Epstein : Julie K. Brown, la journaliste par qui le scandale est arrivé
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Epstein : Julie K. Brown, la journaliste par qui le scandale est arrivé

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Son nom ne vous dit probablement rien. Pourtant, sans le travail obstiné de Julie K. Brown, nous saurions bien peu de choses des abus sur mineures possiblement commis par le financier américain Jeffrey Epstein - retrouvé mort dans sa cellule de prison le samedi 10 août. Retour sur deux ans d'enquête menée tambour battant par cette journaliste du Miami Herald.

A l'écouter, enquêter sur les crimes de l'un des hommes les plus puissants des Etats-Unis est simple comme une journée qui commence tôt. "Ma chambre d'amis était remplie du sol au plafond de documents, de dossiers judiciaires et de bloc-notes. Je me levais à 5 heures du matin pour commencer à écrire, puis je prenais une pause pour faire des lessives ou aller marcher. Et je m'y remettais". Celle qui fait le récit de ces longues journées de travail sur l'affaire Jeffrey Epstein, Julie K. Brown, n'est guère connue au-delà des États-Unis - et pas encore tout à fait reconnue dans son pays. Pourtant, de l'aveu de la plupart des médias américains, sans la ténacité de cette journaliste locale de 57 ans, les possibles crimes sexuels du milliardaire seraient restés largement méconnus.

de l'usine d'abat-jours au miami herald

Lorsque Jeffrey Epstein, accusé d'avoir exploité sexuellement des mineures, a été arrêté le 6 juillet dernier à la descente de son jet privé, plusieurs journalistes et chercheurs américains ne s'y sont pas trompés. Ils ont immédiatement rendu hommage à Julie K. Brown, rappelant que la réouverture de ce dossier devait beaucoup au travail titanesque effectué par la reporter. "L'intrépide et infatigable travail journalistique de long cours mené par Julie K. Brown et ses collègues du Miami Herald a ravivé l'intérêt [pour cette affaire]" notait par exemple le chargé de la rubrique médias de la radio publique américaine NPR David Folkenflik, tandis que le New York Times lui consacrait un article intitulé "L'affaire Jeffrey Epstein était non résolue, jusqu'à ce qu'une journaliste du Miami Herald réussisse à faire parler les accusateurs". Et lorsque le procureur fédéral Geoffrey Berman a salué, lors d'une conférence de presse détaillant les accusations pesant contre Epstein, "l'excellent journalisme d'investigation" qui l'a "aidé" dans sa tâche, tous les yeux se sont naturellement tournés vers Brown.

Racontées façon biopic américain, la vie et la carrière de Brown commencerait sans doute par une petite phrase sur le fait que pourtant, rien ne prédestinait cette fille élevée seule par sa mère, à l'enfance ponctuée de coupures d'électricité en raison d'impayés, à devenir une star du journalisme invitée à parler de ses révélations sur tous les plateaux de New York. Et de fait, Brown - qui quitta la maison familiale à 16 ans et fut tour à tour serveuse, livreuse de fleurs et ouvrière dans une usine d'abat-jours afin de payer ses études - n'a sans doute pas le profil type des grandes plumes des quotidiens américains.

Après avoir fait ses premières armes dans un tabloïd, le Philadelphia Daily News, Brown rejoignit les équipes du Miami Herald où elle travaille toujours, 19 ans plus tard. Au sein du quotidien floridien - aux moyens dignes d'un journal national français : une rédaction de 450 personnes, près de 150 000 exemplaires vendus chaque jour - elle couvrit "les ouragans et les suites de la fusillade de Parkland", relève le New York Times, mais consacra surtout de longs articles aux dysfonctionnements du système carcéral. Sa série d'articles sur les maltraitances de prisonniers lui valut plusieurs récompenses, dont un prix George-Polk.

Ce sont ces mois passées à interroger surveillants, policiers, détenus, familles de détenus et organisations de défense des droits de l'homme qui l'ont mise sur la piste d'Epstein, rapporte l'une de ses supérieures du Miami Herald. "C'était le résultat d'une autre enquête, menée par Julie autour des prisons de femmes, et qui l'a conduite à s'intéresser au problème du trafic d'êtres humains. Quand elle a commencé à creuser dans cette voie, le nom de Jeffrey Epstein est revenu encore et encore" racontait le 8 juillet à CNN la rédactrice en chef du Herald, Aminda Marqués Gonzalez.

révélations sur l'accord secret entre epstein et la justice fédérale

Brown, aujourd'hui considérée comme la journaliste auteure des plus importantes révélations sur Jeffrey Epstein, n'est pas la première à écrire sur l'homme d'affaires et les crimes qu'il a possiblement commis. A vrai dire, elle s'y est même penchée tardivement : alors qu'Epstein était accusé dès 2005 d'abus sexuels sur mineures, Brown n'a commencé à s'y intéresser qu'en 2017. Mais c'est justement ce recul qui, d'après elle, lui a permis de jeter un regard nouveau sur cette affaire pas tout à fait résolue - ce "cold case", comme les appellent les américains.

