[Avent 2021] Présidentielle 2002 : Le Pen, "pourquoi la surprise ?"

Arrêt sur images

Avent #03. Le Pen s'est hissé au second tour face à Chirac. Le plateau d'"ASI" est consterné. Sauf un invité. Devinez lequel...

Consternation sur notre plateau : Jean-Marie Le Pen sera au second tour. Dans cette émission du 28 avril 2002, on trouve un beau duel entre Daniel Schneidermann et le sondeur d'Ipsos Jean-Marc Lech, accusé de ne pas avoir vu venir l'événement, et de savoureux propos d'Éric Zemmour sur la méchanceté des intervieweurs face à Jean-Marie Le Pen. Qui rappellent irrésistiblement ses arguments contre Gilles Bouleau (TF1), le 30 novembre 2021.

28 avril 2002 : les visages sont graves sur le plateau d'Arrêt sur images. Jean-Marie Le Pen a créé la surprise, comme on dit dans le foot. Il sera présent au second tour, le 5 mai. Sont invités Jean-Marc Lech, co-président de l'institut de sondages Ipsos, Gérard Grizbec, président de la société des journalistes de France 2, et, rebelote, Éric Zemmour, journaliste au Figaro. Daniel attaque fort : "Bonjour, pourquoi ? Pourquoi des médias théoriquement libres et des armées de reporters et d’éditorialistes, pourquoi des sondeurs qui ne cessent de se vanter de leur performance, pourquoi n’ont-ils pas vu venir Le Pen au premier tour ? Retour sur un aveuglement collectif, retour sur notre aveuglement." L'invité d'Ipsos est apostrophé : "Deux jours avant le 1er tour, vous donniez un second tour Chirac-Jospin".

Des images surgissent : le soir du premier tour (le 21 avril), dans les QG de Chirac et Jospin, peu de monde et des candidats aux abonnés absents, qui tarderont à venir commenter les résultats.  Le Pen, lui, ouvre grand les portes de son bureau à tous les journalistes et reste impassible à l'annonce de son score (16,86 % contre 16,18 % pour Jospin). Sur les plateaux, les sondeurs se justifient : la certitude d'un second tour Chirac-Jospin a encouragé un "vote de dispersion"... Mais ce sont les sondeurs eux-mêmes qui affirmaient que Jospin et Chirac seraient au second tour ! Hélène Risser, journaliste à ASI, rappelle les intentions de vote selon les sondeurs : Le Pen, le 22 février, est à 9 %, très loin de Chirac et Jospin qui dépassent les  20 %. Début mars, il tombe à 8 % puis remonte. Début avril, 15 jours avant la date des élections : il est à 12  % alors que Jospin est à 19 % et Chirac à 23 %. Il sera à 13-14 % trois jours avant le vote.

Les intentions de vote pour le Pen sont multipliées par 2 puis par 1,5...

Comment obtient-on ces chiffres ? Sur notre plateau, Jean-Marie Lech lâche tout à trac : "Le Pen, on le sous-estime structurellement. En fait on multiplie par deux ce qu’on obtient." Comme les sondés n'osent pas dire pour qui ils voteront (les sondages se font alors au téléphone, pas par internet), le vote Le Pen est sous-estimé, alors on arrange ça à la louche... Lech poursuit : comme de plus en plus de personnes ont au fil des jours  signalé qu'ils voteraient Le Pen, les instituts ont décidé dans les dernières semaines de ne pas multiplier par 2 mais par 1,5... risquant de sous-estimer, du coup, le vote Le Pen. 

"Intellectuellement est-ce que vous n’aviez pas peur de continuer à multiplier par 2 ?" demande Daniel à Jean-Marie Lech. "8 multiplié par 2 ça fait 16, j’avais aucun problème avec ça, ni moral, ni scientifique. Mon mon problème, c’est de chercher et de trouver", dit Lech. Daniel : "Et là, vous n'avez pas trouvé." Lech : "C'est ma cinquième présidentielle et jamais au premier tour, depuis cinq élections, les sondeurs n’ont été aussi précis." Daniel : "Mais vous ne pouvez pas dire ça aujourd’hui , enfin !" Lech : "L’écart le plus grand est à un point et demi. Il concerne évidemment Le Pen et évidemment Jospin, donc ça tombe mal (sur le plateau, Zemmour se gondole). C’est une catastrophe industrielle." Daniel : "C’est le moins qu’on puisse dire". Le duel est autour de 20 mn après le début de la vidéo. 

On voit ensuite Lech sur le plateau d'Yves Calvi, trois jours avant le premier tour, expliquer qu'il ne faut pas exclure la présence de Le Pen au second tour.  "Bigre", dit Calvi. Mais alors, demande Daniel à Lech, vos sondages le mettaient à 13 ou 14 % et vous dites pourtant qu'il pourrait être au second tour ? On est le vendredi, quand je dis ça, plaide Lech. Il pense alors que Le Pen sera plus haut dans les intentions de vote d'ici le dimanche 21. Il s'énerve : "Il n’y a pas de contrition chez nous, devant cet esprit munichois que certains confrères sont en train d’arborer." C'est que nombre de sondeurs font un mea culpa sur d'autres plateaux. 

Les journalistes n'ont pas vu venir le pen non plus

Hélène Risser rappelle que  Le Pen était considéré comme politiquement mort pendant la campagne du premier tour. Les caméras se sont attardées sur les plans de chaises vides et autres assemblées clairsemées dans les meetings de le Pen, omettant de montrer les chaises vides, parfois, chez Jospin. Zemmour : a pose un problème quand 80 % des journalistes ont la même subjectivité, en particulier 90 % des journalistes télé [...] Il y a eu un sondage y a un an, et y avait 80% des journalistes qui disaient qu’ils voteraient Jospin".  

Puis Zemmour défend Le Pen : certes, il a fait une blague douteuse sur les Arabes pendant un meeting, mais il a aussi prononcé cette phrase, "Plus qu’un lieu, la France est un lien", "c’est une phrase à la Mamère, à la SOS Racisme", et les journalistes ne l’ont pas reprise. "Le Pen n’a pas fait de provocation anti-immigrés pendant cette campagne". Incroyable d'entendre cela aujourd'hui, en décembre 2021, à l'heure où nous écrivons ce texte

Zemmour est choqué que Jean-Marie Le Pen soit ramené à ses anciens dérapages lorsqu'il est interviewé. "On le soumet à un feu roulant de questions, mais on ne le laisse pas répondre (…) c’est pas des méthodes (..) Chirac n’a pas été interrompu une seule fois." Exactement comme le candidat Zemmour a reproché au journaliste Gilles Bouleau (TF1), le 1er décembre 2021, de revenir à ses anciens écrits...


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