L'information scientifique, une guerre de (positions) tranchées
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L'information scientifique, une guerre de (positions) tranchées

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OGM, nucléaire, dérèglement climatique, pesticides... de Twitter à YouTube, du Monde à l'Assemblée nationale, deux camps proclamés "rationalistes", composés de chercheurs, de journalistes et de vulgarisateurs, s'affrontent pour défendre leur manière d'informer.

En France, l'information scientifique est un terrain de conflit. Une guerre étrange, presqu'invisible au profane mais d'une violence extrême pour qui sait où se trouve la ligne de front. Une micro-guerre qui défigure un microcosme, longtemps resté à la périphérie des autoroutes de l'information, placé au milieu du trafic depuis que public et journalistes ont appris à vivre avec la pandémie. Harcèlement, trolling, billets de blogs furieux... sur le no man's land cabossé des réseaux sociaux, deux camps s'affrontent, refusant de lâcher un pouce de terrain à l'autre. Dans cette croisade épistémologique moderne, la logique traditionnelle est inversée. Ici, le doute est une bannière convoitée. Mais pas n'importe lequel : le doute rationaliste. L'enjeu : comment parler de science au grand public, à l'heure où elle s'invite dans les débats de société les plus acrobatiques.

Ce 24 septembre, le journaliste aux pages Planète du Monde Stéphane Foucart, la journaliste du Monde Stéphane Horel et le sociologue Sylvain Laurens, maître de conférences à l'EHESS et auteur d'une anthologie des mouvements rationalistes, ont publié Les gardiens de la raison, aux éditions La Découverte. Une enquête malmenée avant même sa sortie officielle, qui dessine un monde où la désinformation scientifique, apanage jusqu'alors des officines des lobbies des énergies fossiles, du tabac ou des pesticides, se serait trouvée de nouveaux relais au sein de la société civile.  Ces relais (plus ou moins) inconscients d'une "bonne" science pré-mâchée à destination du grand public et des décideurs politiques, ce sont les micro-influenceurs. Des citoyens bénévoles, presque exclusivement des hommes, souvent étrangers au monde de la recherche mais amateurs de méthode scientifique, avides de vulgariser, de vérifier et de trier le bon grain de l'ivraie factuelle sur leurs chaînes YouTube et leurs comptes Twitter.

"Junk science" contre "sound science"

Sur les Internets, impossible de passer à côté lorsque l'on s'intéresse aux questions scientifiques ou à la lutte contre les fake news. Sur YouTube, ces influenceurs se nomment Hygiène Mentale (337 000 abonnés) La Tronche en Biais (210 000 abonnés), Science4All (190 000 abonnés), ou Chat Sceptique (131 000 abonnés). Sur Twitter, des comptes tels que Bunker D, Matadon, Hygiène Mentale, Anthony Guihur ou Mathieu Rebeaud proposent le même travail didactique, de manière encore plus directe (et concise). Autoproclamés "rationalistes", "sceptiques" ou "zététiciens" (issus de la zététique, cet "art du doute" théorisé par Henri Broch à la fin des années 80), ils militent pour l'application de la stricte méthode scientifique, défendent les bénéfices du doute (la science ne peut pas prouver absolument le vrai ou le faux) et exaltent les vertus de la rigueur. Une science vulgarisée à coups de hashtags (particulièrement #fakemed et #nofakescience), qui se veut accessible à tous, loin des prés carrés des laboratoires et des rédactions spécialisées. Dans ces émissions, souvent longues, on est assez loin des standards de réalisation des youtubeurs mainstream : l'ambiance est "do it yourself", façon radio filmée, lancements maison et conducteur aux abonnés absents. Le propos est dense et méticuleux ; on s'arrête sur des détails, on recontextualise, on met en perspective ; chiffres, pourcentages et acronymes défilent sans discontinuer. Clarifier la science, ce n'est visiblement pas pour tout le monde.