Sa méthode ? Chercher les mineures abusées, d'abord. A sa rédactrice en chef, elle explique que "dans cette affaire, on n'a jamais entendu les victimes". La plupart des révélations sorties dans la presse à partir de 2005-2006 s'appuient en effet uniquement sur des sources policières. Brown n'imagine pas que ce faisant, elle se lance dans deux ans d'un travail de fourmi. Alors que les comptes-rendus de 2006 (comme celui-ci) mentionnent "quatre cas" de relations sexuelles illégales avec un mineur, dix ans plus tard, Brown finit par trouver... 80 victimes déclarées. Elle s'appuie pour cela sur les rapports de policiers de l'époque, mais également sur plus d'une vingtaine de dossiers judiciaires ouverts après que le FBI ait clôturé sa première enquête, et dont elle découvre l'existence.

Cette "mine" de documents, rapporte le Miami Herald dans un article sur les coulisses de son enquête, est constituée de "dizaines de milliers de plaidoiries, de motions, d'appels, de dépositions, de transcriptions d'auditions, de décisions de juges, de dépositions de témoins et de victimes, ainsi que d'échanges de mails et de lettres entre les procureurs fédéraux et les avocats d'Epstein". Brown les complète en allant récolter le plus d'archives possibles auprès du bureau du procureur de Palm Beach, du FBI ou encore du ministère de la Justice. Enfin, elle parvient à faire parler des témoins-clé de l'enquête telle qu'elle a été menée au milieu des années 2000 : agents du FBI, procureurs fédéraux et étatiques, juges, avocats et policiers.

Ces mois de recherches la conduisent, fin 2018, à deux révélations majeures. Elle rapporte pour la première fois des récits de victimes, qui décrivent le mode opératoire et les détails des agressions que leur auraient fait subir Epstein ; et elle révèle également une petite bombe politique, un "deal" secret passé entre les avocats d'Epstein et un procureur devenu entre temps secrétaire au Travail de Donald Trump, Alexander Acosta, afin de garantir au milliardaire une peine clémente et l'abandon des enquêtes en cours du FBI.

Le silence des victimes

Des révélations dont on imagine qu'elles ont dû valoir à la journaliste quelques tentatives de pression. Elle assure que pas tant que ça : "Il ne s'est rien passé - en tout cas pas encore" plaisantait-elle dans une interview donnée le 25 juillet dernier (avant la mort d'Epstein, donc). "La seule chose que j'ai remarqué, c'est qu'il se passe définitivement quelque chose de bizarre avec mes téléphones et mon ordinateur. J'ai des appels FaceTime en permanence, l'un après l'autre, de différents numéros" relève-t-elle seulement.

Brown explique qu'en réalité, la partie la plus difficile de son enquête a été de joindre les victimes et les convaincre de parler. Sur les 80 personnes identifiées, elle est parvenue à en localiser 60, et sur ces 60 victimes, huit seulement ont accepté de lui parler. "Elles éprouvaient de la culpabilité", explique la journaliste. Celles qui ont accepté de lui parler lui ont confié n'avoir jamais rien dit de ces abus à leur entourage, "parce qu'elles avaient trop honte et parce que le système judiciaire les avaient déçues", complète le Miami Herald.

Outre le récit de huit de ces victimes, Brown lève le voile sur leur profil - pour la plupart, des filles de 13 à 16 ans à qui Epstein remettait quelques centaines de dollars contre des rapports sexuels. "La plupart de ces filles venaient de familles défavorisées, de foyers monoparentaux ou de familles d'accueil. (...) La plupart étaient à un pas de devenir sans-abri" écrit Brown.

Lorsque plusieurs de ses confrères et consœurs ont rappelé l'importance de son travail, au moment de l'arrestation d'Epstein, Brown a répondu que les "vrais héros" n'étaient ni elle ni ses collègues du Miami Herald mais "les courageuses victimes qui ont bravé leur peur pour raconter leur histoire".

victoire de la presse locale... et des reportages airbnb

L'enquête de Julie K. Brown est volontiers présentée depuis comme une victoire du journalisme local. Son travail sur Epstein "s'inscrit dans la tradition du journalisme primé du Herald [le journal a déjà reçu une vingtaine de prix Pulitzer, ndlr], qui demande des comptes aux puissants et démontre le pouvoir phénoménal du journalisme local" a réagi sa rédactrice en chef, Marqués González.

La reporter n'a cependant pas caché que pour pouvoir travailler aussi longtemps, elle a dû aussi aller à l'économie. Avec sa collègue photographe et infographiste, elle a sillonné le pays en "se logeant via Airbnb, en prenant des vols low-cost et en ne se faisant pas toujours rembourser ses frais", détaille le New York Times. Mais Brown ne regrette pas une seconde, s'estimant privilégiée d'avoir eu autant de temps pour terminer son travail, et restant persuadée que ce genre d'enquêtes "aide le public à se rendre compte que nous ne sommes pas les ennemis du peuple".

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