Ligonnès : comment la télé a recyclé l'enquête de Society
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Ligonnès : comment la télé a recyclé l'enquête de Society

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On a retrouvé Dupont de Ligonnès. Dans les kiosques, à la radio et à la télé. En publiant une enquête de 78 pages pendant l’été sur cette affaire, après quatre années d’investigation, le magazine Society a décroché le jackpot : plus de 130 000 exemplaires vendus pour chacun des deux numéros. De quoi alimenter une véritable industrie de la récup'. Sites, radios et télés ont littéralement pillé les infos du magazine. Avec en priorité, sur TFX et NRJ12, du sexe, des reconstitutions époustouflantes et encore du sexe. Autant vous dire qu’on ne pouvait pas rater ça pour cette chronique de rentrée…

Ni tongs, ni serviettes. L’objet de l’été, c’était ça :

On pensait avoir tout lu sur Dupont de Ligonnès, ce père de famille soupçonné d’avoir tué sa femme et ses quatre enfants en 2011. Mais il faut bien reconnaître que le magazine Society a réussi un vrai coup éditorial. Très documentée, très écrite, cette enquête était parfaite comme lecture de plage.

Et une aubaine pour les sites à clics. A commencer par Gala.fr, qui a découpé l’enquête du quinzomadaire, page par page, citation par citation, en publiant un “nouveau” contenu tous les jours. Dans la rubrique "news de star". Ça ne s'invente pas.

Même combine à clics pour le site de Femme Actuelle, qui a saucissonné l'enquête en 29 articles (record à battre). Avec des titres bien choisis : 

Mais si ces sites ont littéralement pillé le magazine, les journalistes de Society se sont bien défendus pour vendre leur travail en faisant la tournée des radios pendant l’été :

Avec un vrai sens du story-telling. Figurez-vous que Franck Annese, le patron de Society, a eu du mal à réimprimer les deux numéros : “C'était dur de trouver du papier, on en a fait venir par bateau parce qu'il n'y en avait plus à proximité, c'était une galère"Et ça marche ! Plus les exemplaires se vendaient, plus la presse parlait du phénomène de l'été, et plus les exemplaires se vendaient. Une saga estivale suivie de près par LCI...

Et aussi France 3-Occitanie, qui a pris le relais du magazine en recueillant des témoignages exclusifs d'habitants de Lunel, ville du meilleur ami de Ligonnès, un certain Michel Retif : "On ne le connaît pas mais moi, ce que j'en pense, c'est que j'aurais été un ami, j'aurais eu un doute, je le dénonçais de suite".

"Il faut bien qu'il soit né quelque part son ami, malheureusement il est à Lunel".

"Je me demande où est passé Dupont de Ligonnès, je trouve que c'est un gros point d'interrogation".

"Je pense que Dupont de Ligonnès est un gars qui a réussi à fuir, qu'il faudrait absolument retrouver".

La télé, usine de recyclage des pages de Society

On aurait pu penser que ce succès de plage n’allait pas passer l’été. Mais c’était sans compter sur France 5, la chaîne publique censée se recentrer sur “les problématiques liées à l'environnement”. Du coup, recyclage : le magazine C à vous a consacré une partie de son émission de rentrée à l’enquête de Society, avec Franck Annese sur le plateau. Lequel estime que Dupont de Ligonnès est "une ordure phénoménale".

Une ordure phénoménale ? Et bim, une nouvelle pièce dans le jukebox de l’industrie du recyclage. Des sites reprennent cette citation comme Non-stop-zapping, Starmag, mais aussi... encore Gala !

Mais dans l’art du recyclage, c’est TFX et NRJ12 qui décrochent la palme verte. Pour leur émission de rentrée, Chroniques criminelles et Crime et faits divers, le prime sont revenus sur l’affaire Dupont de Ligonnès en reprenant les révélations de l'été.

Du côté de TFX, on a fait avec les moyens du bord : le sujet de 2013, multi-rediffusé ces dernières années, a été remonté en incluant les interventions de deux spécialistes du fait divers dont la principale expertise est d’avoir lu Society.

Pour le montage et les illustrations, la chaîne ne s’est pas trop encombrée des compétences d’un infographiste. Fallait juste compter sur Jean-Michel le cadreur qui a zoomé, dézoomé, fait de longs travellings... au-dessus des pages du magazine.