Leur paradigme, nous apprend le livre de Foucart, Horel et Laurens, est celui de l'evidence-based policy, soit la politique de la preuve factuelle. Leur méthode est celle défendue par le physicien et "debunker"  américain Henry Miller (non, pas l'écrivain) : une binarisation du débat entre "bonne" science rationnelle, innovatrice, et "mauvaise" science idéologique et obscurantiste. Historiquement, leur combat est celui de la lutte contre le charlatanisme et les pseudo-sciences, puis des fake news à l'heure de la surinformation. Mais au fil du temps, forts de la légitimité croissante et du succès indéniable que récolte leur travail de démystification ("debunking") auprès du public et des journalistes, particulièrement depuis l'épidémie de Covid-19 et l' "infodémie" qui a suivi (le site Korii leur consacrait d'ailleurs un article élogieux), certains se seraient transformés, écrivent les auteurs de l'ouvrage, en zélés "gardiens de la raison", qui n'hésiteraient plus à utiliser la boîte à outils du troll pour vilipender ceux qu'ils perçoivent comme des adversaires.

Influencer les influenceurs

Selon les trois auteurs, les micro-influenceurs contemporains sont désormais repérés et instrumentalisés par des agences de réputation en ligne, qui comptent, parmi leurs clients, des poids lourds de l'agroalimentaire ou des énergies fossiles. Outre l'incontournable Webedia, l'écurie des gros youtubeurs hexagonaux, on trouverait les agences Publicis Sapient, Jin Agency ou Blue Nove, qui "développent leurs propres logiciels de monitoring et d’intervention sur les réseaux sociaux, mettent en œuvre des stratégies de repérage des comptes dits «influents», assurent auprès de ceux‑ci la distribution ciblée d’argumentaires." Résultat : "Beaucoup sont de bonne foi quand ils répercutent et amplifient des éléments de langage concoctés par des officines de relations publiques, sans percevoir qu’ils participent à un projet politique dont la nature et la portée leur échappent", affirme l'ouvrage.

Terrains d'exercice favoris de ces "brigades du vrai" décrites par les auteurs : les OGM, le nucléaire civil, l'usage des pesticides (l'exemple du glyphosate en particulier), l'agriculture intensive... Autant de débats brûlants où ces influenceurs, en conclusion de leurs raisonnements "rationalistes" ou "sceptiques", défendent régulièrement la poursuite d'un "progrès" scientifique aux allures de productivisme libéral. Une position alignée avec les intérêts des groupes industriels des différents domaines cités, et rédigée, selon Horel, Foucart et Laurens, "par une poignée d’intellectuels de campus convertis aux mots d’ordre ultra‑libéraux et libertariens". Leurs adversaires - les émissions Cash Investigation et Envoyé Spécial, Foucart, Horel et Laurens, les Verts, les défenseurs du bio, le mouvement Générations futures, le chercheur Gilles-Eric Séralini, pour ne citer qu'eux - , qui préconisent la fin de ces modes de production au nom des risques sanitaires, sont disqualifiés, accusés de diffuser de la "junk science", une science au rabais, bâclée, truffée d'erreurs factuelles et biaisée par des a priori militants. Bref, de l'i-dé-o-lo-gie, à laquelle leur méthode serait a contrario imperméable. CQFD.

Trollisation du débat

En quelques années, sur les réseaux sociaux, le débat scientifique s'est envenimé jusqu'à en devenir ultra toxique. Particulièrement pour Stéphane Foucart, le journaliste du Monde, accusé de militantisme et de mauvaise foi, que ses adversaires voient calfeutré dans la citadelle que serait le quotidien. "En janvier 2019, dans les suites fébriles de la diffusion d’Envoyé spécial [une émission controversée sur le glyphosate], exaspéré par le harcèlement dont il était la cible, Stéphane Foucart avait «bloqué» environ 300 comptes Twitter", peut-on lire dans l'ouvrage qu'il co-signe. "Il les avait tous explicitement considérés, sans discrimination, comme des «trolls»". Depuis plusieurs années, "au fil d’une dialectique passive‑agressive incessante, les mots et concepts inventés pour décrire ces stratégies sont retournés à l’envoyeur. Ce sont les journalistes et les militants écologistes, et les chercheurs qui les ont analysées, que les accusés tentent de marquer du sceau de l’infamie en les qualifiant à leur tour de marchands de doute et de diffuseurs de “fake news”", analysent les trois auteurs. Aujourd'hui, toute communication est rompue entre les deux camps, irréconciliables, dont les membres dénoncent la responsabilité de l'autre dans la "trollisation" du débat. 

