"Non, 80% des Français ne sont pas complotistes"

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Terre plate, vaccins, Charlie, 11 septembre : le sondage de Conspiracy Watch décortiqué

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C'est un sondage qui a fait grand bruit cette semaine. CIA impliquée dans l'assassinat de JFK, terre plate, complot américain expliquant le 11 septembre... les Français seraient très perméables aux thèses conspirationnistes. Justement, Emmanuel Macron vient d'annoncer une future loi pour lutter contre les fake news sur Internet. Mais qu'est-ce qu'une théorie du complot ? Et n'y a-t-il pas de vrais complots, ou a minima de vraies collusions et conflits d'intérêts ? Pour en discuter avec nous, Rudy Reichstadt, membre de l'Observatoire des radicalités politiques de la Fondation Jean-Jaurès et fondateur de Conspiracy Watch (à l'origine du sondage), Laurent Calixte, journaliste spécialisé dans les nouvelles technologies très critique de la méthodologie du sondage, et Antoine Léaument, youtubeur et chargé de communication numérique de Jean-Luc Mélenchon.

Le sondage

Retour sur le sondage de Conspiracy Watch, d'abord. Il a été très commenté en des termes parfois dramatiques, sur les plateaux de BFM TV avec Nathalie Lévy, LCI avec Fabien Namias, C News avec Pascal Praud, France Inter avec Léa Salamé, ou de Quotidien. Rudy Reichstadt explique que ce sondage a été réalisé pour le troisième anniversaire des attentats de janvier 2015, qui avaient donné lieu à des scénarios conspirationnistes... qui ont toujours peu d'écho parmi la population.

Quelques chiffres : 79% des personnes interrogées croient à au moins une théorie du complot, et les jeunes sont plus perméables à ces théories, tout comme les électeurs de Marine Le Pen et de Jean-Luc Mélenchon. Pour Antoine Léaument, cela peut s'expliquer par la jeunesse de l'électorat mélenchoniste. Selon lui, la lecture négative donnée par les médias, de 8 français sur 10 complotistes est fausse, ce que Reichstadt approuve. Exemple d'amplification médiatique : la croyance en la possibilité que la Terre est plate, la théorie testée qui recueille le moins d'approbation dans le sondage, a reçu beaucoup d'échos, notamment sur LCI, France Inter et C News. 

Pour Laurent Calixte, cette question est problématique, car l'item proposé est "il est possible que la Terre soit plate [...]", ce qui atténue l'impact de l'affirmation. Autre biais, celui du "plateau de sushis" : lorsque plusieurs choix complotistes sont proposés, statistiquement, ils sont davantage choisis par les sondés. D'autant que, souligne Léaument, on peut avoir envie de répondre "oui" à plusieurs propositions, ce qui n'est pas possible. Dernier problème méthodologique : les affirmations qui contiennent plusieurs propositions : "plus on accumule d'items dans un item, plus il y a de la chance pour que les gens le choisissent", affirme Calixte.

Reichstadt plaide la bonne foi, il n'a "pas d'intérêt à faire croire que les gens sont complotistes." D'ailleurs, alors qu'il reçoit une subvention de la Fondation pour la mémoire de la Shoah, le sondage a montré que 0% des personnes interrogées pensent que le génocide des Juifs est une invention. Pourquoi ce résultat n'est-il pas davantage mis en avant. "Ce n'est pas le sujet le plus révélateur de cette enquête", répond Reichstadt. Pour Léaument, ce résultat prouve que "quand les gens sont très informés sur une question, ils ne sont pas perméables aux théories du complot."

Qu'est-ce qu'une théorie du complot ?

Le sondage pose la question de la définition d'une théorie du complot. Affirmation examinée : "la révolution française de 1789 et la révolution russe de 1917 n'auraient jamais eu lieu sans l'action décisive de sociétés secrètes tirant les ficelles dans l'ombre". Une référence aux Illuminatis, théorie qu'une prof de lycée professionnel estimait très répandue parmi ses élèves sur notre plateau en janvier 2015. Mathilde Larrère explique que cette théorie existe dès les débuts de la Révolution française parmi les contre-révolutionnaires. Léaument rebondit sur la révolution russe de 1917 : il y avait bien, pour cause d'interdiction, des groupes clandestins sous le régime tsariste. 

Autre énoncé à l'examen : "le ministère de la santé est de mèche avec l'industrie pharmaceutique pour cacher au grand public la réalité de la nocivité des vaccins." 55% des personnes interrogées ont déclaré être en accord avec cette proposition. Mais la question du lien entre les gouvernements et les industries est parfois posée par des responsables politiques, comme Raquel Garrido, alors encore porte-parole de la France insoumise, en juin sur Public Sénat. Cas d'école : son propos est-il complotiste ? Pour Reichstadt, s'il ne s'agit pas de complotisme, il y a un procès d'intention sous-jacent qui est contestable. Pour Léaument, on est là où la théorie du complot devient une opinion politique : dire que les lobbys ont une influence sur la vie économique et politique n'est pas une théorie du complot. Selon Calixte, le problème de l'affirmation de Garrido est qu'elle ne donne aucune preuve et reste vague.

Comment lutter contre les fake news ?

Le 3 janvier, Emmanuel Macron annonçait lors de ses voeux à la presse une loi pour lutter contre les fake news sur Internet et l'influence de certains médias étrangers. Facebook a déjà pris des mesures pour lutter contre les fausses informations diffusées sur sa plateforme. Léaument souligne que des informations erronées sont aussi diffusées par les journalistes, donnant l'exemple de François Lenglet (France 2) à propos des achats de voitures à l'étranger. Selon lui, un Conseil de déontologie des journalistes (comme il en existe dans d'autres pays) pourrait utilement travailler sur les deux catégories.

Cette période rappelle à Mathilde Larrère celle du Directoire, le retour des libéraux au pouvoir pendant la Révolution française après la chute de Robespierre. Le Directoire ciblait les "conspirationnistes", mais visait par là ses ennemis politiques. "Qu'est-ce qui est complot et qu'est-ce qui est opinion politique ?Pour Reichstadt, la fake news est une fausse information montée de toute pièce dans le but délibéré de tromper. Mais la loi ne réglera pas le problème. D'ailleurs une loi existe déjà. "Pourquoi on n'y a pas recours ? Pourquoi ça ne suffit pas ?" Pour Léaument, une décision judiciaire d'interdiction pourrait au contraire renforcer la théorie du complot.

Si aujourd'hui, les fake news et théories du complot semblent être propagées surtout sur les réseaux sociaux, une séquence nous rappelle que cela n'a pas toujours été le cas : en 2002, Thierry Ardisson accueillait sans la moindre réserve les élucubrations de Thierry Meyssan, selon qui aucun Boeing ne s'était écrasé sur le Pentagone. Serait-ce possible encore aujourd'hui ? Reichstadt n'a pas en tête d'exemple récent. Dans le sondage, les deux théories complotistes ("les Américains ont organisé les attentats" et "ils étaient au courant et ont laissé faire") ont été testées. Peut-on cumuler les deux ? Oui, pour Reichstadt. Pour Léaument, l'affaire des fausses preuves des armes de destruction massive en Irak a aussi pu jeter le doute sur le 11 septembre.  Mathilde Larrère souligne que les complotistes "singent le registre scientifique d'administration de la preuve". Seule solution, tout le monde en convient : développer l'esprit critique. 


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