dépêchés pour l'occasion.

"Déminage" des journalistes et voyage organisé en bus

Théoriquement, impossible de suivre le candidat en déplacement sans accréditation. L'équipe de campagne a bordé l'événement : les inscriptions presse étaient closes la veille à 22 h, avec un total de 147 journalistes accrédités. "Les journalistes munis de leur accréditation sont attendus au QG de campagne le jeudi 21 avril à 10 h 30 pour le déminage," précise le programme prévisionnel. Soit une fouille à base de "chiens sniffeurs" et de "palpations", selon deux journalistes de télévision. "Très agréable," ironise l'un. C'est la raison évoquée par l'équipe de communication pour l'heure du rendez-vous, 10 h 30 à Paris (pour 13 h 15 à Saint-Denis). La ville est pourtant à moins de dix kilomètres de Paris, et "Basilique de Saint-Denis" est une station de métro sur la ligne 13... Mais l'équipe macroniste a affrété trois bus pour l'occasion.

À Arrêt sur images, nous n'avons eu connaissance de la venue de Macron que le jour-même, car nous ne suivons pas tous les déplacements des candidats. Dépêchée pour ASI car déjà sur place, j'écris à l'équipe de Macron le 21 avril au matin : "Hélas, les accréditations sont closes depuis hier 22h..." répond, par SMS, l'un des conseillers. Puis silence radio. Mais une fois au parvis de la basilique de Saint-Denis, avant que la sécurité ne commence à filtrer le périmètre, le même conseiller demande "Vous êtes Arrêt sur images ?" et me tend un badge "presse". Je resterai bien sûr derrière la barrière, avec les autres journalistes accrédités mais "non-poolés", qui ne suivent pas le candidat de près. Pas de "déminage". De l'inutilité d'une mesure de sécurité.

Un émetteur-récepteur pour capter la parole du candidat

Tout le périmètre a été bouclé par l'équipe de campagne. La mairie de Saint-Denis donne directement sur le parvis de la basilique, où s'étendent les terrasses des cafés, et sur la place du marché, où débute la rue de la République, plus populaire et commerçante. La zone réservée au candidat et à sa garde rapprochée fait une centaine de mètres carrés et s'étend de la rue d'où est arrivé son véhicule blindé jusqu'aux abords de la mairie. 

Elle coupe en deux la place du marché, n'incluant presqu'aucun immeuble commercial ou d'habitation, hormis le bar Le Khédive, face à la basilique, et les immeubles en face de la mairie. L'un d'eux, délabré et fermé au public, a été repéré par l'équipe de Macron : ce sera la scène parfaite pour un échange sur les problématiques d'insalubrité et de rénovation urbaine. Même pas besoin de sortir de l'extrême-centre, pratique !

Dans une deuxième zone, à la barrière côté basilique, se massent passants curieux et journalistes accrédités. Derrière eux, la sécurité filtre les entrées autour de la basilique. Les journalistes –  dont Arrêt sur images – sont nombreux et se marchent sur les pieds. Seuls ceux du "pool", ce cercle restreint autorisé à suivre Macron au plus près, peuvent aller au-delà pour enregistrer et filmer ses paroles. Un seul caméraman pour les trois chaînes d'info (aujourd'hui, il est dépêché par BFMTV), un technicien pour Radio France, une journaliste de l'AFP, quelques autres, une quinzaine en tout. 

Tous retransmettent photos, citations et vidéos sur le groupe WhatsApp dédié au déplacement, auquel ont été ajoutés les journalistes accrédités. Deux photographes envoyés par Bloomberg et The Times of London tentent de négocier avec les communicants macronistes : ils sont placés trop loin pour saisir de bons clichés. "Ça va tourner", promet un responsable presse LREM, sans grand entrain. "Organisez-vous entre vous." Les journalistes soupirent. "Ça veut dire qu'on n'aura rien, mais ils ne nous le disent pas encore," ricane l'un d'eux. "On n'est pas la priorité, explique le photographe de Bloomberg. Il veut convaincre les Français, donc il parle aux médias français."

Derrière la barrière, Simon Le Baron, journaliste pour France Inter, tente tant bien que mal d'entendre ce qui se dit dans l'entourage de Macron à l'aide d'un petit émetteur-récepteur. "À Radio France, on a un technicien qui capte le son depuis le «pool», et grâce à cet outil, on peut écouter à distance, explique-t-il. Ça atténue le désagrément d'être laissé à l'écart..." Mais aujourd'hui, "il y a beaucoup d'autres fréquences", ajoute-t-il. Et il n'entend presque rien. 

Son collègue Loïc Signor, journaliste à CNews, suit Macron depuis ses débuts en 2016-2017. "C'était plus simple quand on était trois, rigole-t-il. En 2016, à ses premiers déplacements, il y avait les 3 chaînes, BFM, LCI, iTélé devenue CNews, peut-être la locale de France 3 et un peu de presse écrite." Selon lui, la technique du "pool" devient nécessaire lorsque tant de journalistes sont accrédités : "Soit il n'y a pas de pool, et c'est l'enfer, on se marche tous dessus, soit il y a un pool," résume-t-il. En reconnaissant tout de même que "pour la presse écrite, c'est un problème", puisque les journalistes de presse écrite peuvent difficilement se contenter de quelques citations transmises sans contexte ni observation de la scène. Ce que confirme un journaliste de L'Opinion, désabusé : "Tout est toujours poolé... On ne peut pas bosser, c'est toujours comme ça."

