La journaliste, l'étudiante, les ministres et les pizzas à la poële
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La journaliste, l'étudiante, les ministres et les pizzas à la poële

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Comment le tweet islamophobe écrit par une journaliste du Figaro provoque une vague de soutien à cette journaliste, suite à des menaces, éclipsant totalement la jeune femme ciblée par le tweet.

C'est l'histoire d'un déferlement de haine provoqué par une vidéo de cuisine, et d'un retournement qui fait de l'autrice d'un tweet islamophobe, victime d'un tweet de menace, l'objet d'une vague de soutiens institutionnels. Tout commence de façon banale. Vendredi dernier, BFMTV diffuse, sur Twitter, une vidéo mettant en scène une jeune influenceuse Instagram. "C'est la rentrée universitaire, commente la chaîne. Pour cuisiner sans four et pour un budget de 60 euros par mois, voici les bons plans cuisine de "recettes.echelon7"". Dans la vidéo elle-même, Imane Boun, 21 ans, se présente, elle est en Master 2 de Communication et Marketing, et explique qu'"échelon 7, c’est en référence à l’échelon de la bourse (...) le plus élevé, attribué à ceux "qui viennent de familles très modestes" et le sien quand elle était boursière. D'où son idée de proposer des recettes chic et pas chères aux étudiants, faisables avec deux plaques électriques, pas même besoin d'un four pour cuire sa pizza.

Seulement voilà, Imane Boun porte un hijab. Et la vidéo provoque des réactions en cascade. De nombreux tweets (2900 commentaires sous la vidéo et 6500 retweets commentés trois jours plus tard, au 14 septembre, qui comptent aussi des soutiens) tombent sur la jeune fille, pour port de signe extérieur de religion. Parmi eux, un tweet se fait particulièrement remarquer. Il s'agit de celui de Judith Waintraub. Journaliste au Figaro Magazine après avoir été journaliste politique dans le quotidien - et régulièrement invitée sur LCI- elle republie le tweet de BFMTV, simplement commenté d'un "11 septembre".

C'est la date de publication de la vidéo. Et c'est aussi une allusion, non voilée pour le coup, aux attentats qui ont détruit les Twin Towers à New York en 2001. Là aussi, le nombre de "tweets cités" (c'est à dire de retweets avec commentaires), et de commentaires (4600 au 14 septembre) ne trompe pas : le tweet de la journaliste ne laisse pas indifférent, et provoque stupéfaction et consternation. Parmi ceux, nombreux sur Twitter, qui l'expriment, il y a Laëtitia Avia, députée qui a porté la proposition de loi contre les contenus haineux sur Internet, ainsi que Nadia Hai, ancienne députée LREM et ministre déléguée à la ville depuis le 6 juillet dernier.

Retournement de situation

Mais le lendemain, samedi 12 septembre, changement de ton. Plusieurs comptes, à commencer par celui de la journaliste et militante contre le voile aux accointances de plus en plus droitières Zineb El Rhazoui, mettent en avant un tweet de menace reçu par la journaliste du Figaro. Une capture d'écran montre un tweet clamant "On va te rafaler ta mère comme 2 frères sur Charlie S/O".

Immédiatement, les soutiens à la journaliste du Figaro affluent, publiant souvent la même capture d'écran du même tweet de menace, et retweetés avec remerciements par Waintraub. On peut ainsi voir défiler, entre le 12 et le 14 septembre, les soutiens, logiques, de Jean-Paul Mulot, ancien directeur de la rédaction du Figaro, qui évoque "la racaille islamiste" et un "tsunami de menaces de mort", Alexis Brézet, l'actuel directeur des rédactions et la Société des Journalistes du Figaro, qui souligne que "la liberté d'expression ne se négocie pas en France". Côté politiques, les élus Les Républicains sont nombreux à se manifester, dont Xavier Bertrand, Valérie Pécresse, Gérard Larcher ou encore Valérie Boyer, ainsi que du journaliste spécialiste de la radicalisation Mohamed Sifaoui, de Zohra Bitan, devenue une égérie du mouvement ex-Muslim, qui affirme que la journaliste n'est "ni raciste, ni xénophobe", ou l'avocat flirtant avec l'extrême-droite Gilles-William Goldnadel. Gérald Darmanin, ministre de l'Intérieur, publie lui aussi un tweet de soutien, le 12 septembre à 21 h 58. 

De fait, un retournement total s'est opéré. D'autrice d'un tweet faisant un lien sans aucun fondement entre une étudiante et un acte terroriste - quoiqu'elle s'en défende - Judith Waintraub est désormais devenue la victime de ce qui est présenté comme un déferlement de menaces.

