Tintin chez les otaries : comment France 2 se verdit
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Tintin chez les otaries : comment France 2 se verdit

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Se faire mordiller les palmes par une otarie ou fermer le robinet pendant qu’on se lave les dents. Depuis la rentrée, France 2 est passée au vert avec une multiplication de programmes pour la planète. Parce que voyez-vous, l’écologie, c’est important. Tout le monde s’engage : Nagui, Julien Clerc, Florent Pagny, Arielle Dombasle, Kad Merad mais aussi le journaliste Hugo Clément, alias Tintin chez les otaries. De l’écologie bisounours et d’aventure diffusée à une heure de grande écoute mais qui néglige l’essentiel : la dimension systémique et politique du sujet. Trop clivant. Alors éteignez les lumières, baissez le chauffage, et allez chercher le popcorn bio, vous allez en prendre plein la vue...

OOOOhhhhh...

Wouaaaahhhhhh

C’est beauuuuuu...

Trop mignon...

Coucou Némo...

France Télévisions nous avait prévenu : en 2019, le groupe allait s’engager pour la planète. La belle planète aux beaux paysages. Et cet engagement, le service public allait le faire à vos côtés, à nos côtés, car comme le rappelait le clip lançant cette année de l’écologie :

Et il y en a eu des petits gestes pour la planète sur France 2. D’abord le week-end, avec le programme court intitulé Mon Déclic pour la planète

Mon déclic Bisounours

Des stars de la télé, du cinéma ou de la chanson viennent prodiguer de précieux conseils pour les téléspectateurs... Par exemple, toutes les semaines, l’actrice-chanteuse Héléna Noguera vient avec sa boite en verre chez l'épicier pour acheter du jambon… Florent Pagny, lui, ferme le robinet quand il se brosse les dents. Quant à l’humoriste Michael Youn, il fixe quelques règles simples à ses enfants : “C’est pas Versailles ici… On ne chauffe pas pour dehors”.

Un programme d'écologie Bisounours construit toujours de la même manière : à chaque fois, la star explique d’abord son déclic nature, puis son action. Par exemple, Julien Clerc, son truc, c’est la natation : “Moi je nage beaucoup et j’ai vu là, entre deux eaux, des millions de particules de plastique”.

Du coup, Julien, qu’est-ce qu’il fait ? “Je nettoie les plages. J’emmène des sacs poubelles avec moi, et je les remplis”.

Arielle Dombasle, pareil : “Mon geste, depuis plusieurs étés, c’est pick up the plastics” (c’est plus chic que dire “ramasser du plastique avec BHL”).

Le cinéma aussi est très engagé. Demandez à Kad Merad et Isabelle Nanty. Ce sont devenus de vrais activistes de la cause verte : “Sur les tournages, y’a toutes les poubelles du monde possibles et inimaginables, s’étonne Kad. Le cinéma s’adapte vraiment aux urgences écologiques par ce système de tri, d’élimination des déchets qui vont rester dans la nature pendant des millions d’années”. Diantre, du tri sélectif ! Oui, et fini les bouteilles en plastique, comme nous l’explique Isabelle : “Sur les tournages, on a des petites gourdes qui sont recyclées après pour d’autres films”. Mais non, des gourdes ?!?

Des petits gestes de rien du tout qui peuvent faire beaucoup grâce à ce programme court du week-end qui dure 1 minute, générique compris. Un générique qui commence toujours ainsi : “Pour changer ses habitudes, il suffit d’un déclic. Découvrez mon Déclic’ Nature avec la gamme hybride Volvo”. Oui, c’est sponsorisé par une marque de bagnole. Tant qu’à faire…

Pour devenir écolo, tapez 1

Si vous n’avez pas compris le concept de gourdes qui se recyclent sur les tournages, on a eu le droit à une piqûre de rappel mi-octobre, toujours sur France 2, mais à 20h50, cette fois. Une émission spéciale “pour la Terre”, animée par Nagui et Anne-Elisabeth Lemoine.

Une émission écolo parfaitement identifiable avec ces plantes de plateau…

Et une tour Eiffel verte, forcément.

Au cours de la soirée, nos stars préférées sont venues nous livrer la bonne parole afin que vous vous engagiez : Thomas Pesquet, Michel Cymès, Nicolas Hulot (dont la fondation était partenaire de l’émission) ont fait le déplacement. Objectif ? Vous convertir à de petits gestes simples…

On retrouve les engagements du programme court...

Mais aussi des gestes de bon sens comme…

A chaque fois, vous pouviez voter au 3 23 23. Et ô suspense, tout le monde était super écolo…

Avec un tel dispositif télévisuel, c'est sûr, on est sauvé. 

En plateau, il y avait également le nouveau chouchou de France Télévisions : Hugo Clément, transfuge de Quotidien et Konbini. Le journaliste qui aimait trop les chemises est venu faire la promo de sa nouvelle émission.