"Il n'y a que des journalistes !"

Les journalistes étrangers présents sont nombreux : Belgique (LN24), Angleterre (Sky News), Portugal (CNN Portugal / TVI), États-Unis (Associated Press)... Tore Keller, un reporter danois du journal Information observe avec amusement la foule de journalistes. "Au Danemark, explique-t-il, on est beaucoup moins nombreux sur un déplacement, on n'a pas besoin du même niveau de sécurité. On parle plus facilement aux politiques, ils viennent travailler en vélo..." Il rit : "Mais je ne vois pas trop Macron arriver ici en vélo !" Güldenay Sonumut, une journaliste de la chaîne britannique Sky News basée à Istanbul qui couvre la campagne française avec ses collègues du bureau bruxellois, est admirative du dispositif de sécurité macroniste. "C'est bien organisé, dit-elle, ils savent comment contenir une foule. Le président turc [Recep Tayyip Erdoğan] ne s'approcherait jamais si près... Et il n'y a que deux snipers sur le toit de la mairie !" Tout est relatif.

Macron s'approche de la barrière, serre quelques mains. Les journalistes se précipitent en une grosse masse qui se déplace le long de la barrière, puis d'un coin à l'autre du bar, Le Khédive, où sont entrés quelques photographes malins pour prendre des photos depuis la fenêtre du premier étage. "Il n'y a que des journalistes !" se plaint une dame qui tente désespérément de s'approcher de l'essaim de micros et de caméras agglutinés autour du candidat. "C'était sûr qu'il y aurait trop de monde pour l'approcher, dit Anissa Rami, journaliste au Bondy Blog. Je suis surtout venue pour parler aux habitants."

Beaucoup d'habitants sont déçus par l'impossibilité d'approcher le candidat. "J'habite juste à côté, personne ne nous a rien dit, on ne nous a pas mis au courant !" s'exclame une femme. Un membre du Groupe national de surveillance des arbres est venu offrir à Macron un livre sur l'écologie, mais ne parvient pas à se rapprocher. Christophe, 51 ans dont 23 à Saint-Denis, reste à distance. Il hait les "politiques de destruction" de Macron, ne souhaite pas lui parler mais est venu par curiosité, et aussi pour observer le rôle du maire, Mathieu Hanotin, dans cette visite. Dans la ville, il se murmure qu'Hanotin serait en négociations pour un ministère...

Les caméras de Quotidien, de Public Sénat se tendent vers les Dionysien‧nes. Une femme de 62 ans, native de Saint-Denis et qui vit "à deux pas de l'hôtel de ville", s'exaspère. "Nous, les Dionysiens, on n'a pas le droit de circuler quand [Macron] vient faire des dîners à la Maison d'éducation de la Légion d'Honneur (juste à côté, ndlr). Et aujourd'hui, ça change ? C'est une visite par intérêt ! Il ne vient pas voir les Dionysiens." Selon elle, il vient uniquement pour séduire les "électeurs de Jean-Luc Mélenchon".

"Elle a fait tous les médias, cette dame !" rigole Aylan, 18 ans, un étudiant en première année de biologie. Il confie avoir séché les cours pour venir voir Macron : "Je voulais lui dire ce que je pense de son mandat, dit-il. Mélenchon est le seul qui a défendu les musulmans. Les banlieues sont sans cesse stigmatisées, les musulmans aussi. On est là, on essaye de s'engager, et on est pointés du doigt..." Lui milite pour LREM depuis plusieurs années, mais n'est pas dupe de cette visite : "C'est dommage qu'il ne vienne que maintenant. À Rosny, où j'habite, en cinq ans, aucun ministre n'est venu !" Aylan tente, en vain, de se faufiler dans la foule, et finit par abandonner. "Nous, peuple de France, on ne peut pas parler au président !" regrette-t-il. 

Après plus d'une heure, la barrière s'ouvre pour les journalistes : c'est l'heure du "micro tendu" aux questions des journalistes, qui se passera au beau milieu de la place de la mairie, à équidistance entre les barrières côté basilique et côté rue de la République, hors de portée des habitants qui continuent d'appeler le président-candidat – et les journalistes – à se tourner vers eux. 

Un membre de la com' macroniste fait s'installer tous les journalistes en demi-cercle face à la basilique... puis décide de les faire se déplacer pour tourner le dos au monument. "Ah, mais qu'est-ce qu'il est relou !" souffle un journaliste dans sa barbe. "On n'aura pas la basilique en arrière plan !" se plaint un photographe en négociant. Rien à faire : le conseiller macroniste a tranché. Macron va donc répondre aux questions des journalistes dos à la rue de la République, dans laquelle il n'aura pas mis un pied. Une fois installés, les journalistes doivent patienter une vingtaine de minutes : le candidat n'a pas fini son bain de foule près de l'immeuble délabré. "Qu'est-ce qu'on se fait chier..." murmure l'un d'eux. 

