Jeanne d'Arc, Napoléon : "L'historien ne peut pas cautionner le roman national"

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L'Histoire est-elle récupérable à l'infini ? Peut-on la tordre pour lui faire dire ce que l'on veut ? Peut-on l'enseigner sans verser dans le roman national ? Notre journaliste Paul Aveline et ses invités décortiquent les mythes fondateurs de l'histoire d(...)

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L'émission
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  • Avec
    Christophe Naudin et Jean-Christophe Piot et Éric Anceau
  • Presentation
    Paul Aveline
  • Préparation
    Adèle Bellot
  • Deco-Réalisation
    Antoine Streiff et sebastien.bourgine.asi@gmail.com
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L'Histoire est-elle récupérable à l'infini ? Peut-on la tordre pour lui faire dire ce que l'on veut ? Peut-on l'enseigner sans verser dans le roman national ? Notre journaliste Paul Aveline et ses invités décortiquent les mythes fondateurs de l'histoire de France, et tentent de déconstruire son utilisation actuelle, souvent politisée à outrance. Pour passer au crible quelques mythes et références centrales de l'histoire de France, ASI reçoit cette semaine Jean-Christophe Piot, journaliste et diplômé en histoire, Éric Anceau, historien et maître de conférences à Sorbonne-Université, et Christophe Naudin, historien et professeur d'histoire en région parisienne.

Première étape de ce voyage dans le temps : Sparte. Avant d'être dissous, le groupuscule d'extrême droite Génération Identitaire se revendiquait des Spartiates et de leur roi Léonidas, mort en défendant la cité-État d'une invasion perse. Les soldats spartiates portaient sur leurs boucliers la lettre grecque "Lambda", signe que reprennent les militants de GI sur leurs drapeaux et comme logo officiel. Un récit devenu célèbre grâce au film 300, réalisé par Zack Snyder en 2006. Problème : le film, devenu culte dans les milieux identitaires, est largement anachronique. "En réalité, ils n'étaient pas 300, ils étaient plusieurs milliers, et le roi spartiate avait 60 ans (et non 40 ans, ndlr) au moment des faits. On est dans un bon gros fatras", estime Jean-Christophe Piot.

Rien d'étonnant néanmoins, pour Christophe Naudin, à ce que l'histoire et le film deviennent des objets de récupération. L'historien voit dans la mort mythifiée des "300" une occasion parfaite pour l'extrême droite de se faire passer pour le défenseur de la civilisation occidentale : "On a des guerriers spartiates très forts, qui fondent tout sur la virilité. [...] On a la vision de l'Homme nouveau, un peu surhumain." "Il y a un renversement, ajoute Éric Anceau. L'Arabe musulman incarne normalement la virilité, et justement dans le film tout est inversé puisque Xersès, le roi perse, est représenté comme une figure un peu féminine. [...] Au contraire, les Spartiates incarnent la virilité."

Les identitaires, martel en tête

Autre figure largement récupérée par l'extrême droite : Charles Martel. En 732, il repousse les armées omeyyades d'Abd al-Rahman devenant, à son corps défendant, le symbole moderne de la lutte contre une prétendue invasion musulmane. Les militants de Génération Identitaire, encore eux, avaient d'ailleurs brandi un drapeau avec la date de 732 lors de leur occupation de la mosquée de Poitiers, en 2012. "Charles Martel n'a pas été mis en avant pendant longtemps, et puis il y a eu un retour. Même si les Le Pen y ont fait un peu référence, ce sont plutôt les identitaires qui ont pris cette référence", note Christophe Naudin. Auteur d'un livre sur Charles Martel et la bataille de Poitiers, Naudin fait observer un glissement sémantique : "Aujourd'hui les identitaires parlent d'invasion musulmane, alors que pendant longtemps on a parlé d'invasion arabe. On est passé d'un racisme anti-Arabes à l'islamophobie."

Éric Anceau fait remarquer que Charles Martel a été souvent convoqué lorsqu'il s'agissait de répondre aux attaques extérieures. Pendant la guerre de 1870 contre la Prusse, Charles Martel fait office de modèle à suivre pour repousser l'invasion venue de l'Est ; un réseau de résistance a choisi le nom de Charles Martel pour lutter contre l'occupant nazi pendant la Seconde guerre mondiale. "Face à l'invasion, on mobilise les figures du passé comme Charles Martel", conclut Éric Anceau. "Il y a une constante, note Jean-Christophe Piot, c'est le coup d'arrêt à une déferlante. Les Spartiates sont les derniers des derniers. C'est l'idée de dire que nous sommes le dernier rempart."

