LK-99 : faux supraconducteur, vrai délire médiatique
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LK-99 : faux supraconducteur, vrai délire médiatique

Les influenceurs tech passent d'une révolution à l'autre

Tous les samedis, l'édito médias de Pauline Bock (ici remplacée par Loris Guémart), envoyé la veille dans notre newsletter hebdomadaire gratuite, Aux petits oignons : abonnez-vous !

La collision fut brutale. À ma gauche, la physique des matériaux, et sa quête perpétuelle du Graal : l'alliage supraconducteur à température ambiante, faisant circuler de l'électricité sans contrainte et surtout sans l'aide d'un refroidissement à l'azote liquide, ouvrant la voie à la simplification de toutes les technologies nécessitant de forts champs magnétiques – comme la fusion nucléaire, autre Graal technique. À ma droite, les influenceurs et médias "tech/science", avec leur appétence pour la prochaine révolution technologique qui changera le monde. Faut dire que les révolutions, ça fait cliquer.

L'été approchant, les grands modèles de langage, ou LLM pour l'acronyme anglophone de "large language model", prenaient le chemin de la conduite autonome de nos voitures. Presque là, presque révolutionnaires, toujours plus proches de changer le monde. Mais sans vraiment le faire à ce stade, malgré l'immensité des promesses faites depuis bientôt neuf mois maintenant (concernant la voiture autonome, on y est presque… ça fait une décennie).

Et vint LK-99. LK quoi ? LK-99, voyons. Mais si, vous avez sûrement vu cette pastille en semi-lévitation. Tout commence le 22 juillet, avec deux prépublications scientifiques conjointes ("un rapport", résume BFMTV) d'une équipe de recherche sud-coréenne. Normalement, à ce stade, si vous avez quelques souvenirs de la séquence médiatique du Covid-19 en 2020, vos alarmes internes s'allument : une prépublication signifie que le rapport de recherche n'a pas été contrôlé par d'autres chercheur·es, c'est sa principale différence avec une publication dans une revue scientifique.

Une prépublication, c'est bien pratique pour appliquer un vernis scientifique à un résultat de recherche faiblement probant. En particulier quand ça fait deux décennies qu'on a tout misé sur un matériau. Que Nature et Science ont déjà refusé de publier de précédents résultats de recherches, jugés trop faibles scientifiquement. Qu'on a déposé un brevet dessus. Et que d'énormes sommes sont en jeu. Ce n'est d'ailleurs pas la première fois que des scientifiques communiquent sur un matériau supraconducteur à température ambiante en usant d'une prépublication dont les résultats ne sont pas confirmés.

Mais d'habitude, ces recherches – qui ont toutes jusqu'à présent été ensuite infirmées, donc – ne dépassent pas le cercle scientifique et celui des journalistes qui le couvrent. Y compris récemment, lorsque ces résultats ont bien été publiés dans une revue scientifique après validation par les pairs. Par exemple en mars 2023 dans Nature, par une équipe états-unienne qui avait déjà fait le coup en 2020 avec une étude finalement retirée. Le CNRS se fend d'un article prudent rappelant quelques autres précédents. Le service "sciences" du Monde se charge de rapporter les doutes de la communauté scientifique. Ceux-ci se confirment, fermez le ban.

Pas pour LK-99, qui en sus de montrer certaines propriétés d'un supraconducteur à température ambiante, le faisait aussi à pression ambiante, là où ses prédécesseurs infirmés le faisaient sous de très fortes pressions. Dès le 26 juillet, le coauteur d'une des deux prépublications signale qu'il n'approuve pas, justement, la prépublication qu'il cosigne. Et il pointe "les nombreux défauts" de l'autre prépublication.

Trop tard : le train de la hype est déjà lancé sur les réseaux sociaux, Twitter, Reddit et Twitch en tête. La communauté des influenceurs du numérique, la même qui vendait la révolution des IA comme si sa vie en dépendait, venait de trouver une autre révolution estivale – moque gentiment le New York Times. Pendant trois semaines, la Silicon Valley et ses relais ont montré tout l'enthousiasme possible face au scepticisme des scientifiques. Face au buzz, les médias embraient avec plus ou moins d'enthousiasme, sans cacher les réserves scientifiques, avec des points d'interrogation, mais la "révolution" l'emporte malgré tout souvent dans les titres.

Et puis, patatras ! Après quelques simulations laissant penser que la supraconductivité de LK-99 était possible, les résultats de recherche négatifs sont tombés les uns après les autres, jusqu'à l'inévitable conclusion. Non, LK-99 n'est pas supraconducteur (enfin, pour rester nuancé, il est extrêmement probable qu'il ne le soit pas). Pas grave, il y a toujours la révolution des IA. "La communauté tech vient de faire l'expérience d'un moment communautaire viral, l'équivalent intellectuel d'un grand match ou d'un scandale politique national", résume Bloomberg. Rendez-vous à la prochaine révolution.

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