Car à côté de cette écologie des petits gestes, France 2 a lancé, fin novembre, son nouveau programme d’écologie d’aventures à 20h50 : Sur le front. Le principe ? Tintin parcourt le monde pour comprendre les enjeux écologiques et nous faire découvrir ceux qui se battent pour protéger l’environnement. Un programme résolument optimiste, comme l'a expliqué le reporter : "On a voulu montrer les femmes et les gens qui ont décidé de se battre, parce que l'on veut donner de l'espoir aux gens".

Tintin chez les otaries

Pour le premier numéro consacré aux océans, les héros qui donnent de l'espoir s’appellent Delphine, Benjamin, Lindsay ou John : “Ils ont fait de leur vie un combat pour préserver notre trésor. La bataille pour sauver les océans a commencé”.

Mais le vrai héros de cette émission, c’est Tintin lui-même. La caméra le suit partout…

Au milieu des poissons...

Avec les otaries…

Ouh la coquine, elle lui mordille la palme...

Avec des commentaires comme au bon vieux temps d’Ushuaïa : Rooooo piiiiiicccchhhh, magnifique, pssssssiiiihhhhh... ces otaries.... pscccccciiiihhhhh.

Une émission qui laisse la part belle aux paysages…

Et à Tintin surtout…

Un Tintin qui aime bien se confier : ”Des moments difficiles m’attendent mais je ne le sais pas encore”. Nous non plus.

Dans cette émission, il y a donc les gentils qu’on vous a présentés : Delphine, Benjamin et Milou… Ce sont des membres d’associations, comme Sea Shepherd, ou de simples citoyens engagés. Et face à eux, il y a les méchants Rastapopoulos, eux-aussi bien identifiables. Comme celui-ci :

Oui, car dans cette émission tout est caricatural.

Lorsque Hugo Clément se rend au Mexique, dans la mer de Cortez, pour évoquer deux espèces de poissons en danger (le totoaba et le vaquita), les méchants sont “les braconniers embauchés par les cartels de la drogue qui sont prêts à tout pour attraper un poisson qui vaut de l’or”.  Des coupables idéaux, comme si c'était l'exemple le plus pertinent pour expliquer la baisse de la biodiversité dans les océans. 

Quand il se rend en Méditerranée pour évoquer la surpêche, on a le droit à son cours d’apnée par un champion de la discipline...

Main sur le ventre, main sur le thorax...

Allez vas-y Tintin…

Ne bouge plus...

S’ensuivent de belles images de poissons dessinés (vu qu’il n’y en a plus)...

Et ce simple conseil du champion du monde d’apnée interviewé par le reporter : “J’ai commencé par un truc tout simple, c’est d’arrêter d’acheter du poisson”.

L'industrie de la pêche, le rôle des Etats, la COP 25 en partie consacrée à la mer, autant de gros mots que le journaliste se garde bien de prononcer. Tout comme lorsqu’il aborde le problème du plastique dans la Méditerranée : pas un mot sur la grande distribution, l’industrie du plastique, les lobbies qui résistent contre la moindre restriction. Rien de tout cela, Hugo Clément reste sur ce simple constat et renvoie chacun à sa responsabilité individuelle : la mer n’est pas une poubelle. Une écologie de Bisounours qui écarte toute réflexion sur le modèle économique et les choix politiques.

Seule exception : la séquence en Australie. Quand le reporter s’intéresse à la construction d’une des plus grandes mines de charbon du pays - un projet contre lequel se battent de nombreuses associations - il finit par décrocher une interview du PDG de la société qui porte ce projet. 

Au cours de l'interview, Lucas Dow, le PDG d'Astrani Australie, minimise les conséquences de ce projet minier sur le réchauffement climatique. "Il y a de nombreuses sources d'émissions de C02 dans nos économies", se justifie Dow, qui tacle au passage le journaliste et son bilan carbone (une équipe de tournage envoyée aux quatre coins du monde). De quoi agacer notre reporter-otarie qui tente de lui apporter la contradiction en insistant sur la responsabilité des industriels, comme lorsqu'il travaillait pour Le Petit Journal ou Quotidien. Cette interview pugnace dure exactement 1 minute et 50 secondes... sur une émission de 2h05. Seulement 1min50, presque autant que la séquence “Tintin apprend l’apnée”...

C’est donc ça, l’écologie version France 2. Des petits gestes, de l’aventure et des sujets qui fâchent bien enfouis sous les images de sable blanc. Car lorsque France 2 mène vraiment l’enquête sur les sujets de fond (regardez ces trois Cash investigation sur l’eaule plastique et la pêche industrielle), ce n’est pas dans les cases écolo que ça se passe mais dans le corner trimestriel de l’investigation (lui aussi en prime time, il est vrai). Comme si le téléspectateur ne pouvait être sensible aux enjeux écologiques que par le prisme de Tintin et ses petites otaries si mignonnes...

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