Toute communication rompue... ou presque : dans un passage du livre, les auteurs vont à la rencontre de plusieurs de ceux qu'ils identifient comme leurs "trolls", Anthony Guihur et Mathieu Rebeaud. Et le livre prend alors une tournure psychanalytique : "Étudiants en science, jeunes chercheurs précaires, nouvelle génération d’agronomes, d’amoureux de la science dont la formation a déraillé en cours de route ou que la pénurie de postes universitaires a éjectés du monde académique : chez nombre de ceux présents sur les réseaux pointe cette «hubris» contrariée de la science, cet orgueil qui les persuade que, lorsqu’ils s’expriment, c’est la voix de la Science qui parle. Et qu’on se doit de l’écouter." Eux aussi semblent touchés par cette atmosphère délétère. Mathieu Rebeaud a quitté temporairement Twitter. Le 19 septembre, une autre tête d'affiche de la communauté, Debunker des Étoiles, dressait un constat amer de son activité sur le réseau et envisageait de "[se] faire un peu oublier pour un temps". Mais tout est prétexte à raviver l'incendie. Y compris une proposition de débat sur le  plateau d'Arrêt sur images avec l'animateur de La Tronche en Biais, refusée par les Foucart, Horel et Laurens... refus que Thomas Durand rendra immédiatement public sur Twitter après que nous l'en ayons informé. 

La galaxie rationaliste, sur le Web et ailleurs

Avec le temps, poursuivent les trois auteurs, un réseau s'est tissé entre les rationalistes du web, qui interagissent quotidiennement entre eux sur Twitter, s'invitent sur leurs chaînes YouTube respectives et se retrouvent parfois IRL -in real life, dans la vraie vie - lors de "conférences zététiques". Comme n'importe quelle communauté d'intérêts numérique, en somme. Et cette communauté-là trouve, hors du web, d'autres relais. Lesquels ? L'Association française pour l'information scientifique (Afis), fondée en 1968 (-38 avant Twitter), et son magazine Sciences et pseudo-sciences, que le livre accuse d'avoir importé les thèses climatosceptiques en France en 2008 via un article écrit par Charles Muller (ces derniers jours, la bataille fait rage à coups de graphiques Google Trends). L'éditeur Humensis via sa collection humenSciences, vendue comme "la première maison d'édition française consacrée à la pop science", qui édite Thomas Durand  mais aussi deux essais du toutologue suisse Jean-Dominique Michel (que La Tronche en Biais démontera d'ailleurs méticuleusement dans une vidéo), un éditeur qui "contribue désormais à transformer des youtubeurs en auteurs et des assureurs en intellos", écrivent Foucart, Horel et Laurens. Des célébrités, comme l'animateur de M6 Mac Lesggy, ou le "futurologue" fondateur de Doctissimo Laurent Alexandre, se font également remarquer sur Twitter pour leurs sorties, parfois virulentes, en défense du "progrès" technique, quitte, carrément, à faire la leçon aux climatologues du GIEC.

On trouve également dans cette galaxie quelques journalistes, notamment le trio Emmanuelle Ducros (L'Opinion), Géraldine Woessner (Le Point) et Peggy Sastre (Le Point, Causeur), représentantes médiatiques de ce que le physicien Bruno Andreotti décrivait comme "un milieu (...) pseudo-rationaliste, mêlant des 'sceptiques', des zététiciens, des vulgarisateurs, des militants 'libertariens', des cadres, des ingénieurs et de jeunes chercheurs" dans un article virulent du 3 août dernier, dont nous rendions compte ici. Le chercheur défendait alors la même thèse que les auteurs des Gardiens de la raison : tout ce petit monde sceptique, qui se soutient assidûment sur Twitter, serait téléguidé à son insu par la communication des grands groupes industriels et influencé par les libertariens américains, qui prônent une dérégulation maximale des activités de production.

Comme le brûlot d'Andreotti, Les Gardiens de la raison prend régulièrement l'exemple de la chaîne YouTube La Tronche en Biais, qui en 5 ans et 200 vidéos symbolise à elle seule le réseau des rationalistes : son créateur Thomas Durand (alias Acermendax), figure de la communauté, invite régulièrement d'autres vulgarisateurs dans ses émissions, est édité chez humenSciences, participe aux tables rondes de l'Afis, a créé l'Association pour la science et la transmission de l'esprit critique (ASTEC) -au sein de laquelle il a recensé les apparitions des pseudo-sciences dans les médias publics entre 2016 et 2017- et s'est même retrouvé, un jour de 2019, sur le plateau de... Balance Ton Post, le plateau de Cyril Hanouna. Une rare incursion médiatique qu'il dissèquera dans une vidéo, appliquant le scepticisme à sa propre prestation.