Enfin, le voilà ! Le président-candidat fait un petit speech, puis répond aux questions pendant une dizaine de minutes. Cela fait plusieurs heures que la presse attend de lui parler. Alors qu'il défend son bilan sur les quartiers populaires et regrette que "des inégalités demeurent dans la société", une journaliste qui connaît le terrain murmure : "J'ai bossé sept ans en banlieue... J'hallucine de ce que j'entends."

"Je ne trie pas les journalistes"

Lorsque Macron se retourne pour prendre congé, à la fin du "micro tendu", je lui demande à la volée s'il assume de trier les journalistes, suite à l'article de Reporterre qui relatait leur accréditation refusée, ainsi qu'à Blast et QG, lors du grand meeting de Macron le 2 avril à La Défense. La raison invoquée était le manque de place – mais la Défense Arena compte plus de 30 000 places "qui n'ont finalement pas été remplies," notait Reporterre. Le visage d'Emmanuel Macron se ferme : il ne sait pas de quoi je parle. 

"Je ne trie pas les journalistes," dit-il, alors qu'un de ses conseillers vole à son secours en assurant que si, Blast était bien accrédité. Macron réplique, du ton méprisant qui le caractérise : "Vous voyez, vous faites une erreur." Mais et Reporterre ? Trop tard, il s'en va. Alors que je conseille à Emmanuel Macron de lire l'article de Reporterre, une conseillère macroniste me tire littéralement par le col : "On va s'en occuper," dit-elle. Macron se dirige vers la barrière près de la rue de la République pour son deuxième bain de foule... et deux communicants m'entraînent à l'écart. 

"On vous a bien accréditée sans problème ce matin," dit l'un, passablement agacé. Sous-entendu : non, Macron ne trie pas les journalistes. (Ce qui n'est pas tout à fait vrai : on m'a indiqué que les accréditations étaient closes, avant de m'accepter en me voyant débarquer. Mais passons.) "Vous êtes bien Arrêt sur images ? Pourquoi vous vous faites la voix d'un autre média ?" Son collègue en rajoute une couche : "Reporterre, ce n'est pas la voix de la vérité." Je réponds qu'ASI couvre les médias, et que ne pas accréditer des journalistes va à l'encontre de la liberté de la presse. L'équipe plaide une erreur humaine : "Il arrive que les demandes d'accréditation tombent dans nos spams et que cela pose des problèmes... Je n'en sais pas plus, mais ce n'était pas voulu." 

Un petit tour (en bus) et puis voilà

Le programme n'est pas encore fini : Macron repart en voiture vers le stade Auguste-Delaune, toujours à Saint-Denis, pour y parler jeunesse et sports. Pour les journalistes, cela veut dire retour aux bus, qui sont garés en créneau trop près l'un de l'autre et prennent près de vingt minutes à démarrer. Un conseiller com' briefe la presse au micro : "Ceux qui ne sont pas dans le pool, vous serez assez loin dans le stade... Donc ma recommandation, c'est que vous rentriez à Paris et que vous suiviez ce qui se passe sur la boucle WhatsApp." Le message en décourage quelques-uns, dont Le Point et Valeurs actuelles, qui choisissent audacieusement de revenir vers Paris par leurs propres moyens, et demandent le chemin de la ligne 13.

Enfin, on démarre ! Mais pas pour longtemps. Après une petite balade dans les rues de Saint-Denis, branle-bas de combat : "La deuxième séquence est terminée, dit une responsable presse au micro du bus, en parlant de la visite du stade. On rentre à Paris. Je suis vraiment désolée, [Emmanuel Macron] avait des impératifs..." Seul le pool réduit a donc eu accès aux images les plus frappantes du jour, celles de Macron qui "enfile des gants de boxe, au sens propre"... "Du pain bénit pour les photographes et les caméras," écrit plus tard Le Parisien, sans préciser que la plupart n'a pas pu y accéder. Il est près de 17 h, des journalistes s'agacent d'avoir perdu un temps précieux. L'équipe de la radio Franceinfo n'a pas d'autre choix que de réaliser son sujet en direct depuis son siège dans le bus... "S'il vous plaît, on fait un direct, ça ne durera que trois minutes !" plaide l'une d'elles, demandant le silence. Silence respectueux, et applaudissements une fois l'antenne rendue.

 Mais l'excursion en bus n'est pas encore finie : nombreux sont les journalistes à souhaiter retourner à la mairie de Saint-Denis pour y filmer un direct, et non à Paris. Tout le monde descend à nouveau : "Le bus pour Saint-Denis, par ici !" crie un conseiller macroniste. "Paris, c'est celui-là !" On se croirait en départ de colonie de vacances. "Ça fait trois fois que je change de bus !" râle un journaliste, en entrant dans celui pour Paris. Sur le chemin du retour, un autre s'exclame : "Je n'étais jamais venu à Saint-Denis, c'est sympa !" 


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