Epstein, ou la théorie du complot qui était vraie
Révolution dans le combat des conspis et des anticonspis. Avec l'affaire Epstein, surgit soudain un scandale planétaire agrégeant des "narratifs"
traditionnels des "théories du complot"
(business offshore de milliardaires sur fond de jets privés et de palaces, exploitation sexuelle d'adolescentes des classes populaires, trafic d'influence, présence en surnombre de personnages juifs, etc). Mais un scandale véritable, attesté par trois millions de documents publiés en vrac par la Justice américaine le 30 janvier 2026, nullement fantasmatique. Il vient en France, après une enquête express de Mediapart
, de faire tomber deux premières têtes citées dans les Epstein files
, l'ancien ministre socialiste Jack Lang, président de l'Institut du Monde Arabe, et sa fille, Caroline Lang. Tous deux avaient monté avec Epstein une société offshore de spéculation artistique, dotée par lui d'un fonds de 1,4 dollars. Ils devaient s'en partager les bénéfices.
Pour l'occasion, l'émission de France 5 Ccesoir a réuni plusieurs spécialistes des thèses conspirationnistes. Comment gérer cet OVNI, que l'une des invitées résume ainsi : "une théorie du complot qui est vraie"
. Droit dans ses bottes, Tristan Mendès-France., co-animateur de l'émission Complorama, sur Radio France
, avec Rudy Reichstadt, directeur de Conspiracy Watch
, n'apparait pas spécialement troublé. La preuve : on retrouve dans l'affaire Epstein tous les éléments des délire complotistes de la mouvance Qanon, nébuleuse de l'extrême droite américaine (le satanisme et les sacrifices d'enfants en moins, tout de même). "Il y a une généalogie profonde, la période qanon. Le coeur nucléaire de la croyance imagine un réseau pédo-sataniste. Dans les figures centrales, il y a Epstein et son île. Toute cette mouvance est un précurseur ou un allumeur de cette fantasmagorie".
Autrement dit,
Circulez il n' y a rien de neuf dans le "chaos informationnel"
. On est prié de comprendre que si ces "narratifs"
étaient bidon quand ils étaient portés par le conspirationniste trumpo-lepéniste américain Steve Bannon, on aurait tort de leur accorder trop d'importance aujourd'hui.
Rien de neuf, vraiment ? "C'est un peu gênant la manière dont on parle des choses
, coupe alors l'historienne Marie Peltier. Il y a quand même des faits. On a des faits"
. Dans l'anti-conspirationnisme, les états de service de Marie Peltier sont au moins égaux à ceux de Mendès-France. Mais à sa différence, elle a pris la mesure de cette vertigineuse nouveauté : "une théorie du complot qui est vraie". "
On a une affaire, je suis désolée, patente de réalité matérielle. L'anti-conspirationnisme, et je me mets dedans, ne peut pas se contenter de dite oulala, attention aux théories du complot. Ayons d'abord l'humilité de reconnaitre pleinement le scandale de cette affaire"
. "
Qu'est ce qu'on fait,
conclut-elle, quand on lutte contre un narratif, et qu'on a des éléments qui confirment ce narratif ?"
Ajoutons plus largement : c
omment vont s'en trouver redistribués les rapports de force entre vérités établies et fantasmes complotistes ?
retour sur le "suicide" de epstein
Vertige dans le vertige, la manière dont apparait aujourd'hui sous un nouveau jour la mort de Epstein, en prison à New York, en 2019. Sur le plateau de France 5 se trouve aussi une authentique journaliste de télé, de celles qui enquêtent, se plongent dans les dossiers, pourchassent dans les couloirs les protagonistes réticents, Virginie Vilar. Pour l'émission Complément d'enquête
(France 2), elle a enquêté sur Epstein en 2025. A l'origine, raconte-t-elle, elle est réticente à l'idée de contester la thèse officielle du suicide dans sa cellule du financier pédocriminel (par pendaison avec un drap). Perdre du temps à explorer la piste d'un possible assassinat, très peu pour elle. "Je voulais pas aller dessus. Et j'ai quand même épluché des centaines de documents. Et à la fin j'ai des pièces du puzzle, les caméras qui fonctionnent pas, et ci et ça..."
Ci et ça, ce sont les éléments qu'elle énumère en effet dans son enquête de 2025 : les fractures du cou de Epstein, selon une sommité médico-légale, incompatibles avec une pendaison; une trace sur la peau incompatible, elle, avec la marque d'un drap; la providentielle panne de caméras, cette nuit-là; les gardiens qui s'abstiennent des rondes réglementaires, etc etc. "Et
quand je faisais mon montage, on avait des discussions avec les rédactions en chef, on s'est dit qu'on allait enflammer les complotistes. Quelque part je suis venue valider les thèses complotistes"
. Sans doute se félicite-t-elle, aujourd'hui, d'avoir conservé au montage tous ces éléments nourrissant le doute.
Dernière question, la principale aujourd'hui, trop vite évacuée de l'émission de France 5 : quel était le mobile de Jeffrey Epstein ? On pourrait résumer ainsi la question : l'affaire Epstein est-elle un kompromat planétaire artisanal, patiemment édifié par un millionnaire pervers pour son propre compte, ou même pour le simple plaisir solitaire de compromettre ? Ou bien faut-il voir derrière cette monstrueuse toile d'araignée l'ombre d'une puissance étatique ? Sur les réseaux, le Mossad et la Russie tiennent aujourd'hui la corde. Mais chacun sait qu'il ne faut pas croire tout ce qu'on voit sur les réseaux...
Le blog Obsessions est publié sous la seule responsabilité de Daniel Schneidermann, sans relecture préalable de la rédaction en chef d'Arrêt sur images.
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