Emmanuel Macron, un président très colérique (dans les médias)
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Emmanuel Macron, un président très colérique (dans les médias)

Les "colères" présidentielles, marronnier médiatique comme les autres

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Emmanuel Macron "tape du poing sur la table". Il "recadre ses ministres". Il est "furieux", "agacé", a une "grosse colère", "sort de ses gonds", "passe un savon" ou "part en toupie". Si Emmanuel Macron était une femme, on dirait de lui qu'il est hystérique. Mais comme c'est le président de la République française, on parle de "foudre jupitérienne". Et les médias accourent pour couvrir la moindre de ses (récurrentes) colères.

En septembre, Emmanuel Macron appelait les Français à "être au rendez-vous de la sobriété" à l'approche de l'hiver, qui s'annonçait tendu sur le plan énergétique, la faute à la guerre de la Russie en Ukraine. Mais voilà que le 7 décembre dernier, le président est "sorti de ses gonds" pour tempêter contre les coupures d'électricité annoncées par Enedis. Dans un article rapportant des témoignages de "proches" du président, le site Franceinfo raconte "la colère d'Emmanuel Macron vue de l'intérieur".

C'est vrai, ça, à la fin. Après des mois à forcer le gouvernement à porter des doudounes et autres cols roulés en conférences de presse et à exhorter la population à la "sobriété", qui aurait pu prévoir que des entreprises comme Enedis annonceraient des coupures d'électricité ?! Certainement pas Emmanuel Macron. Depuis un sommet européen en Albanie, Macron a critiqué les "scénarios de la peur" qu'il partageait pourtant en septembre, déclarant que la France va "tenir" si "chacun fait son travail". Franceinfo décrit un "président furieux", et ajoute : "Pas de doute, le chef de l'État est «sorti de ses gonds», assure l'un de ses proches." Ce qui a "un air de déjà vu", a relevé (justement) le Média.

"Cinq ans de foudre présidentielle"

Il faut dire que depuis cinq ans, à en croire la presse, Macron sort (très) régulièrement de ses gonds, souvent pour critiquer des situations sur lesquelles il a pourtant un pouvoir exécutif direct, voire des décisions que son gouvernement a lui-même prises. Dès son arrivée à l'Élysée en 2017, il qualifiait la baisse de l'Aide personnalisée au logement (APL), l'une de ses premières décisions politiques – qu'il imputait alors à Matignon –, comme une "connerie sans nom". En novembre 2017, il "recadr[ait] fermement ses ministres" d'après le Figaro, ceux-ci s'adonnant trop au "jeu de la petite phrase" à son goût… tandis que lui les accumulait dans les médias. On repense notamment à la fameuse "Les gens qui réussissent et ceux qui ne sont rien", sortie de la bouche présidentielle le 29 juin 2017, et qui possède sa propre page Wikipédia.

Les colères du président ne se sont pas taries dans la suite de son mandat. Et qu'elles visent son entourage ou les circonstances extérieures, ces fureurs présidentielles semblent toujours sous-entendre que Macron n'y est pour rien. Même et surtout lorsqu'il s'agit de l'action de son propre gouvernement. En mai 2018, le lendemain de la manifestation du 1er-mai durant laquelle son collaborateur Alexandre Benalla avait frappé des manifestants habillé en policier, Macron était "furieux", selon Vincent Crase, policier sur les lieux avec Benalla. En septembre, le président disait sa "colère" face à une trop lente reconstruction de l'île de Saint-Martin aux Antilles après les dégâts provoqués par l'ouragan Irma. En mai 2019, le JDD rapportait qu'il avait "vu rouge" et "piqué une grosse colère" devant ses ministres, "trop peu impliqués dans l'application des mesures post-grand débat" ; en novembre 2019, c'était au tour du Haut-Commissaire Jean-Paul Delevoye de subir le courroux présidentiel pour avoir proposé dans une interview au Parisien une solution de sortie de crise sur la réforme des retraites, dossier épineux pour lequel Delevoye avait été nommé par Macron lui-même

"En ce moment, tout l'énerve," râlait un collaborateur dans les colonnes de Sud Ouest. Les raisons de cet énervement ? "Les couacs de la communication gouvernementale et la gestion de la crise sanitaire." Autrement dit, deux domaines sur lesquels le président avait au même moment un contrôle direct. 

