Bolsonaro : "Beaucoup de Brésiliens ont trouvé sympathique la période de la dictature"

Arrêt sur images

Il est provocateur, ordurier, homophobe, et pourtant il a été largement élu par la bourgeoisie éduquée brésilienne. Il regrette ouvertement le bon vieux temps de la dictature au Brésil, et pourtant, à peine élu, il promet d'être l'esclave de la Constituti(...)

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L'émission
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  • Avec
    Christophe Ventura et Silvia Capanema
  • Presentation
    Daniel Schneidermann et Juliette Gramaglia
  • Préparation
    Adèle Bellot et Juliette Gramaglia et Manuel Vicuna
  • Deco-Réalisation
    Manuel Vicuna et Antoine Streiff
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Il est provocateur, ordurier, homophobe, et pourtant il a été largement élu par la bourgeoisie éduquée brésilienne. Il regrette ouvertement le bon vieux temps de la dictature au Brésil, et pourtant, à peine élu, il promet d'être l'esclave de la Constitution. A-t-on raison de redouter une présidence Bolsonaro au Brésil ? Les médias français rendent-ils compte de son élection de manière juste ? Questions à nos deux invités : Silvia Capanema, historienne du Brésil contemporain et vice-présidente au conseil départemental de Seine-Saint-Denis (PC, Front de gauche) ; et Christophe Ventura, chercheur à l'IRIS spécialisé dans l'Amérique latine.

"Autour de bolsonaro s'agglomèrent des forces puissantes"

A propos du nouveau président brésilien, Jair Bolsonaro, élu dimanche 28 octobre sur un programme d'extrême-droite, une comparaison traverse les médias français : il serait le "Trump brésilien". Misogyne, homophobe, provocateur, adepte des réseaux sociaux, insensible aux questions environnementales... Focus sur ses liens avec les évangéliques, un mouvement qui a gagné en puissance ces dernières années dans "le pays le plus catholique du monde", rappelle Christophe Ventura. "Au Brésil, les églises évangéliques sont dans le monde des affaires", ajoute le chercheur : "la deuxième télévision brésilienne appartient à des églises évangéliques". 

Bolsonaro est-il "antisystème" ? Sur la forme, pas sur le fond, répond Silvia Capanema : "Il représente les intérêts des élites et de la bourgeoisie". "Bolsonaro est un personnage par le truchement duquel s'organisent et s'agglomèrent des forces beaucoup plus puissantes que lui", abonde Ventura. Dans un discours filmé au téléphone dans l'entre-deux tours, Bolsonaro s'en prend violemment aux "gauchistes". Une image "très forte" pour nos deux invités. La mise en scène sur sa terrasse, le jeu avec les couleurs du drapeau brésilien... "C'est un homme du peuple, il a les préoccupations de Monsieur Tout le monde, il va défendre Monsieur Tout le monde", analyse Ventura. Une mise en scène "millimétrée". 

Reste, sur le fond, que Bolsonaro va devoir composer avec les forces politiques actuelles, pointe l'historienne. Le Congrès est constitué d'une multitude de partis aux intérêts divergents. Dans le même temps, Bolsonaro souhaite "diluer" le pouvoir de la Cour suprême en augmentant le nombre de ses juges. Le nouveau président reste nostalgique de la dictature, pour laquelle le travail de mémoire, au Brésil n'a pas été fait. "C'est une période d'obscurité, de peu d'information et d'ignorance", conclut Capanema.

Une campagne agressive par whatsapp

Quel rôle ont joué les médias dans l'ascension de Bolsonaro ? Une journaliste de l'émission Custe o que custar ("Quoi qu'il en coûte"), Monica Iozzi "regrette" aujourd'hui d'avoir autant interviewé le nouveau président. "J'ai interviewé Bolsonaro dans l'émission CQC pour montrer qu'il était d'une incompétence effrayante. Et ensuite en raison de son discours de haine très fort depuis de nombreuses années. [...] On montrait Bolsonaro pour mieux le dénoncer. On n'aurait jamais imaginé que tant de personnes s'identifieraient avec son discours". Bolsonaro a aussi voulu se construire contre les médias, rappelle Ventura. Et de pointer le cas de Globo, groupe mastodonte des médias. "Au départ, on prend Bolsonaro pour un bouffon". Mais lorsque les candidats du centre sont mal engagés dans la campagne, "les milieux des affaires et les médias trouvent un deuxième choix [contre le parti des travailleurs de Fernando Haddad, ndlr], qui est Bolsonaro.". Car le vote "anti-PT" a été très fort, assure le chercheur à l'IRIS.