Un "journalisme d'insinuation"

Avant même la publication officielle du livre le 24 septembre, certains des cités s'en sont procuré un exemplaire numérique et ont répondu aux auteurs, réfutant en bloc les faits mis en avant par le livre et accusant le trio de verser dans le conspirationnisme. Le 18 septembre, l'Afis, qui n'en est pas à son premier communiqué contre Stéphane Foucart, fustigeait un "journalisme d'insinuation" et dénonçait "les propos tenus par les auteurs de ce livre dont l’objectif semble plus de décrédibiliser et salir pour disqualifier dans le débat que de contester avec des arguments réels les propos auxquels ils s’opposent." Le psycholinguiste Franck Ramus, également cité, regrette que "les auteurs combinent des affirmations factuellement fausses par défaut des vérifications les plus élémentaires, et des insinuations sans aucun fondement, sans aucune source, et sans aucune demande d'information." Quant au physicien belge Jean Bricmont, dont le livre retrace la carrière au chapitre 8, il se défend d'avoir un public proche de l'extrême-droite dans un texte publié sur Le Média Pour Tous... un site monté par l'ex-proche d'Alain Soral Vincent Lapierre. Ambiance irrespirable.

Enfin, sur son site Menace Théoriste, Thomas Durand répond aux attaques du livre - "(...) la même salade que l’article absurde de Bruno Andreotti (...) essentiellement des anecdotes, une litanie de faits (en mode cherry picking) et de procès d’intentions" - dont il fait l'objet. "Sur certains aspects, le texte se distingue tellement peu des élucubrations complotistes dirigées contre notre travail quotidiennement depuis 5 ans, qu’il sera sans nul doute salué par les plus virulents de nos détracteurs (...) On est dans le quasi-factuel, le superficiel et le mépris suintant. C’est le climat général de l’ouvrage. (...) Du journalisme d’insinuation. Je suis bien obligé de constater que les auteurs se livrent à une tromperie de leur lectorat et à une insulte à caractère diffamatoire de notre travail." Une nouvelle pièce dans le manège à shitstorm. Contactés par ASI, les trois auteurs répondent que "la bulle zététique 2.0 [...] fonctionne très exactement suivant ce que l’on décrit dans le livre. Dans la bulle cognitive des debunkers, on se perd en polémiques et dans ce que nous avons appelé la « trollisation de l’espace public ». On voit bien que l’accueil se limite à accumuler et monter en épingle quelques imprécisions isolées (nous les en remercions, cela nous permettra d’améliorer la deuxième édition) mais sans jamais discuter du fond du propos."

#NoFakeScience, passage raté dans les médias

Prophètes en leurs terres numériques, ces influenceurs rationalistes sont absents des médias traditionnels, où officient des journalistes scientifiques (au Monde et au Figaro notamment). Pas faute d'essayer. Première incursion de cet aréopage dans le pré-carré de la presse, et symbole des relations tendues entre les forces en présence : la création du collectif #NoFakeScience, qui réunit "deux chercheurs en informatique et en intelligence artificielle, cinq ingénieurs travaillant pour l’industrie (nucléaire et informatique), une consultante en communication, un médecin, un dentiste «vulgarisateur en santé orale», quatre doctorants de diverses disciplines (...), un bibliothécaire, un caricaturiste et un blogueur spécialiste de «vulgarisation et promotion humoristique de l’esprit critique et rationnel»".

Le 15 juillet 2019, le collectif publie une tribune dans l'Opinion pour affirmer que "la science ne saurait avoir de parti pris", se plaindre que la rigueur scientifique soit désormais, à les croire, "oubliée des médias" et exiger que six consensus scientifiques (selon les signataires) soient considérés comme tels dans la presse, au risque d'être catégorisé comme obscurantiste. La tribune, également publiée par le média suisse Heidi.news, est accueillie froidement par les journalistes : Le Figaro et Le Monde refuseront de la publier, et les Décodeurs du Monde se fendront d'un article... pour critiquer la méthodologie du collectif.