Début 2021, le président recommençait à "taper du poing sur la table" selon le JDD, cette fois concernant la campagne de vaccination menée par son propre gouvernement, en déclarant : "Ce n'est à la hauteur ni du moment ni des Français." En avril 2022, il est "parti en toupie" sur la disparition du corps diplomatique : "Vous remercierez le débile qui, à six jours du second tour, n'a rien trouvé de mieux à faire que de supprimer ce truc. Ça me rend dingue ce genre de connerie", hurlait-il selon le Figaro. En juin, il s'indignait du traitement réservé – par les forces de l'ordre que dirige son ministre de l'Intérieur – aux fans anglais au Stade de France : un "spectacle" "pitoyable", "honteux" et "indigne de la France", selon ses propos rapportés par le Canard Enchaîné. En octobre 2022, il s'en prenait au patron de Total Energies, l'exhortant à "partager les profits"... après cinq ans passés à baisser les impôts sur les entreprises

À chaque nouvelle colère présidentielle, la presse – particulièrement le Parisien et le JDD – cite l'entourage pour souligner à quel point le président est furax. "«Le président n'était pas content», assure l'un de ses proches" (le Parisien, 2018). "«Ils se sont fait cartonner…» rapportait un conseiller ministériel" (le Parisien, 2019). "«Ça a gueulé», ont résumé des membres du gouvernement à la sortie du Conseil des ministres" (Vanity Fair, 2019). "«Le président n'était pas content, même ronchon», glisse un poids lourd de l'exécutif" (le Parisien, 2020). "«Ça a beaucoup secoué», raconte un participant" (Sud Ouest, 2021). "«Il nous a bien secoué la gueule.» C'est ainsi qu'un membre du gouvernement résume l'ambiance au Conseil des ministres de mardi matin" (le JDD, 2021). "«Là, il a vraiment pété un câble. Il est parti en toupie», se remémore un visiteur" (le Figaro, 2022). Les cas sont si nombreux que le Parisien en a fait un sujet à part entière, titré "cinq ans de foudre jupitérienne". Un article plutôt cynique, le journal s'étant toujours fait le porte-voix des épisodes de courroux macroniste, et dont la chute sous-entend d'ailleurs leur mise en scène : "Les ministres… Parfaits paratonnerres de la foudre jupitérienne."

"Le meilleur running gag depuis 2017 : tout ce qui est foiré n'est pas sa faute"

En janvier 2021, dans un article sur le "nouveau coup de gueule" de Macron, Sud Ouest aussi était soudain frappé d'un affreux doute. "N'est-il pas celui vers qui remontent toutes les informations et d'où partent toutes les décisions ? N'a-t-il pas réuni depuis le début de la crise plus de 40 conseils de défense sanitaire ? Donner le sentiment de se défausser sur les autres, même à propos de l'exécution des décisions, paraîtrait trop facile." À l'annonce de la dernière colère en date, celle contre Enedis qui prévoit des coupures d'électricité, le journaliste de Libération Damien Dole s'est amusé de la récurrence sur Twitter : "C'est le meilleur running gag depuis 2017, ce «Macron s'énerve en privé, explique un de ses proches». En gros: tout ce qui est foiré n'est pas de sa faute, il est pris au dépourvu (limite il l'apprend en même temps que nous) et donc le très nature et sincère Manu est EN COLÈRE." À Arrêt sur images, Dole explique en riant : "Il est très en colère tout le temps, le pauvre ! Rien n'est jamais de sa faute..."

Damien Dole est journaliste économie-social à Libération, et explique à ASI être intervenu particulièrement sur cette dernière "colère" en date car il couvre les tensions dans le secteur de l'énergie. "Je sais que la colère de Macron est une mise en scène, dit-il. C'est uniquement de la communication politique. Enedis n'y est pour rien : ce sont les préfets qui ont décidé des listes prioritaires. Les préfets dépendent du ministère de l'Intérieur : évidemment, Macron est dans la boucle. Donc, il est en colère contre quoi, exactement ?" Selon Dole, soit Macron est en colère "contre une vérité qu'il ne fallait pas dire", soit le président n'était pas au courant du plan d'Enedis de délester les foyers des personnes sous assistance respiratoire, ce à quoi Dole ne croit pas du tout : "Ce qu'a dit Enedis n'a pas été démenti." Les autres raisons des "colères" présidentielles ne sont pas non plus décorrélées de la responsabilité de Macron, ajoute Dole : les événements au Stade de France, par exemple, ont été gérés par Gérald Darmanin et Didier Lallement, "des personnes qu'il a choisies ou maintenues à leur poste" ; la baisse des APL était une décision "qui n'a certainement pas été prise quand Macron était en vacances".

"Colère ou pas colère, ce sont des propos présidentiels, donc je les traite", explique à ASI un journaliste politique qui préfère rester anonyme. Il est assez rare, dit-il, de voir le président en colère : ce qui est intéressant, dans la séquence Enedis, est d'observer Macron "physiquement agacé" en vidéo. "Pour lui, c'est une manière de se mettre à distance des propos de son gouvernement, dit-il. C'est sans doute une façon de se protéger." Selon ce journaliste, le président "maîtrise" toujours sa colère : "Je n'ai vu qu'une seule fois Macron vraiment en colère, c'était à Beyrouth contre un journaliste du Figaro, Georges Malbrunot, dit-il. La majorité du temps, ses mots forts en conseil des ministres sont davantage une forme d'agacement, une façon de faire la leçon." Mais c'est vrai, ajoute-t-il, que les "colères" sont plus fréquentes, "surtout depuis le deuxième quinquennat".