Un traitement médiatique très unanimiste

C'est d'ailleurs sur cette question des menaces de mort, et des soutiens politiques reçus par la journaliste du Figaro qu'insiste l'AFP, qui publie le dimanche 13 septembre une dépêche intitulée "Polémique après des menaces de mort sur Twitter contre une journaliste du Figaro", visible à l'identique (hors chapo et phrase d'introduction) sur le site du Point. Développant les difficultés de Nadia Hai, à nouveau prise à partie, notamment par l'ancien premier ministre Manuel Valls, après un deuxième tweet dans lequel elle condamnait les menaces en gardant ses réserves sur le tweet initial, la dépêche fait l'impasse sur les messages haineux reçus par Imane Boun, et insiste peu sur le "11 Septembre" de Waintraub, simplement qualifié de "polémique". Elle chute d'ailleurs sur la réaction de François-Xavier Bellamy, eurodéputé LR, qui semble le légitimer : "Oui, la banalisation du voile accompagne la progression de l'islamisme. Et consentir à la terreur qui veut interdire toute critique, c'est s'en rendre complice."

Entre le tweet problématique sur le 11 septembre et les menaces, le choix du titre est épineux et oblige les journaux à se positionner. Clairement, l'orientation de la dépêche AFP se ressent dans le traitement du sujet. Le Point, L'Obs et BFMTV, dont l'article reprend la dépêche AFP presque sans modification, gardent un titre similaire, qui met l'accent sur les menaces et sur la polémique, notamment politique, qui suit.

Au Figaro, à RTL, à RT et à Valeurs Actuelles, l'accent est posé sur les menaces, Valeurs Actuelles ajoutant qu'elles sont causées par "un commentaire sur le voile".

Plusieurs autres médias (Le Parisien, franceinfo, la Dépêche du Midi, ainsi que le Huffington Post dont l'article, paru très peu de temps après la dépêche AFP, n'est pas une reprise) font le choix de reprendre en titre, outre les menaces, la formulation de "tweet polémique" présente en début de dépêche AFP, qui met un accent plus fort sur le tweet initial. Le Parisien comme franceinfo citent, en outre, des messages d'Imane Boun : "Ça fait tellement mal au coeur, ces gens se soutiennent tous dans leur méchanceté et dans leur haine, et moi j’suis chez moi dans mon logement Crous, indique ainsi un tweet de la jeune femme cité par le Parisien en fin d'article. j’ai rien demandé à personne et je reçois des insultes et des menaces alors que la seule chose que j’ai voulu faire c’est aider."

Peu de journaux se démarquent. 20 minutes, comme le Courrier de l'Atlas, reprennent la dépêche AFP mais titrent sur le tweet problématique de Judith Waintraub. Libé, seul journal à proposer un traitement original du sujet, évoque un tweet "anti-musulmans" dans un article consacré aux déchirements des députés LREM sur Telegram, dans la journée de dimanche, puis un tweet "islamophobe" dans un billet.

"C'est très grave de jouer sur le plan des menaces de mort"

Autre élément repris quasi-systématiquement, celui de menaces de mort reçues par la journaliste, au pluriel, conformément à la dépêche AFP qui cite "des menaces de mort sur les réseaux sociaux, dont une disant: "On va te rafaler ta mère comme 2 frères sur Charlie"". Ce qui interroge la journaliste Isabelle Kersimon, ancienne du Figaro Vox et autrice en 2014 d'un ouvrage intitulé Islamophobie, la contre-enquête, aujourd'hui présidente de l'INRER, l'institut de recherches et d'études sur les radicalités, qu'elle a fondé. "Tous les articles reprennent en chœur que Judith Waintraub a reçu "des" menaces de mort, mais on n'a vu qu'un seul tweet", fait-elle remarquer. C'est en effet toujours le même tweet que l'on retrouve, cité par les soutiens de Waintraub et par l'AFP. Libération, avec prudence, évite d'ailleurs le pluriel pour parler d'"au moins une menace de mort",  de même que... le Figaro, qui précise le texte de l'AFP en citant "une menace de mort sur les réseaux sociaux émanant d'un compte anonyme".

Isabelle Kersimon indique ne pas en avoir trouvé d'autres, pas plus qu'ASI, même si la recherche est complexe du fait du grand nombre de commentaires adressés à Judith Waintraub, par ailleurs souvent insultants. Contacté par ASI sur les signalements de tweets de menaces, Twitter a répondu ne pas avoir "de commentaires à partager sur le sujet", tandis que la Direction Nationale de la Police Judiciaire, qui administre la plateforme de signalement Pharos, a indiqué à ASI ne jamais communiquer des informations sur les signalements relatifs à une personne ou un tweet particulier (mise à jour au 15/09 à 19h04).

Qui plus est, cette menace, dont les propos sont évidemment très violents et condamnables, a néanmoins toutes les apparences de ne pas être sérieuse. Dans un thread publié dimanche 13 septembre après-midi, Kersimon indique être entrée en contact avec un compte Twitter qui cherche à joindre Judith Waintraub via Twitter depuis la publication des menaces (dont ASI a pu voir les messages, toujours en ligne). Affirmant être un proche de l'auteur du tweet de menace, @Mickzer_P13, le propriétaire du compte indique que celui-ci est "jeune" et "souhaite demander pardon à Mme Waintraub car il n'a nullement l'intention de lui faire du mal".

