Pass sanitaire : une chronique, 537 commentaires
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Pass sanitaire : une chronique, 537 commentaires

Et pas mal de désaccords !

Jamais un texte n'avait suscité autant de commentaire de la part des abonnés depuis le début de la pandémie. Parfois loué pour sa chronique ambivalente autant que nuancée, notre chroniqueur Thibault Prévost a aussi été lourdement critiqué pour avoir assimilé le refus personnel de la vaccination à un égoïsme individuel.

Il n'imaginait pas que sa chronique bimensuelle attiserait autant l'intérêt des asinautes. Dimanche 18 juillet, nous publions un texte de Thibault Prévost portant sur la mise en place du pass sanitaire. "M'y voilà, incapable de me prononcer frontalement contre un dispositif qui active toutes mes alarmes à la fois. Incapable de vilipender le worst case scenario des hypothèses techno-critiques, celui qui marie joyeusement police, surveillance et inégalités dans une union du pire célébrée sous les vivats. Incapable de nier l'implacable bien-fondé de cette horreur, au vu de l'urgence de la situation, pour envisager un jour une sortie de crise."

Et Thibault de dénoncer "l'hégémonie du soi" ayant déjà mené à des contestations d'un ordre qu'il estime similaire, par exemple contre les contrôles d'alcoolémie au volant. Alors, il rappelle (après avoir namedroppé Ayn Rand et Margaret Thatcher) : "Hurler à la dictature, c'est aussi oublier un peu vite que, du Code civil au code de la route, de l'école obligatoire à la vaccination anti-polio en passant par l'interdiction de fumer dans les lieux publics, l’État empiète quotidiennement sur nos inestimables libertés individuelles pour garantir la cohérence du corps social."

Avant de passer tout de même un certain nombre de paragraphes à s'inquiéter des conséquences qu'aura le pass sanitaire sur la progression d'une surveillance technologique généralisée qui ne dit toujours pas clairement son nom, sur cette obligation pas-vraiment-obligatoire-mais-un-peu-quand-même – il explorera quinze jours plus tard cette question via une chronique fictionnelle et dystopique. Avec une forme si typique de la start-up nation, une hypocrisie emplie de brutalité si apte à susciter une profonde colère – ce qu'a récemment fait remarquer notre journaliste Pauline Bock dans une tribune au New York Times.

Dès les premiers commentaires de la chronique de Thibault, les avis des asinautes divergent. Si Tristan Le Gall regrette que la vaccination ne soit pas tout simplement obligatoire – question que posait Thibault dans sa chronique –, d'autres s'inquiètent immédiatement des implications du pass sanitaire, parfois en termes d'ubiquité de la surveillance technologique comme le faisait Thibault, mais aussi, plus fréquemment, à propos de ce que cela implique : "Avions-nous le choix ? Sans doute pas. Est-ce qu'il faut pour cela persécuter une minorité ? Je suis de la majorité, et je trouve tout cela regrettable", fait remarquer Yanne.

Par ailleurs, pointe "LaMénagèreDeMoinsDe50ans", ce pass sanitaire "a semblé complètement aberrant" dans son coin de France rurale peu touché jusqu'à présent. "Si vous cherchez bien, vous verrez que des petites villes, des villes moyennes ont connu des manifestations importantes (relativement à leur taille) samedi dernier. Dans l'ensemble, les gens ne comprennent absolument pas ce passe sanitaire et ils ne sont pas tous d'extrême-droite, anti-vax, complotistes, loin de là." Un avis manifestement partagé par plusieurs autres asinautes s'étant rendus dans les manifestations de juillet – Laurie pointe cependant qu'elle n'y reviendra peut-être pas car elle s'y est trouvée "entourée d'extrémistes de droite style Philippot, et de complotistes". Manifestante elle aussi, Stéphanie, habitant dans une "cité" et sans voiture, signale qu'il lui a fallu "plus d'un mois et demi en étant très motivée" pour parvenir à se faire vacciner, faute de créneaux ou d'accessibilité des centres par les transports en commun à sa disposition. Bref, plutôt anti-pass qu'anti-vax à première vue, les asinautes venus aux manifestations.

La "fracture de la cohérence idéologique" que s'attribuait Thibault n'épargne pas les asinautes, à mesure que l'on remonte ce fil de commentaires riche en débats parfois virulents. Gabyd défend l'idée de "vivre avec le Covid" quitte à "apprendre à souffrir". Tosh n'arrive pas à "condamner les choix gouvernementaux", la vaccination restant "le meilleur moyen connu (hors confinement total) de ralentir la propagation du virus et de protéger contre ses formes graves". Chat-Pau pointe que la "saturation du système de santé est aussi la conséquence directe de la réduction du nombre de lit en hôpital public depuis 10 ou 20 ans", il estime que ce qui s'est produit avec le Covid se reproduira avec d'autres épidémies, justifiant l'allongement indéfini du pass sanitaire – Browny répond qu'aucun système de santé ne peut encaisser une croissance exponentielle de malades.