"La mise en scène de ces colères s'inscrit dans le off journalistique"

En mars 2021, le chercheur spécialiste de la communication politique et des médias Thierry Devars publiait dans la revue académique Quaderni un article universitaire sur les "foudres de Jupiter", dans lequel il analysait la "colère présidentielle" à travers "un corpus de 114 articles de presse centrés sur les premières années de mandature d'Emmanuel Macron"

En épluchant la presse, Devars écrit que "le processus de mise en visibilité de la colère présidentielle repose essentiellement sur le régime de la citation". Avec une particularité propre au journalisme politique, celui du "off" présidentiel ou ministériel, qu'ASI a souvent couvert : le chercheur souligne dans son étude que "près de la moitié" du corpus s'appuie sur des citations en "off".

"La mise en scène de ces colères s'inscrit dans le off journalistique, écrit Devars. Alors qu'elle devrait rester «hors cadre», sa représentation défie les attentes normatives du discours politique officiel et se pare des atours de l'authenticité." Les médias jouent donc un rôle dans cette mise en scène selon Thierry Devars, qui explique à ASI que "les médias coconstruisent les émotions politiques dans l'espace public".  Pour le journaliste politique déjà cité, le président Macron "assume" les propos qu'il tient, "off" compris. "Quand on a des remontées d'un conseil où il a tancé ses ministres, il n'est pas débutant en communication politique : il sait très bien que ses propos sont amenés à fuiter et utilise ce moment pour faire passer des messages." Ce journaliste admet que "la colère a le mérite d'être audible dans le système un peu sensationnaliste des médias", précisant : "S'il a des mots un peu forts, il a conscience que le message passera mieux."

Thierry Devars explique à ASI que la façon qu'ont les médias de qualifier les colères présidentielles lui a "sauté aux yeux" durant son étude – "un traitement journalistique combinant le registre rhétorique de la sensorialité et du choc", écrit-il. Et explique : "L'expression de l'émotion en politique est un écart remarquable à la routine qui va susciter l'attention des médias." Mais il note l'absence de "recul particulier" dans les articles. En publiant les "off", les médias jouent leur rôle dans le dispositif de communication politique sans le questionner plus avant.

"Une façon d'affirmer son autorité"

La colère de Macron est un "choix qui protège la figure présidentielle" pour Thierry Devars. "C'est une logique de fusibles. L'émotion fait écran par rapport à l'idée qu'il est partie comptable de la situation qu'il dénonce." Les fureurs du président, qu'elles soit feintes ou réelles, rapportées en "off" ou directement observables, "sont intimement corrélées à un impératif de contrôle de l'image, de la communication", dit-il à ASI. "Elles portent toujours la trace du désir de contrôler. C'est aussi une façon pour le chef de l'État d'affirmer une certaine autorité, une relation hiérarchique dite «jupitérienne», qui n'est pas dans le compromis."

En octobre, quand Challenges en faisait des tonnes sur la colère de Macron à l'encontre du patron de Total énergies (et de la CGT) pendant la grève des raffineurs, on pouvait lire, entre les lignes de l'édito de l'ex-PDG de Marianne Maurice Szafran, qu'un gros coup de colère serait synonyme de bonne santé présidentielle. "Les observateurs, depuis quelques mois déjà, remarquaient que le président était éteint, un peu, qu'il se traînait, un peu, donc qu'il avait perdu la pêche. Le "jeune" président s'était comme assoupi, analysait-il dans le magazine. Constatons que ce ne fut pas le cas à l'occasion, mercredi soir, du round télévisuel d'Emmanuel Macron sur les antennes de France Télévisions. Le président cogneur, le président au verbe haut, […] était de retour. Voilà sans aucun doute un bon point pour notre scène politique." 

Faudrait-il donc être colérique pour être un bon président ? Thierry Devars identifie un problème à la récurrence de ces "coups de sang", néanmoins. "Il n'y a pas de crédibilité ! Il y a un décalage entre la politique telle qu'elle est perçue et vécue par les citoyens, et la communication politique." En mettant en scène un courroux qui convainc d'autant moins qu'il en abuse, Macron "exclut sa responsabilité sur ce qui irrite les Français", estime le journaliste Damien Dole. "Cette mise en scène sert à dire : «Ça n'aurait pas dû arriver, je vais faire en sorte de rectifier le tir.»" Le président ne pourrait-il pas, simplement, dire cela ? "Macron, c'est quelqu'un qui s'excuse très rarement", répond Damien Dole. Un vrai président : "jupitérien", "cogneur", qui préfère feindre la colère jusqu'à l'absurde plutôt que d'admettre une erreur. Et des médias trop heureux de pouvoir rapporter son dernier "coup de gueule".


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