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La domination du spectacle sur la vie

Un aimable @sinaute m'a suggéré, comme sujet de chronique, cette antique réclame pour une caméra assortie d'un commentaire situationniste

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Un selfie qui pue et fait froid dans le dos http://www.20minutes.fr/elections/presidentielle/2037503-20170326-presidentielle-marine-pen-pose-selfie-depute-russe-homophobe
Comment ? Vous faites une Korkrö sur les selfies sans mentionner ce monument ?
http://blog.mondediplo.net/local/cache-vignettes/L250xH313/quatremer-leparmentier-twitter-4f69f.jpg

Lordon aussi avait adoré
Moi, perso, je dis chapeau, parce qu'un sujet pareil, franchement, c'était pas gagné. Les "aimables @sinautes" sont quand même parfois un peu tordus!
En tout cas magnifique chronique qui passe de la critique du spectacle de la mise en scène de soi comme marchandise (la domination du spectacle sur la vie), à la critique de la mise en scène du spectacle de soi comme marchandise (la misère du selfie).
Si vous voyez ce que je veux dire...
Juste deux remarques:
- il semble me rappeler que Narcisse ne savait pas que le reflet c'était le sien. Il était donc tombé amoureux d'un "autre" insaisissable, d'où son désespoir. Mais au fond, ça ne change rien au fait que le selfi-man est amoureux d'un reflet qui finalement n'est pas lui.
Si vous voyez ce que je veux dire.
- par contre je ne suis pas sûr que le selfie réduise en poussière le commentaire des situs sur la "glaciation de la vie individuelle renversée dans la perspective spectaculaire". À l'inverse j'ai l'impression que, justement, la publication instantanée du selfie sur les réseaux sociaux est l'accomplissement définitif, la réalisation accomplie de ce qui, dans les années soixantes, relevait plus de la prophétie visionnaire que du constat critique : la glaciation immédiate de la vie. Facebook super congélateur de la vie rêvée des anges en quête de gloire éphémère ( le fameux 1/4 d'heure de Warhol).
Si vous voyez ce que je veux dire.
Sinon, moi perso, j'ai trouvé le coup de Barthes complètement éclairant. Faudra que je le lise un jour ce type. ;-)
SEBASTIEN L. : Je suis bien d'accord à propos de Narcisse, je me suis dit que c'était un peu tiré par les cheveux, mais je me suis dit aussi qu'on parle couramment de narcissisme, de cette « admiration de soi-même, attention exclusive portée à soi » (dixit Le Robert). Alors bon… ;-)

En ce qui concerne le selfie et les situs, je me suis dit que si je prends en considération la définition de Barthes, alors le selfie n'est pas une photo dans ce sens qu'il ne reflète aucune histoire individuelle, aucune vie. Il n'est qu'une mise en scène vide instantanément partagée sur les rézosocio, les smartphones, etc. Et ça - le vide, les rézosocio - les situs ne l'avaient pas prévu.

M'enfin bon ce n'est que mon avis, hein.
Si vous voyez ce que je veux dire.
Apparemment, McLuhan est totalement tombé dans l'oubli, donc, je copie/colle ( Pour comprendre les médias, 1964 )


L'amour des gadgets
[narcissisme et auto-amputation]

pp.?85, 88, 90-92.
Le mythe grec de Narcisse se rapporte directement à une réalité de l'expérience humaine, comme l'indique le mot Narcisse, dérivé étymologiquement de narkôsis, qui signifie torpeur. Le jeune Narcisse prit pour une autre personne sa propre image reflétée dans l'eau d'une source. Ce prolongement de lui-même dans un miroir engourdit ses perceptions au point qu'il devint un servomécanisme de sa propre image prolongée ou répétée. La nymphe Écho tenta, mais en vain, de le rendre amoureux en lui faisant entendre des bribes de ses propres paroles. Il était «?stupéfié?». Il s'était adapté à ce prolongement de lui-même et était devenu un système fermé.

Ce qu'il y a d'intéressant dans ce mythe, c'est qu'il montre que les hommes sont immédiatement fascinés par une extension d'eux-mêmes faite d'un autre matériau qu'eux.

