M6 et l'islam radical : "On nous a présenté un sujet factice"
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M6 et l'islam radical : "On nous a présenté un sujet factice"

Plusieurs musulmans avaient été contactés par "Zone interdite" pour "un documentaire sur la laïcité et le vivre-ensemble", et non sur l'islamisme

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La présentatrice de M6 Ophélie Meunier et l'un des principaux interviewés d'un épisode de "Zone interdite" consacré à l'islam radical en France ont été placés sous protection policière après des menaces de mort, suite à la diffusion de l'émission, dimanche 23 janvier. Mais ce reportage fait également parler de lui car plusieurs personnes musulmanes dénoncent des "manipulations" et expliquent avoir été contactées... pour un "documentaire sur la laïcité et le vivre-ensemble", et non sur l'islam radical. "Arrêt sur images" a eu accès aux emails et messages trompeurs. Volet 1 de notre enquête sur ce numéro de "Zone interdite".

Lilia Bouziane révisait ses cours de droit dans le logement familial quand sa mère est tombée sur Zone interdite (M6), ce dimanche 23 janvier. "Elle était en tachycardie. Elle regardait un documentaire sur les dangers de l'islam radical, et elle y voit sa fille ! Ce titre, ce sujet, ce n'est pas moi." Comme de nombreuses personnes contactées par M6 (en l'occurrence, par la société de production Tony Comiti), pour cette enquête de Zone interdite intitulée "Face au danger de l'islam radical, les réponses de l'État", l'étudiante lyonnaise, qui porte le voile, pensait que le film était consacré "à la laïcité et au vivre-ensemble". C'est ainsi que la réalisatrice, Michaëlle Gagnet, lui avait présenté son sujet, dans un message vocal qu'ASI a pu écouter : "Je fais un documentaire sur la laïcité et je vous ai trouvée formidable hier à la télé [sur TPMP le 16 avril 2021, ndlr], j'aimerais beaucoup en parler avec vous." Lilia Bouziane a accepté d'être filmée pendant 48 heures pour ce qui devait être "un portrait de vingt minutes" dans le cadre du documentaire.

Mais ce reportage de deux heures, tourné à Roubaix, Marseille, Lyon et Bobigny, enchaîne des images tournées en caméra cachée (dans des mosquées, des commerces ou des écoles), des interviews de préfets et de responsables policiers pour illustrer les "dangers de l'islam radical" et mettre en avant le travail de l'État contre le "séparatisme""Et je me suis retrouvée au milieu de tout ça," regrette l'étudiante, qui apparaît pendant six minutes au milieu du film. Le changement de sujet du film, tout comme la date de sa diffusion, Lilia Bouziane affirme que la production ne lui "en a fait part à aucun moment, alors qu'on [lui] avait dit qu['elle] aurai[t] un droit de regard sur l'émission." Elle dénonce des propos tronqués et un montage trompeur.  

En intro, la voix off nous explique que "Lilia fait partie de ces étudiantes militantes qui aimeraient changer la société française : que les étudiants puissent prier à l'université, que le port du voile soit autorisé dans toutes les entreprises, privées et publiques" (voir extrait ci-dessus). Pourtant, prier à l'université, dit-elle, "je n'en ai jamais parlé, je ne l'ai jamais dit ! Vous vous doutez bien que si je l'avais dit, on m'aurait montrée en train de le dire." De même, elle ne milite pas pour que le voile soit autorisé "dans toutes les entreprises publiques et privées" mais explique simplement souhaiter devenir avocate tout en restant voilée, ce qui n'est pas possible dans le cadre d'une plaidoirie au tribunal. Zone interdite n'a pas diffusé les images, pourtant en sa possession, montrant que Lilia Bouziane n'est pas "séparatiste" : une soirée pizza avec des amies de "tous horizons, pas que des musulmanes et encore moins que des filles voilées", les cours d'éloquence qu'elle donne à des lycéens, "qui ne sont pas tous musulmans". Le film a retenu un dialogue avec trois amies, mais ne montre que ses deux amies maghrébines. "Amandine, mon amie protestante, on ne la voit pas du tout, on ne l'entend pas, alors qu'elle parlait," observe-t-elle. 

Elle décrit aussi des "questions très orientées". "Michaëlle [Gagnet] me disait : « En Angleterre, le communautarisme c'est une richesse, c'est beau... Tu n'es pas d'accord avec moi ? »" Ou encore, à elle et ses amies : "« Vous pensez quoi de Mila ? Vous condamnez les menaces contre elle ? Vous êtes pour la liberté d'expression ? » Encore heureux que je condamne le fait de menacer quelqu'un ! s'agace Lilia Bouziane. J'avais l'impression qu'elles essayaient de me faire dire des choses que je ne pensais absolument pas." L'étudiante a annoncé porter plainte. Le 26 janvier, sur le plateau de TPMP, elle a réitéré ses critiques de l'émission, qui a "trahi" ses paroles. Son avocat, Me Jean-Christophe Basson-Larbi, confirme à ASI représenter d'autres interviewés du reportage, qui souhaitent également porter plainte.