Mais la campagne s'est aussi jouée beaucoup sur les "nouveaux médias", tels que WhatsApp. Ainsi, le quotidien Folha de Sao Paulo a révélé que de grosses entreprises spécialisées dans la diffusion de messages s'étaient associées avec des entreprises qui soutiennent Bolsonaro, pour diffuser des centaines de millions de messages - dont beaucoup de "fake news". Dilma Rousseff posant soi-disant avec Fidel Castro (montage grotesque, à la date de la photo, elle n'avait que 11 ans) ; tracts assurant que Fernando Haddad promeut la "théorie du genre"... dans l'autre camp également, une militante LGBT a assuré avoir été attaquée par des pro-Bolsonaro, et qu'on lui aurait gravé une croix gammée sur le ventre. Or, le rapport de police consulté par l'AFP fait état d'une blessure "auto-infligée". Autre rumeur, largement reprise par Bolsonaro : le "kit gay" du gouvernement, invention du nouveau président, qui s'attaque au Guide du zizi sexuel de Zep. Ce "kit gay" n'a jamais existé (un projet de kit destiné à lutter contre l'homophobie en 2011, n'a jamais été diffusé), et le livre de Zep (dont il existe une édition brésilienne) n'a jamais été distribué dans les écoles par le gouvernement.

Pourquoi une telle importance accordée à ce "kit gay" ? "C'est une réaction à des progrès sociaux", analyse Capanema, qui rappelle qu'il existe un contrat de concubinage pour les couples de même sexe. "Bolsonaro crée un clivage avec ses adversaires sur la question du droit des minorités", abonde Ventura. Exemple avec les quotas universitaires, qui ont permis une meilleure représentation des différentes communautés dans les études. "Il met en question tous les droits des minorités", et pas seulement puisque "les afro-descendants correspondent à 53% des Brésiliens". "Le Brésil est un pays métissé, mais le fait d'être métissé n'empêche pas le racisme, extrêmement important", insiste l'historienne.

Bolsonaro, une "revanche sociale"

Retour sur les années précédant l'élection de Bolsonaro. En 2016, la présidente Dilma Rousseff (PT) est destituée, non pour corruption comme expliqué par erreur en France, mais pour un maquillage des comptes publics (notre émission de l'époque est ici). Au printemps 2018, l'ancien président Luis Ignacio "Lula" da Silva est condamné en appel à douze ans de prison pour "corruption passive" dans le cadre du scandale Petrobras. Il est accusé d'avoir reçu un triplex de luxe en échange d'attribution de marchés publics (Checknews analysait à l'époque le jugement). 

Lula a-t-il été victime d'une cabale politique et judiciaire ? C'est l'opinion de nos deux invités. Le chercheur à l'IRIS pointe notamment la question de l'indépendance des juges. "Il y a un dysfonctionnement de l'institution judiciaire brésilienne" : "Les juges au Brésil par exemple, ont le droit d'être juges et d'avoir des activités professionnelles et d'affaires en parallèle. On peut être juge et avoir un cabinet d'affaires et de conseil, et les juges sont à la fois dans la sphère judiciaire et dans le monde politique et économique". Exemple avec le juge en charge de l'enquête "Lava Jato" (le scandale Petrobras), Sergio Moro, que Bolsonaro verrait à la Justice ou à la Cour Suprême. Les juges sont également très bien payés : 30 à 50 fois le salaire minimum, si l'on compte les avantages en nature, avance l'historienne (une enquête de O Globo, traduite sur le site de Mediapart, avance des chiffres similaires). 

Il ne faut pas oublier, cependant, les avancées sociales mises en place par les gouvernements du PT, notamment sous Lula. "Derrière la vague bolsonariste, il y une forme de revanche sociale", avance Ventura : "C'est l'heure de la revanche pour ceux qui n'ont pas supporté de devoir faire un contrat de travail pour leur domestique". Pourquoi alors les classes sociales plus populaires ont-elles également voté pour Bolsonaro ? "Parce qu'avant, c'était plutôt l'électorat de la droite", répond Ventura. Sous Lula, "on a distribué les revenus, mais pas les richesses. Les inégalités sont restées, les structures économiques sont restées les mêmes". Un système qui s'affaiblit grandement au moment de la crise à partir de 2013, conduisant les électeurs à se détourner de Lula - et du PT. "Ces gens votent Bolsonaro parce qu'ils considèrent qu'il leur offre une réponse à cette question de la ré-ascension sociale". 

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