Jeanne d'Arc, "on peut tout lui faire dire"

Autre époque, autre figure de résistante : Jeanne d'Arc. Mitterrand, Chirac, Le Pen, Sarkozy, Royal, ils ont tous essayé de faire basculer Jeanne d'Arc dans leur camp politique. "C'est la IIIème République qui a institué la fête de Jeanne d'Arc, rappelle Éric Anceau, mais Jean-Marie Le Pen a modifié la date pour la mettre au 1er mai, qui ne correspond à rien dans la vie de Jeanne d'Arc, pour concurrencer la Fête du travail et tacler la gauche." L'historien note toutefois que Jeanne d'Arc est "la figure par excellence de la résistance", c'est d'ailleurs pour ça que Charles de Gaulle convoquera Jeanne d'Arc pour galvaniser la résistance contre l'occupant. À l'inverse, Vichy tente aussi de placer Jeanne d'Arc dans son giron pour monter les Français contre les Anglais. "On peut vraiment tout lui faire dire", confirme Jean-Christophe Piot, qui rappelle que Jeanne d'Arc a aussi été utilisée à gauche : "On a une narration qui peut être de gauche. Elle est trahie par son roi, trahie par l'Église. Jaurès en faisait des kilomètres à longueur de discours." 

Mais Jean-Christophe Piot est toujours peiné de voir Jeanne d'Arc ainsi tiraillée. "Moi, ça me fait de la peine. Ce qui ressort des récits de son procès, c'est que c'est quelqu'un qui avait du caractère, qui s'est toujours battue pied à pied et ça fait un peu mal de la voir récupérée comme ça, à son corps défendant forcément, elle ne peut pas se défendre." Dans une interview diffusée pendant l'émission, le journaliste de CNews et Valeurs Actuelles Franck Ferrand estime que Jeanne d'Arc "ressentait les souffrances autour d'elle comme si c'était ses souffrances propres, elle ne pouvait entendre parler de la souffrance d'un Français sans la ressentir elle-même".

Christophe Naudin fait remarquer que le côté religieux de Jeanne d'Arc est important pour comprendre sa récupération. Les historiens doivent-ils s'effacer devant la passion irrationnelle que peut susciter un personnage comme Jeanne d'Arc ? "L'historien ne peut pas cautionner : on est en plein dans le roman national. Mais le roman national est en lui-même un objet historique", tempère Éric Anceau. "On a de l'empathie pour nos sujets d'étude, évidemment, mais il faut faire attention", abonde Christophe Naudin.

"Il faut commémorer Napoléon, pas le célébrer" 

Tout le monde veut son morceau de l'Empereur, mais comment commémorer Napoléon sans occulter les faces sombres du "petit caporal" ? "Le problème, c'est qu'il y a une confusion sur les termes. Évidemment, il ne faut pas célébrer Napoléon, on ne peut pas, parce qu'il y a une face noire de Napoléon. Mais commémorer n'est pas célébrer. C'est se souvenir ensemble de ce qui fait l'unité nationale", estime Éric Anceau. Christophe Naudin note qu'on "célèbre beaucoup moins" l'Empereur dans les programmes scolaires qu'il y a quelques années. "Rien ne nous empêche d'aborder tous les sujets, et c'est plutôt positif." "Le gros problème qu'on a aujourd'hui, c'est qu'on décontextualise tout, juge Éric Anceau. On regarde avec nos yeux de 2021 des faits historiques." 

"Napoléon, c'est le copyright du Grand Homme", juge Jean-Christophe Piot, qui est "plutôt pour" des commémorations de la figure de l'Empereur. Par contre, lui refuse de traiter le sujet. "Moi, en tant que vulgarisateur, je ne touche pas à ça. Je n'ai pas envie parce que je sais ce que ça va donner derrière. C'est trop compliqué, trop dur de trouver un ton juste. C'est trop complexe, trop chaud." Christophe Naudin abonde : "C'est de la polémique tout de suite. Pour moi l'échec des commémorations sur le côté pédagogique, c'est à cause de la polémique." Une polémique causée par le côté "irrationnel" du personnage selon l'enseignant : "Qu'on puisse s'amuser et rêver à Napoléon, il n'y a aucun problème, c'est un personnage assez extraordinaire." Confrontés à une interview de l'historien Pierre Nora, qui estimait qu'il fallait célébrer Napoléon, mais pas la Commune, le plateau est unanime. Éric Anceau regrette que la Commune n'ait pas eu les commémorations qu'elle méritait. Idem pour Christophe Naudin qui voit un "choix politique" dans la décision de ne rien faire de la part du gouvernement.

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