Si trois exemples semblent indiscutables (la vaccination fonctionne, l'homéopathie non, le réchauffement climatique est causé par l'Homme), trois autres sont loin de faire aussi "consensus" que le collectif le prétend. Il s'agit du glyphosate, que la presse est encouragée à considérer comme inoffensif puisque "les différentes instances (...) considèrent comme improbable qu’il présente un risque cancérigène pour l’homme". Idem pour les OGM, dont la modification "ne présente pas, en soi, de risque pour la santé" affirme le texte, alors que la situation est plus nuancée, rétorque Le Monde. Il s'agit enfin du nucléaire, présenté comme "une technologie à faible émission de CO2 et peut contribuer à la lutte contre le changement climatique", qui évacue un peu rapidement la question des déchets, des risques de catastrophe ou du démantèlement des centrales usagées.

Cette tribune, conclut le décodeur du Monde Adrien Sénécat, "peut donner l’impression que No Fake Science a fait son choix dans le « supermarché » de l’information scientifique" - soit exactement le genre de pratique (appelée cherry picking) que les signataires dénoncent. Pour Foucart et ses co-auteurs, les membres du collectif font "très précisément ce qu’ils enjoignent aux journalistes de ne pas faire : sélectionner dans le corpus de la connaissance ce qui convient à leurs opinions, et travestir l’état réel des connaissances scientifiques pour les adapter à leurs préjugés. Surtout, ils mettent sur le même plan des affaires sur lesquelles le consensus scientifique est inégalement établi."

Vers un "science media center" a la française

Malgré ce relatif échec médiatique, le mouvement rationaliste ne manque pas d'ambition pour diffuser sa vision de la science. Son projet : encourager l'ouverture en France d'un "Science Media Center" inspiré du modèle britannique, sorte d'agence de communication de la science chargée de lutter contre les fake news et de fournir aux journalistes des "résumés" et dossiers thématiques clé en main, accompagnés de citations d' "experts" soigneusement sélectionnés. En 2018, une tribune de la chercheuse du CNRS Virginie Tournay, intitulée La culture scientifique est à reconquérir, défendait déjà cette idée dans le HuffPost. Parmi les signataires, plusieurs zététiciens, dont Thomas Durand, des membres de l'Afis comme Jean-Paul Krivine, et un certain nombre de chercheurs.

Depuis, l'idée a fait du chemin. Beaucoup de chemin, même, puisque la création d'une "Maison de la science et des médias" figure dans le projet de loi de programmation de la recherche (LPR) présenté le 21 septembre à l'Assemblée nationale. Une volonté explicite du ministère de l'Enseignement supérieur et de la recherche, assurent les membres des trois groupes de travail ayant planché sur le texte de loi. Interrogé sur la question par ASI, Thomas Durand se dit "sans avis", mais développe : "C'est au moins le signe que les pouvoirs publics reconnaissent un problème grave dans la manière dont on rend compte de la science dans les médias. Je préfèrerais une solution moins descendante, moins autoritaire et qui soit axée sur l'émancipation intellectuelle des citoyens." Les auteurs s'inquiètent de leur côté de la "disparition à terme d’une spécialité journalistique qui est vitale pour la démocratie. Si l’on peut envoyer n’importe quel pigiste ou stagiaire aux briefings du Science Media Centre, alors quel intérêt, pour une rédaction qui cherche à réduire ses coûts, à conserver un journaliste à plein temps sur les questions scientifiques ? Ce dispositif renforce les logiques de précarisation dans la profession journalistique."

La France se dotera donc, d'ici l'année prochaine, d'une agence de communication scientifique chargée d'évaluer et de distiller de la "bonne" science à l'ère de la post-vérité. Soit. Mais qui surveille l'organe de référence ? Au Royaume-Uni, pas grand monde, affirment Stéphane Foucart et Stéphane Horel dans un article du Monde (22 septembre). Sur les "experts", d'abord, Foucart assure qu'une étude à paraître, qu'il a déjà pu consulter, identifie vingt des cent experts les plus cités par le SMC britannique comme non-scientifiques. Sur les financements, ensuite : de 2011 à 2013, un tiers provenait de différents groupements industriels (pharmaceutique, énergétique, agro-alimentaire, cosmétique)... Depuis, les modes de financement ont changé, mais l'opacité demeure. Le SMC, cette "mauvaise solution à de vrais problèmes" pour les trois auteurs, est devenu incontournable pour les journalistes britanniques, y compris au sein de grands médias généralistes comme le Guardian. Et le modèle a essaimé dans cinq autres pays occidentaux. Six, désormais, avec la France. Où la guerre de l'information scientifique n'a pas fini de faire du bruit.

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