[...] Avec l'avènement de la technologie électrique, l'homme a projeté ou installé hors de lui-même un modèle réduit et en ordre de marche de son système nerveux central. Et dans la mesure où il en est ainsi, c'est une évolution qui laisse croire à une tentative désespérée et suicidaire d'auto-amputation.

[...] quand le nomade a adopté une vie sédentaire et spécialisée, ses sens aussi se sont spécialisés. C'est la mise au point de l'écriture et l'organisation visuelle de la vie qui ont permis la découverte de l'individualisme, de l'introspection et ainsi de suite.

Toutes les inventions ou technologies sont des prolongements ou auto-amputations de nos corps?; et des prolongements comme ceux-là nécessitent l'établissement de nouveaux rapports ou d'un nouvel équilibre des autres organes et des autres prolongements du corps. Il est impossible, par exemple, de refuser de se soumettre aux nouveaux rapports ou aux nouvelles structures sensorielles que provoque l'image télévisée.

En tant que prolongements et accélérateurs de la vie sensorielle, les médias, quels qu'ils soient, affectent sur-le-champ la totalité du champ sensoriel, comme l'a expliqué jadis le Psalmiste dans le Psaume 115?:
Leurs idoles, or et argent,
une oeuvre de main d'homme.
Elles ont une bouche et ne parlent pas,
elles ont des yeux et ne voient pas,
elles ont des oreilles et n'entendent pas,
elles ont un nez et ne sentent pas.
Leurs mains, mais elles ne touchent point,
leurs pieds, mais ils ne marchent point?!
De leur gosier, pas un murmure.
Comme elles seront ceux qui les firent,
quiconque met en elles sa foi.
(Bible de Jérusalem, Psaume 115 (113 B), Paris, Éd. du Cerf, 1956, p.?768.)

Voir, percevoir ou utiliser un prolongement de soi-même sous une forme technologique, c'est nécessairement s'y soumettre. Écouter la radio, lire une page imprimée, c'est laisser pénétrer ces prolongements de nous-mêmes dans notre système personnel et subir la structuration ou le déplacement de perception qui en découle inévitablement. C'est cette étreinte incessante de notre propre technologie qui nous jette comme Narcisse dans un état de torpeur et d'inconscience devant ces images de nous. En nous soumettant sans relâche aux technologies, nous en devenons les servomécanismes. Voilà pourquoi nous devons, si nous tenons à utiliser ces objets, ces prolongements de nous-mêmes, les servir comme des dieux, les respecter comme des sortes de religions. Un Peau-Rouge est le servomoteur de son canoë, un cow-boy de son cheval et un administrateur de son agenda.
Autrement dit : le message, c'est le médium.
Entendu récemment à la télévision un haïku que j'ai compris... enfin.
Un disciple vient voir le maître et lui dit "Monseigneur, j'ai eu l'idée d'un beau haïku, écoutez votre Seigneurie:
Une libellule rouge
enlevez les ailes :
un piment rouge."
"Pas mal dit sa Seigneurie, le maître des haïkus, mais ce serait mieux ainsi
A un piment
ajoutez des ailes :
une libellule rouge !"

Il y a un gars qui enregistrait toute sa vie sur magnéto
Il y a un autre qui la met en vidéo et la met à disposition des autres sur son blog
Il y a ces bâtiments qui se reflètent les uns les autres et faits de miroirs, se désagrègent mutuellement comme des vaches qui rit qui ne prolongent qu'un infini rien
Et puis il y a Total Recall qui emmagasine notre vie pour nous
Ah, le temps bienheureux où une caméra pouvait s'appeler Eumig ou Bauer !

Maintenant ce serait E-narcissa ou Selfie-pod.
Je suis bien emmerdé maintenant avec mes kms de bandes 8mm et Super 8 pour ressusciter les meilleurs moments de mon existence à ma volonté et dans tout leur éclat.