"Donner la parole aux musulmans de France sur le vivre-ensemble"

La veille de la diffusion, des bandes-annonces de Zone interdite circulent sur les réseaux sociaux, révélant que le reportage porte sur "l'islam radical". Fateh Kimouche, fondateur du site Al-Kanzs'en étonne dans un tweet et poste des extraits de l'e-mail qu'il a reçu, qu'ASI a consulté dans son intégralité. Un journaliste de Zone interdite, qui le sollicite pour une interview, l'y salue par la formule de politesse musulmane "Salam ailikoum" (étrangement orthographiée : elle s'écrit plutôt "salam aleykoum") et écrit qu'"en France, on se fait clairement un délire sur l'islam, le salafisme ou les personnes rigoristes" et que son but est de "donner la parole aux musulmans de France sur le vivre-ensemble, la laïcité, la place de la religion mais aussi les discriminations". Fateh Kimouche, qui a refusé de participer, commente sur Twitter : "On nous a présenté un sujet factice." 

Brahim Z., du blog sur l'actualité des mosquées Des Dômes et des Minaretss'étrangle : "C'est donc ça le fameux reportage sur l'islam, le vivre-ensemble, les discriminations subies par les musulmans et les préjugés sur cette communauté ?" Lui aussi a reçu une demande d'interview, qu'il a déclinée. L'email reçu contient les mêmes phrases rassurantes : "[...] on se fait clairement un délire sur l'islam", ce sera un "reportage sur l'islam, le vivre-ensemble", sans oublier le fameux "salam ailikoum". Brahim Z. observe en riant : "Ça ne se dit pas trop, normalement, on reste neutre, on dit plutôt « Bonjour»..." Contacté, l'auteur du mail a refusé de répondre à nos questions. Vincent Souleymane, un converti influent, a lui aussi tweeté des extraits de l'email que lui a envoyé en octobre 2021 la réalisatrice Michaëlle Gagnet. ASI a pu le consulter en entier. Elle souhaite "connaître [son] point de vue sur la place de l'islam en France, la laïcité et le vivre-ensemble." 

Me Jean-Christophe Basson-Larbi, maître de stage de Lilia Bouziane et désormais son avocat, apparaît également dans le reportage. "Michaëlle Gagnet m'a écrit en me disant faire un documentaire sur la laïcité et me demandant l'autorisation de filmer Lilia [sur son lieu de stage]." Lorsque la jeune femme a "eu des doutes", Me Basson-Larbi raconte avoir "appelé la journaliste pour m'assurer qu'il n'y aurait pas de coup de Trafalgar" : "Elle m'a juré sur ses grands dieux que ce ne serait pas le cas." En découvrant les extraits et le sujet du documentaire la veille de la diffusion, il s'est dit que son interview et celle de Lilia ne passeraient pas, puisque la production avait dû "préférer un sujet racoleur à [leur] sujet sur la laïcité". Avant de se découvrir, lui aussi, dans ce film sur "l'islam radical".

Promesses non tenues

Ce n'est pas la première fois que les méthodes de Zone interdite posent question. En 2015, le reportage sur "Les nouveaux ghettos" avait donné lieu à une polémique et à des plaintes. Un "fixeur" qui avait aidé une journaliste à trouver des interlocuteurs avait raconté à Rue89 qu'elle avait "menti sur ses intentions". Sa description de la prise de contact en 2015 est étonnamment similaire à celle décrite par nos interlocuteurs : "Une boîte de production qui voulait soi-disant réaliser un reportage positif sur la banlieue, loin des clichés sur les islamistes et les dealers, m'a approché." Accusée de véhiculer des clichés racistes et islamophobes, la production s'en était défendue.

Contactée à plusieurs reprises, Michaëlle Gagnet ne nous a jamais répondu et a bloqué notre numéro. Mais ASI a pu consulter son long email à Vincent Souleymane. À ses inquiétudes ("Quelle garantie pourrai-je avoir que mes propos ne seront pas déformés ?", "Combien de temps garderez-vous de mon intervention ?"), elle répond longuement, avec des mots bienveillants. 

"Concernant le montage, je ne peux vous faire dire ce que vous ne voulez pas, et je ne l'ai jamais fait", écrit-elle. Elle l'assure : "Nous allons être extrêmement vigilants et respectueux de la parole de chacun." Elle dit considérer que "souvent, dans les médias, beaucoup parlent au nom des musulmans et ne leur donnent pas la parole" et que c'est justement l'inverse qu'elle cherche à faire, avant d'ajouter que "cette interview pourrait être très utile et très apaisante", qu'"aucune approximation ne sera tolérée, l'idée est de rassembler et non de diviser." Manifestement, c'est raté : pour Souleymane, le résultat final est une "diabolisation" des musulmans. 