Des affirmations crédibilisées par les mentions antérieures du compte auteur de la menace, @Mickzer_P13, re-création d'un compte suspendu par Twitter, @MickzerP13, et dont les échanges tournent autour des mangas avec des interlocuteurs qui semblent également jeunes. "Ici on aime Young Thug, les serpents et les mangas", indique un compte "fan" du Twittos, créé début septembre avant la polémique, dont le créateur affirme à ASI que son ami "a pour habitude de beaucoup plus faire des tweets troll que sérieux" et faisait référence "à la manière d’écrire du rappeur Freeze Corleone avec le fameux « s/o »", sans en connaître plus sur le contexte du tweet de menace incriminé.

L'absence de prise de recul interpelle Kersimon :"C'est très grave de jouer sur le terrain des menaces de mort. Au même moment, un compte chasseur de comptes djihadistes alertait sur des menaces contre Charlie Hebdo sur Twitter, et l’exécutif ne semble pas s'en préoccuper, Darmanin n'a rien dit. Il n'a pas non plus soutenu Imane, qui a été harcelée pendant plusieurs jours." En plus des menaces graves dont fait à nouveau l'objet Charlie Hebdo, elle évoque le harcèlement dont fait l'objet depuis plusieurs années la journaliste Julie Hainaut de la part de néonazis, sans susciter autant de réactions.

Un amalgame sur le voile "sanctionnable par la loi"

Mais la liberté d'expression, invoquée par la Société des journalistes du Figaro ? L'attaque contre une journaliste ? "Bien sûr, s'il y a des menaces de mort avérées, elles doivent être poursuivies, leurs auteurs identifiés et condamnés", souligne Nicolas Krameyer, responsable du programme Libertés d'Amnesty International, qui considère cependant qu'on n'est pas dans le cas de figure "d'une journaliste qui serait attaquée en tant que journaliste." "C'est surtout une personne qui a une certaine influence sur Twitter qui a attaqué, assez violemment, une jeune femme qui donne des leçons de cuisine et qui porte le voile", estime-t-il.

"Il ne fait aucun doute à mon sens que ce type de propos est sanctionnable par la loi, indique de son côté Jérôme Karsenti, avocat spécialiste en droit de la presse, qui rappelle la liberté de la presse est limitée sur la question des propos discriminants et racistes : "On a une femme voilée qui a un discours qui n'a rien à voir avec de la propagande politique, c'est un discours culinaire, et un commentaire d'une journaliste qui fait une allusion directe aux attentats. On assimile par ce propos-là une attitude religieuse, porter le voile, qui relève de la liberté de conscience, à une attitude terroriste." Comme l'avocat Slim Ben Achour, Jérôme Karsenti est avocat des parties civiles dans le procès intenté à Éric Zemmour après ses propos tenus à la Convention de la droite, et diffusés en direct sur LCI. Le procédé était, selon lui, similaire : "c'était un discours qui a passé son temps à faire des amalgames entre musulmans, délinquants, radicalisés, terroristes." Point mis en avant par les avocats, et sur lequel la 17e chambre doit rendre sa décision prochainement, vendredi 25 septembre. Elle pourrait faire jurisprudence : "Cette décision sera intéressante, car on entend de plus en plus ce genre de propos, sans aucune pudeur."

La polémique continue sur les plateaux de télévision

Loin de s'éteindre, la polémique continuait lundi sur les plateaux de télévision, où Zineb El Rhazoui a notamment accusé, sur LCI, Imane Boun d'être une "militante islamiste extrêmement prosélyte", car elle proposait notamment d'envoyer à ses followers des kits de prière, tapis et Coran inclus.


Des arguments qui "ne valent rien", selon Kersimon, qui a consacré un deuxième thread Twitter à cette question, et compare ce mouvement à celui qui avait visé Mennel, candidate voilée à The Voice. Elle met en avant les publications dans lesquelles Boun propose des repas de noël et des brochettes d'emmental au jambon. "Elle donne des Corans ? Oui, elle est croyante, elle a la foi, comme Mennel d'ailleurs. Elles ont le droit." 

De son côté, Judith Waintraub a également vu ressortir des vidéos de ses prestations passées, notamment sur LCI, où elle estime face à Jean-Michel Aphatie qu'"une conversion à l'Islam est un signal d'alerte qui doit déclencher une enquête" - elle a précisé depuis qu'elle visait là les "gens qui occupent des postes sensibles" comme dans "la police" mais aussi "l'enseignement"

Si le déferlement continue contre l'une et l'autre femmes, sur les réseaux et dans les médias, c'est la jeune Imane Boun qui a dû quitter les réseaux sociaux.

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