Concernant la pub pour acquérir une nana bien roulée, je suis toujours admiratif du rangement dans les appartements des autres. Elle fait le ménage et le repassage aussi ? J'achète !
haïku à lire tout haut:

Matsuo Bashô
Yosa Buson
Ishikawa Takuboku

tata tata
tata tata
tatata tatatata

C'est musical, non?
ça veut dire:
Ce matin, y fait pas chaud
Y s'abuse la meteo
(scatologie intraduisible)

J'aime tellement les haïkus que j'en vois partout.
Et je me moque un peu des noms japonais, j'en ai conscience.
Disons comme prétexte que c'est pour me venger mollement d'un, qui bouscula un groupe de petits enfants pourtant solidement aggloméré, à l'intérieur de notre dame, la cathédrale bien sûr, jusqu'à en faire basculer quelques-uns, pas dans le vide mais par terre, pour approcher plus près, encore plus près, son télé objectif. Alors que son télé-objectif le mettait déjà pas mal près, de dieu ou je ne sais quoi, enfin de ce qu'il voulait photophier.
Merci pour cette chronique, qui fait remonter dans mon souvenir une petite anecdote familiale.

Ce samedi-là, ma tante assiste au mariage de son fils : ça devrait être la liesse ou la grande émotion pour elle ( il parait que ça fait ça) et tout et tout mais en fait non, parce que le fils se marie à la mairie et pas à l'église et ça plait pas du tout à sa maman. En plus la mariée a choisi une robe qui, du goût de sa belle-mère " ne lui va pas du tout et fait mauvais genre".
Sortie de la mairie, on va faire la photo de groupe.
La façade de la mairie s'y prête peu (c'est petit, plat, moche et mal éclairé à cette heure), mais juste en face, de l'autre côté de la rue, il y a le très large escalier qui conduit au parvis de l'église. Il ferait un gradin parfait, la lumière est bonne. Mais, il y aurait l'église en fond. Elle est jolie, mais pour le marié, pas question.
Engueulade mémorable entre la mère et le fils sur l'interprétation qui serait faite de la photo devant l'église alors que justement blabla blabla.
Et le photographe de proposer de faire la photo sur l'escalier puis détourer et changer le fond.Si c'est pas de la folie dingue, ça !
Eh bein.... ça les a mis d'accord.

Donc, le présent est non seulement mis en scène pour être immédiatement un souvenir, mais au cas où on perdrait la mémoire on le trafique direct pour ne surtout pas avoir un souvenir non conforme au souvenir qu'on veut avoir !
Instantané

Sous l’alanguissement de sa chanson troublante,
À l’ombre des grands pins où tous se sont assis,
Elle coud, l’air abstrait, grave ; l’œil indécis
Suit vaguement le cours du ruisseau sur sa pente.
L’aile brève du vent qui l’effleure l’émeut :
« Plus doux est le baiser de la bouche qui chante,
Dit le vent, j’ai cueilli sur ses lèvres ardentes,
Pour toi, celui qu’il rêve, hélas, et qu’il ne peut...»

Et la femme aspira la muette caresse
Au rose de sa bouche, aux perles de ses dents,
Elle mit un sourire et des frémissements.
« Sur l’aile de la brise où me vient ta tendresse,
Dit-elle, je l’ai prise... et mienne te la rends...»

Et le chanteur se tut, pris d’un trouble bizarre.
Ils ne se verront plus, et de cet instant rare
Un pâle souvenir dans leur cœur restera,
Et quand ils seront vieux, leur cœur en souffrira...

Laurence Nouveau
Merci pour cette réjouissante mise à terre du selfie, auquel je n'arrive décidément pas à trouver quelconque grâce (on a beau se dire qu'il ne faut pas d'emblée rejeter les motifs qui nous arrivent des nouvelles générations, de peur de virer vieu con, rien n'y fait... ce qui m'impressionne le plus, dans les selfies, c'est combien les gens n'y sont jamais beaux ou désirables, quand bien même ils le sont "en vrai" ; comme si un regard narcissique ne pouvait que créer le spectacle du narcissisme, et donc de la laideur).

Sinon, pour continuer la superbe photo de Kubrick, un autre autoportrait d'un grand cinéaste (Johan Van der Keuken), qui là encore est tellement loin des sensations que procure un selfie : http://derives.tv/wp-content/uploads/2008/05/jpg_johanVanderKeuken.jpg
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