Joseph Tual, censuré puis viré de France Télés
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Joseph Tual, censuré puis viré de France Télés

Le journaliste d'investigation protestait contre la non-diffusion d'un scoop sur Sarkozy

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Il était l'un des rares journalistes de France Télévisions à pratiquer l'investigation, dévoilant régulièrement des informations exclusives, de l'affaire Ben Barka aux affaires Sarkozy. En 2018, Joseph Tual est censuré une fois de plus, et une fois de trop. Il proteste, et finit licencié. Récit.

Le 17 mars prochain, Joseph Tual et France Télévisions se retrouveront aux prud'hommes. Le journaliste conteste son licenciement, intervenu suite à un tweet en avril 2018. Dans ce tweet, il protestait contre la non-diffusion de son scoop sur le contenu de l'ordonnance de renvoi des juges d'instruction concernant Nicolas Sarkozy, ordonnance dans laquelle les magistrats pointent un "pacte de corruption" dans l'affaire "Bismuth", qui lui a valu sa condamnation, ce lundi 1er mars 2021, à trois ans de prison dont deux avec sursis. Une non-diffusion de plus. Car entre Tual, Sarkozy et France Télévisions, l'histoire est longue et ponctuée d'ennuis pour le journaliste, ancien reporter de guerre, l'un des rares journaliste des journaux de France Télévisions à enquêter sans complexes sur les sujets les plus sensibles.

2018 : Un beau scoop étouffé par France Télés

En ce mois de mars 2018, Tual sait avec plusieurs jours d'avance qu'il va pouvoir obtenir d'une de ses sources les 131 pages de l'ordonnance de renvoi de Nicolas Sarkozy devant le tribunal correctionnel, signée des deux juges d'instruction du pôle financier. Il l'annonce à sa hiérarchie de France 3, dont il se souvient auprès d'Arrêt sur images qu'elle semble peu intéressée. Le jeudi 29 mars 2018, alors que le renvoi en correctionnelle de Sarkozy fait la Une des médias, il obtient l'ordonnance... mais sait déjà que les enquêteurs du Monde, Gérard Davet et Fabrice Lhomme, mettront eux aussi, bientôt, la main dessus. "Je l'avais dit à mes chefs de service, j'avais essayé de faire passer quelque chose sur le site Internet, mais on m'a dit qu'on avait déjà traité le sujet [du renvoi en correctionnelle de Sarkozy] et que c'était trop tard. Sauf qu'ils avaient bien fait des pré-sujets, mais sans beaucoup d'informations, vu qu'ils n'avaient pas l'ordonnance !" Seuls les deux chefs de la chaîne d'information en continu du groupe, la version télé de Franceinfo, sont intéressés, faisant passer à l'antenne le journaliste le vendredi 30 mars autour de 13 h... mais le temps est trop court pour détailler les propos des juges dans l'ordonnance. "Je ne m'inquiète pas, car je me dis que j'aurai beaucoup plus de temps sur les autres chaînes."

"En revenant à France 3, je voulais qu'on fasse un sujet pédagogique sur cette ordonnance de renvoi, car c'est quand même historique sous la Ve République. Mais ils n'écoutaient pas, j'étais estomaqué." France 2 n'est pas plus intéressée que France 3. Et patatras : le lendemain 31 mars 2018, à la Une de l'édition papier du Monde, Davet et Lhomme révèlent les mots des juges à propos du "pacte de corruption" de Sarkozy. Le scoop de Tual n'a jamais été diffusé sur l'antenne des journaux de France Télévisions. "Je l'ai vécu comme un crash éditorial, un de plus", se rappelle Tual.  Dans les jours qui suivent, le syndicat SNJ-CGT, duquel est membre Tual, proteste avec virulence contre une "autocensure" qui "relève d’une forme d'insuffisance professionnelle, dans la mesure où le sujet touche à la fragilité de notre démocratie", notamment "dans des rédactions qui ne sont pas vraiment réputées pour avoir sorti beaucoup «d'affaires» ces dernières années".

La Société des journalistes (SDJ) de France Télévisions, quant à elle, diffuse un communiqué cinglant, rapportant les propos gênés des différents rédacteurs en chef. "Je n’ai peut-être pas mesuré l’importance du scoop,  mais personne n’a pris le temps de me l’expliquer", répond-on côté France 3. "Non ce n'est pas un grand scoop, juste un moyen-scoop [...] si j'avais été chef d'édition, je n'aurais pas diffusé ce reportage", aurait même déclaré le directeur délégué à l'information en charge de l'éditorial, Pascal Doucet-Bon. Ce terme, "moyen-scoop" est moqué dans un entrefilet du Canard Enchaîné, seul média à rapporter l'affaire. Sur son compte Twitter, Tual relaie les communiqués et l'article de l'hebdomadaire satirique, n'ayant pas la langue dans sa poche, ce qui lui avait d'ailleurs déjà valu quelques ennuis avec sa direction en 2012. "À noter bien sûr que je n’ai jamais insulté ma hiérarchie ! Juste établi leur niveau professionnel... ce qui n’est jamais agréable, j’en conviens.…", commente-t-il en diffusant les propos furieux de la SDJ. Ce tweet lui vaut, quelques semaines plus tard, un courrier de licenciement pour "manquement grave à l’obligation de loyauté", dont seul le SNJ-CGT s'émeut publiquement.

