Sondages : "Face à un enquêteur, les gens se gauchisent, via internet, les gens se droitisent"
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Sondages : "Face à un enquêteur, les gens se gauchisent, via internet, les gens se droitisent"

Entretien avec les politistes Vincent Tiberj et Nonna Mayer

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Vincent Tiberj et Nonna Mayer connaissent bien la sociologie électorale et les enquêtes d'opinion, notamment grâce à leur travail pour la Commission nationale consultative des droits de l'homme. Dans l'enquête du "Monde" parue ce 4 novembre consacrée aux sondages, Tiberj explique que ceux-ci donnent une impression de "droitisation" de l'opinion qu'il juge exagérée. Nous avons voulu en savoir plus. Interview.

C'est une enquête cruciale que celle de l'ancien directeur du Monde, Luc Bronner, sur les coulisses de l'industrie sondagière française à l'heure de la présidentielle. Il y explique en détail "le recours à des panels de consommateurs, recrutés sur Internet, sans véritable contrôle ni régulation, en échange d’une rémunération modique, pour donner leurs opinions sur tous les sujets imaginables." C'est tout le problème : les "69 sondages déjà publiés pour l'élection présidentielle de 2022 ont, jusqu'à présent, tous été conduits de cette manière, en ligne". C'est moins cher (on a recours à des sous-traitants) et plus pratique qu'au téléphone ou en face à face, au domicile de l'enquêté. Mais de ce fait ne peuvent être vérifiés le profil sociologique du sondé, ni la sincérité ou l'honnêteté de ses réponses, ni le fait qu'il réponde à un trop grand nombre de sondages, une sorte de "professionnalisation" qui fausse l'étude. Autre problème : pour les chercheurs Vincent Tiberj et Nonna Mayer, les sondages sur les intentions de vote par internet génèrent des réponses réactives et conservatrices, qui peuvent être trompeuses. Ainsi le vote Rassemblement national aux régionales et départementales de juin 2021 avait-il été largement surévalué par les sondeurs. Quid de la présidentielle ? Interview. 

"Ceux qui répondent en ligne sont des habitués des sondages"

Arrêt sur images : - Vous dites que ces sondages par internet donnent une impression fausse de droitisation des Français. Pourquoi  ?

Vincent Tiberj : - Lorsque l'enquêteur est au bout du fil, ou physiquement présent face à l'enquêté, l'opinion est produite avec plus d'intensité, plus de concentration. Vous réfléchissez, vous voulez donner une bonne image de vous, donc vous évitez certains propos. C'est le biais de « désirabilité sociale ». Quand vous répondez à un sondage en ligne, il y a peut-être dix amis autour de vous, vous avez bu un verre de trop, vous êtes énervé et vous vous dites tout à coup favorable à la peine de mort, et hop, ça se retrouve sur CNews. C'est un autre biais ! Face à un enquêteur, les gens se gauchisent, via internet, les gens se droitisent. Le problème, c'est qu'absolument tous les sondages qui sont effectués en ce moment le sont via le web. Le pire, ce sont les sondages "omnibus", où les questions politiques sont noyées au milieu de questions sur la lessive, les voitures, le cinéma. 

Nonna Mayer : - Il y a une deuxième explication. Nous connaissons très bien les différences entre les deux types de sondages parce que pour notre baromètre annuel "Racisme" à destination de la Commission nationale consultative des droits de l'homme (CNCDH), nous posons les mêmes questions en ligne et en face à face, avec des échantillons construits selon les mêmes quotas sociologiques. Pourtant, ce ne sont pas les mêmes profils de sondés qui répondent ! Ceux qui répondent en ligne sont des habitués des sondages, plus politisés, culturellement plus favorisés. En face à face, on va toucher davantage de personnes issues de l'immigration, et moins à l’aise avec le numérique. Résultat : il y a jusqu'à vingt points d'écart sur des questions sensibles, liées à l'islam et à l'immigration.

Arrêt sur images : - Cette sur-représentation de sondés de droite du fait des sondages en ligne, c'est ce qui s'est passé lors des élections régionales et départementales ?

