Eux, les profs, les adultes, les Jean-Pierre
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Eux, les profs, les adultes, les Jean-Pierre

Et les jeunes-des-banlieues ? Qu'en disent-ils, les jeunes-des-banlieues ?

On sonde. On détecte. On n'en finit pas de détecter. On "repère", comme disait l'autre. On va traquer la jeunesse, cet ennemi potentiel, où il se tapit, dans les salles de classe des lycées et collèges. Tous stylos dressés, tous micros ouverts, la presse est de sortie annuelle "sur le terrain". Alors, cette minute de silence. Racontez-nous. Combien ont ricané ? Combien ont toussé ? Combien se sont grattés ? Et les "ils l'ont bien cherché" à propos des dessinateurs de Charlie : les avez-vous entendus, les "ils l'ont bien cherché" ? L'ont-ils crié ? Chuchoté ? Et la théorie du complot, les jeunes ? Vous y croyez un peu ? Beaucoup ? Pas du tout ? Etes-vous totalement, ou seulement partiellement débiles ?

On écoute Najat, soupçonneux. Cent Rouletabille traquent ses lapsus, ses maladresses d'expression, tout prêts à la mettre en examen, pour délit de proximité avec les "ils l'ont bien cherché", ou le contraire. La salle de classe, cette terre inconnue qui se refuse obstinément à l'inquisition médiatique. Y introduire un corps étranger, c'est déjà le fausser. C'est prendre le risque d'y multiplier ricanements, provocations, à destination de l'équipe de télé, ou de la journaliste parisienne débarquée du RER, en provenance directe d'une autre galaxie, et à qui il est tellement rigiolo de donner ce qu'elle demande.

Parfois pourtant, allez savoir pourquoi, une phrase, un reportage, sonnent juste. Dans Libé de la semaine dernière. Haydée Saberan est allée au lycée Jean Moulin de Roubaix, 80% de boursiers, 45 nationalités. Elle s’est invitée dans une classe de 1ère S. Neuf élèves ("on ne se bouscule pas dans cette filière"). Le proviseur, le prof de maths, le prof d’histoire-géo, sont au fond de la classe. La reporter est face aux élèves. Musulman ou pas, aucun n’est allé marcher le 11 janvier. "Un élève noir du premier rang sourit : «Pas le temps. Trop de devoirs.» Les autres rient. Son prénom ? Il pétille de l’œil : «Jean-Pierre.» Eclat de rire collectif. Et les marches, ils se sont sentis concernés ? Silence. Adel : «C’était bien. Ils sont solidaires entre eux.» Il le dit sans ironie, sans animosité. «On devrait vivre tous comme ça, chacun sa religion, dans la même société. On est des humains, on peut cohabiter. Je vois pas ce qui pose problème.»

Voilà. On cherche, avec des statistiques, avec des caméras, à fixer une vérité définitive, et cette vérité est cachée dans une simple phrase que personne ne relève : “C’était bien. Ils sont solidaires entre eux”. Ce n’est pas une déclaration de guerre. Ce n’est pas Allah Akhbar. Ce n’est pas une vidéo testament. Adel n'est pas en partance pour le djihad. Ce n’est qu’un constat. Et c’est pire. Entre eux. Eux et nous. Eux. Les adultes. Les Jean-Pierre. Les profs, et tous ceux qui leur ressemblent. Ceux qui ont un salaire, et qui sont à peu près certains qu’ils l’auront encore le mois prochain. Ceux des centres-ville. Ceux qui dorment dans de vrais lits, dans de vraies chambres. Eux qui vont à l’église, ou à la synagogue, ou au cinéma, ou qui n’y vont même pas, allez savoir avec eux. Eux qui vont au restaurant, et pas forcément au kebab. Eux qui voyagent avec ticket. Eux qui conduisent avec permis, et tous leurs points. Eux qui sont solidaires, forcément. Eux qu’on ne déteste pas, ce serait idiot. Eux qui nous fileront peut-être un jour un boulot, si on a beaucoup de chance. A nous, qui ne seront jamais eux.


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