Un bon programme pour pas cher donc.

Du côté de Crime et faits divers, le prime, même principe : NRJ12 a remonté un sujet déjà diffusé en rajoutant des infos parues pendant l'été. Le tout, avec de belles reconstitutions, notamment au moment de la découverte des corps...

"Une enquêtrice va avoir l'idée d'aller sous la terrasse. Sur le sol, l'enquêtrice remarque que la gamelle des deux labradors de la famille est étrangement positionnée..."

"Les enquêteurs vont eux-mêmes gratter le sol."

"Au total, ce sont les corps de cinq personnes et ceux de deux chiens qui sont retrouvés enfouis sous 50 cm de terre."

Et au cas où vous n'auriez pas compris ce qu'il y avait dans les sacs poubelles, NRJ12 a laissé dépasser un pied...

Oui, on est bien sur du programme low cost. Mais du low cost qui marche : 549 000 téléspectateurs ce soir-là ! Normal, c'est un pro qui était aux commandes : 

Et de cette enquête de l'été, Morandini a surtout retenu une chose. C'est écrit sur le bandeau : 

Des "plans à trois" entre Xavier Dupont de Ligonnès, sa femme, et le fameux Michel Rétif (si bien connu des téléspectateurs de France 3-Occitanie) ? Dans l’enquête de Society, l’information sur l’existence de cette pratique était censée illustrer la volonté de contrôle permanent de Ligonnès (lequel a fait cette proposition à sa femme et son ami lorsqu’il a découvert leur relation extraconjugale). Pas sûr que cela fasse avancer vraiment l’enquête, mais pour booster l’audience, c'est ce qu'il faut.

Car ce fameux bandeau est resté sur NRJ12 pendant 20 minutes. D’abord avec des images d’illustration de ce "plan" (dont l'incontournable lancé de vêtements)…

Mais aussi sur des images qui n’avaient rien à voir.

Dupont de Ligonnès, un représentant de commerce toujours sur les routes ?

La famille Ligonnès ferait partie d’une secte ?

L’enquête de la police sur les problèmes financiers du couple ?

Même Stéphane Bourgoin, le sérial menteur que les monteurs de NRJ12 ont sans doute oublié de couper, a eu le droit à son bandeau "plans à trois” lorsqu’il était en train d’expliquer que “la relation à la mère est quelque chose de primordial”.

Un art de la récup’ qui est un vrai savoir-faire, car l'info "plan à trois" n'occupait qu'une seule page sur les 78 de l’enquête du magazine.

Mais Morandini a fait plus fort en fin d’émission. Il a obtenu le témoignage “exclusif” de la sœur de l’autre ami de Xavier Dupont de Ligonnès, un certain Michel Teneur.

A la lecture de la longue enquête de Society, on apprend que Dupont de Ligonnès et Teneur étaient très proches, ce dernier lui prêtant régulièrement de l’argent. Le magazine assure même que Teneur était amoureux de Dupont de Ligonnès.

Chez Morandini, cela se traduit donc par ce bandeau :

Sauf que cette citation n’en est pas une, puisque le bandeau apparaît avant le début du témoignage de la sœur de Teneur. Tout le travail de Morandini va donc consister à faire dire à la sœur que son frère était amoureux de Dupont de Ligonnès. Ce qu'elle va aussitôt démentir : il y avait "une amitié exclusive, spirituelle et platonique, mais sans jamais aucune ambiguïté", assure la sœur, en direct sur NRJ12.

Arf, il n'était pas amoureux ? Pour tenter de s’en sortir, sachant que le bandeau avec la fausse citation est incrustée depuis 20 minutes, Morandini va dégainer son joker en utilisant un nouveau concept : "Est-ce que votre frère avait fait des déclarations d'amour (...) ou c'était simplement une amitié, amoureuse pourquoi pas, mais une amitié ?"

Eh oui, une amitié amoureuse. On aurait pu dire une amitié amoureuse fraternelle, tendance platonique charnelle. Un peu acrobatique, mais Morandini est tout de même retombé sur ses pattes. Tout un art.

Et voilà comment le travail de 4 journalistes d'un magazine permet d'alimenter tout un écosystème de recyclage. On peut tout faire avec du Ligonnès : une enquête de 78 pages, des émissions de faits divers, des articles à clics, et même une chronique ! Bonne rentrée à vous !

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