Vincent Tiberj : - Le plantage des sondeurs a été magistral sur le vote Rassemblement national. Quand on compare le tout dernier sondage Ifop sur les intentions de vote RN aux résultats, il y a six points d'écart ! On était persuadés que le RN allait remporter plusieurs régions, quand même... Clairement, le mode de questionnement par le web est en cause. 

L'électorat d'Éric Zemmour probablement surévalué

Arrêt sur images : - Mais les données récoltées en présence d'un enquêteur au bout du fil, ou présent physiquement, comment les utiliser si elles sont également biaisées ?

Vincent Tiberj : - Prenons notre baromètre pour la CNCDH. Nous avons établi un indice longitudinal de tolérance. Or la tolérance (testée vis-à-vis des juifs, musulmans, immigrés, maghrébins, roms, asiatiques, noirs, etc) augmente lentement d'année en année. Comme c'est du face à face, elle est peut-être surestimée ; par contre, son augmentation d'une année sur l’autre est indéniable. On maintient la même "erreur" de mesure : on peut donc comparer.

Arrêt sur images : - L'électorat potentiel d'Éric Zemmour est-il surévalué ?

Vincent Tiberj : - Je pense que oui. La raison est simple : les électeurs de Zemmour, sociologiquement, sont majoritairement des hommes diplômés de plus de 65 ans. C'est ce que Nonna mentionnait plus haut : ils sont sur le web, ils sont recrutés par les sondeurs. Les retraités non diplômés, qui votent plutôt LR, sont très peu présents sur le web. Ce sont ceux qui n'avaient pas répondu aux sondages sur les régionales, mais qui sont allés voter. 

Nonna Mayer : - Sur la droitisation des Français, il faut mentionner un point important qui la relativise. Notre baromètre pour la CNCDH montre que les sondés interrogés par un enquêteur se placent de moins en moins à droite sur l’échelle gauche / droite. Alors que la proportion de ceux qui se classent à gauche ne bouge pas. Mais l’évolution la plus marquante, est la montée des « ni gauche ni droite » (+11 % entre 2012 et 2019), ceux qui ont le plus de chance de s’abstenir. C’est l’abstention qui fait la différence.

Le bruit médiatique influence les sondés

Arrêt sur images : - Les échantillonnages effectués par les sondeurs laissent visiblement à désirer...

Vincent Tiberj : - Dans une tribune récente pour le Monde, le chercheur Bruno Cautrès rappelle une chose simple, en donnant l'exemple de la première enquête Harris Interactive qui a placé Éric Zemmour au second tour. Imaginez. Un sondeur sollicite 1300 Français sur leurs intentions de vote. Mais 10 % des sondés ne sont pas inscrits sur les listes électorales et donc ne voteront pas, un autre 10 % n'est pas sûr d'aller voter, d'autres ne répondent pas aux questions, et à la fin on se retrouve avec un échantillon de 700 personnes qui n'est plus du tout représentatif : la marge d'erreur est là de... 5 points ! Pour l'enquête en question, on est réellement passé de 1 310 à 700. Il y a un problème. 

Arrêt sur images : - En quoi les médias, qui commandent les sondages, biaisent-ils la perception de l'opinion, et l'influencent ?

Vincent Tiberj : - Le temps qu'ils passent à commenter la course de chevaux, c'est à dire les intentions de vote pour tel ou tel candidat, c'est celui qu'ils ne prennent pas pour faire du reportage ou analyser en profondeur les programmes politiques. Par ailleurs, le bruit médiatique influence les sondés, qui vont répondre par exemple que l'insécurité les inquiète, comme je le raconte ici pour la campagne présidentielle de 2002 où Jean-Marie Le Pen est arrivé au deuxième tour, alors qu'on sait que le chômage était bien plus préoccupant à leurs yeux. Les médias, donc, influencent l'opinion, commandent des sondages, puis prélèvent dans les sondages ce qui les intéresse : le biais est total. 


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