Un lourd passif autour de Sarkozy

L'épisode de 2018, qui se conclut par le licenciement du journaliste, n'en est qu'un parmi d'autres. Car Tual s'estime placardisé depuis le soir du 22 octobre 2007, lorsqu'il révèle la délivrance de mandats d'arrêt contre des officiels marocains en France... alors que l'avion du président Sarkozy vient de se poser pour sa première visite officielle au Maroc, avion dans lequel se trouve alors son directeur de l'information, Paul Nahon – lequel n'était pas au courant de la diffusion, et n'a pas apprécié. L'année suivante, il est l'un des employés soupçonnés par sa propre chaîne d'avoir fait fuiter une séquence "off" de Nicolas Sarkozy venu en interview sur France 3, séquence lors de laquelle on voit le président de la République "se conduire comme un prince en son royaume et tutoyer ses interlocuteurs", résumait Télérama. France 3 avait d'ailleurs porté plainte pour "vol, recel et contrefaçon", et transmis à la police les images de sa vidéosurveillance interne. Démentant toute implication dans "cette histoire de cornecul", il avait alors publié dans L'Obs une longue lettre ouverte adressée au président de la République.

Les chemins de Tual, de Sarkozy et de la hiérarchie de France Télévisions, en partie nommée sous son mandat par l'ex-président de la République, se croisent de nouveau en 2014. Il met en effet la main sur le compte-rendu de la garde à vue de Sarkozy, déjà pour l'affaire du "pacte de corruption" décrit par l'ordonnance de renvoi en 2018. Il n'est pas seul à travailler sur cette garde à vue. Tual passe un accord de publication simultanée avec le journaliste de France Inter Benoît Collombat, et celui de Libération Emmanuel Fansten. Au soir du 22 septembre 2014, Libération et France Inter publient des extraits des questions des policiers et des réponses de l'ancien président... mais France Télévisions ne diffuse rien, ayant supprimé la séquence qui devait passer au 19/20 ce jour-là. France Télés plaidera l'erreur de jugement, alors que les syndicats protestent publiquement :"On a estimé qu'il n'y avait pas d'éléments nouveaux pour faire un autre sujet, après celui diffusé la veille" sur les affaires de Sarkozy, explique le directeur de l'information Philippe Panis auprès de Libération le 23 septembre 2014. Étonnantes similitudes avec la censure de 2018, hors de la réaction médiatique : en 2014, de nombreux articles avaient en effet été publiés sur le sujet.

L'enquête, parent pauvre des journaux de la télé publique

Ces deux enquêtes jamais diffusées par France Télévisions ne seraient, selon Tual, que la partie émergée de l'iceberg, celui-ci ayant vu plusieurs de ses sujets ne pas passer à l'antenne. Notamment sur l'affaire Ben Barka, une affaire qui lui vaut une solide inimitié du pouvoir marocain – et malgré un documentaire dont il avait décroché en 2015, au forceps, la réalisation. Ou sur celle des moines de Tibéhirine, égorgés pendant la guerre civile en Algérie. "Je n'ai pas pu faire des sujets sur les droits de l'homme en Tunisie sous Ben Ali, alors que j'avais plein de contacts, dont le futur premier président tunisien, Moncef Marzouki", se souvient-il avec amertume. Des sujets français ont également été trappés, comme celui sur le passé d'avocat de l'ancien baron LR des Hauts-de-Seine Patrick Devedjian (décédé du Covid-19), pour lequel il avait réuni des témoignages face caméra. Ou sur l'affaire Karachi : "Quand on veut sortir une affaire, il faut rencontrer des gens, j'avais des sources intéressantes au Luxembourg, mais on m'a toujours dit non pour y aller."

Alors, il se lasse progressivement."Ils font toujours semblant de ne pas comprendre l'intérêt pour le public, alors au bout d'un moment, vous proposez de moins en moins... C'est une mission quasiment impossible dans les journaux d'information. À partir du moment où tu as un document, une information exclusive, le directeur de l'information devient responsable de la mise à l'antenne, et c'est pour sa pomme en cas de problème. Donc il sort le parapluie." Ce que Libération traduit, dans un portrait de Tual publié à la veille de son audience – après publication de cet article, donc –, par "au fur et à mesure, les JT ont laissé de moins en moins de temps à l’investigation, et préféré les illustrations de sujets piochés dans la presse ou l’AFP". L'enquêteur chevronné pointe aussi que les magazines du groupe ne sont pas épargnés, en particulier quand les documentaires sont commandés à des sociétés de production externes. "Il n'y a pas de censure. Mais les producteurs savent très bien quelle est la ligne rouge : on illustre audiovisuellement des enquêtes déjà publiées dans des livres ou par la presse écrite, plutôt que de sortir des informations exclusives."

Sollicité par ASI, le groupe France Télévisions n'a pas souhaité faire de commentaire compte tenu de la procédure en cours.

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