Le 24 janvier, Gagnet est invitée sur le plateau d'Yves Calvi pour débattre de son reportage. "Islam radical : l'Etat peut-il lutter ?" scande le bandeau, tandis que Calvi salue un documentaire "très équilibré". David Guiraud, des Insoumis, est seul à critiquer. "Vos méthodes ne sont pas honnêtes", lance-t-il à Gagnet, qui feint l'étonnement. Il lui rappelle les messages trompeurs adressés à Lilia Bouziane. "Vous avez manipulé des gens, madame. Vous vous en rendez compte ?" Réponse de Michaëlle Gagnet : "Non, non." Guiraud lit l'un des emails de contact. "Ce n'est pas mon mail," se défend Gagnet. Celui que nous citons ci-dessus, en revanche, est bien signé de son nom. Elle n'y mentionne jamais les mots "danger" ou "islam radical".

Sur CNews, le 1er février, Michaëlle Gagnet se défendait de l'usage très répandu de la caméra cachée dans son reportage : "Quand on veut montrer la vérité, quelque chose qui est caché (...) on est obligé d'utiliser ce procédé-là." Elle s'était déjà exprimée dans La Voix du Nord, auprès du journaliste Bruno Renoul, qu'elle a interviewé dans Zone interdite à propos de son enquête sur une association roubaisienne accusée de prosélytisme (nous y reviendrons dans la 2e partie de notre enquête). Elle déclare avoir reçu des insultes, mais "assumer parfaitement" le film en restant "persuadée que [son] enquête est implacable et qu'elle était nécessaire". Bruno Renoul raconte à ASI avoir été contacté par Michaëlle Gagnet au printemps 2021, sur le sujet véritable du film, cette fois. "Moi, on ne m'a pas vendu un sujet sur la laïcité et le vivre-ensemble. J'ai vite compris que c'était un sujet sur le travail de l'État contre le séparatisme." En novembre 2021, plusieurs mois plus tard, elle écrivait le mail ci-dessus, et mentait donc à Vincent Souleymane sur son angle.

"Il est très difficile de vous faire confiance"

Lorsque notre interlocuteur‧ice est de confession musulmane, presque chaque appel passé pour cette enquête commence de la même façon. "Je vous parle à vous, mais en général, je me méfie des médias." La confiance qui nous est accordée l'est soit parce qu'ASI est reconnu fiable, soit parce que nous avons été mis en contact par un tiers de confiance. Dans sa réponse par email à Gagnet, Vincent Souleymane décrivait ses soupçons : "Votre profession a fait preuve d'un tel zèle pour diaboliser sciemment l'islam et les musulmans, et votre chaîne n'est pas en reste, qu'il est très difficile de vous faire confiance." "La population musulmane n'a pas confiance en les médias", confirme Raeve, un militant de gauche par ailleurs musulman. Il a organisé un "Space" (conversation vocale sur Twitter) juste après la diffusion de Zone interdite, pendant lequel de nombreux musulman‧es ont dit combien l'émission les avait choqué·es. "Les gens voulaient réagir à cette ligne éditoriale qu'ils subissent", explique-t-il. Dans une chronique du Média du 27 consacrée au reportage de M6, la journaliste Nadiya Lazzouni fait écho à ces méfiances. "Si j'avais un conseil à donner à des personnes de confession musulmane, c'est de cesser de participer à des reportages. Vous avez une parole à porter, faites-le dans les conditions du direct." Une technique revendiquée aussi par Vincent Souleymane, qui écrivait à Gagnet être "sceptique sur la possibilité de faire une émission qui n'est pas retransmise en direct". Ali Rahni, militant roubaisien écologiste et musulman, qui a lui aussi refusé de participer à l'émission, explique à ASI avoir proposé de "débattre avec Gagnet en direct" car il connaît les méthodes de Zone interdite : "Les caméras cachées, je ne suis pas très fan."

"Je dis toujours qu'il faut qu'on prenne la parole dans les médias, parce que sinon d'autres vont le faire pour nous, explique Fateh Kimouche. Mais maintenant, on risque de me rire au nez", soupire-t-il. Depuis ce Zone interdite, il le sent bien : "L'indignation est extrêmement forte. L'ambiance n'était déjà pas folichonne, mais là... Quand on répond à Marianne, au Figaro ou à Valeurs, on sait qu'on saute dans la mare aux crocodiles. Là, c'est pire : ils ont vendu du journalisme positif, sur le vivre-ensemble, et à la fin, on parle d'islam radical. C'est très, très sale." Ali Rahni s'emporte aussi : "C'est de la propagande, ce n'est plus du journalisme." 

Zone interdite, de la propagande ? Ce sera l'objet du deuxième épisode de cette enquête, sur l'objectif du reportage de Michaëlle Gagnet : illustrer la lutte de l'État contre l'islam radical, notamment à Roubaix, et promouvoir la loi Séparatisme, en compagnie du ministre Gérald Darmanin. 

Michaëlle Gagnet ne nous a pas répondu. La chaîne M6, qui diffuse Zone interdite, n'a pas souhaité s'exprimer, répondant simplement que sa politique est "de ne pas surenchérir sur la polémique". Selon nos informations, elle soutient et la forme et le fond du documentaire, ainsi que la manière dont ont été contactés les témoins.

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