Bor estime que "les personnes qui manifestent contre le passe sanitaire, sont tout simplement des fascistes, qui considèrent qu'ils sont au-dessus des autres et qu'ils ont donc le droit de les opprimer" ? Les asinautes "nous avaient par le passé habitué à du recul et de la réflexion et qui paralysés par la peur en viennent à accepter n'importe quoi sans voir plus loin que le bout de leur nez et impose leur peur irrationnelle aux autres", analyse rudement "Permanent waves" dans le commentaire le plus "approuvé" du forum. Autre habitué connu des asinautes, "DéLecteur de vrai Thé" signale plusieurs décès dans son entourage. Alors, "il y a d'autres libertés qui [lui] paraissent plus essentielles, comme celle de peser pour la levée des brevets des vaccins anti-Covid", fait-il noter... tout en déplorant qu'Emmanuel Macron ait annoncé le pass sanitaire telle une décision du "roy", sans permettre aux nombreuses professions concernées de s'y préparer.

Olivier a été l'un des commentateurs les plus prolifiques de cette chronique tant il désapprouvait l'idée qu'on puisse traiter d'individualistes ceux dont il estime qu'ils défendent justement l'intérêt collectif en refusant le pass vaccinal, et en vient à raconter des bribes de sa vie (captivante) de journaliste à Rock & Folk – ayant par ailleurs été malade du Covid. L'un de ses premiers commentaires interpellait directement Thibault, sa chronique l'ayant décidément laissé dans l'incompréhension. "Je ne connais pas son prénom, mais je vais lui conseiller d'aller papoter avec Thibault Prévost", ironisait-il d'ailleurs à propos d'une serveuse coincée par les injonctions gouvernementales. Il n'est pas le seul à l'interpeller directement. Quelques-uns complimentent, certes, d'autres beaucoup moins, à l'image de "MaxLecolo" qui estime qu'il y a "une erreur fondamentale dans cet article", car la vaccination ne serait "pas indispensable" afin de circonscrire l'épidémie.

Et Thibault, dans tout ça ? "Je suis assez content, la ligne d'ASI n'est pas unanimiste, et là, on a deux camps qui ne sont absolument pas d’accord. Bref, un bel échantillon", analyse-t-il. Mais notre chroniqueur est resté coi sur le forum, bien que lisant les débats animés à propos de son texte. "J'en ai parlé à Emmanuelle [Walter] qui me suggérait d'y répondre. Je ne savais pas vraiment quoi répondre, vu que le débat était bien tenu par nos abonnés eux-mêmes !" Alors que Thibault était finalement décidé à s'exprimer, la rédactrice en chef a suggéré que je revienne plus en longueur sur le débat le plus agité de l'année. Notre ex-journaliste devenu chroniqueur at large (mais aussi régulier que Sherlock, certains l'ont remarqué), rappelle en préambule "qu'à titre personnel, deux proches en sont mort", mais aussi qu'il l'a attrapé deux fois – ce dont je peux personnellement témoigner – et qu'il est désormais atteint de symptômes prolongés ou "Covid-long".

Il met immédiatement en avant le fait que "malheureusement, aujourd'hui, qu'on soit pro ou anti-vax, c'est un acte de foi car on n'est pas capable de comprendre, individuellement, la virologie, contrairement à il y a deux siècles, lorsqu'un grand intellectuel pouvait se targuer de comprendre l'état de l'art dans tous les domaines", étant lui-même vacciné et en faveur du vaccin par confiance envers les chercheurs. S'il admet la violence rentrée de la mise en place du pass sanitaire, et ses dangers, il continue de penser que "les arguments entendus des anti-pass sanitaire se résument à la protection des libertés individuelles", et en tire la même conclusion qu'alors : "Ce n'est pas un projet de société, ou alors un projet de société libertaire auquel je n'adhère pas."

Thibault ne voit donc toujours pas de scénario alternatif possible, contrairement à un certain nombre d'asinautes : "Soit on recommence à confiner de nombreuses fois et ça va gueuler encore et encore, soit on rend le vaccin obligatoire (qui lui semble aujourd'hui une meilleure solution, ndlr) et ça ne plaira à personne. Je peux entendre les critiques du pass, mais à un moment, personne n’a de meilleure idée." Alors, "le dilemme reste total comme à l'époque où j'ai écrit ce texte". Restant lui aussi dans l'incompréhension face aux asinautes qui ont vu comme une insulte sa déploration de comportements qu'il perçoit toujours seulement comme individualistes, Thibault conclut : "Je voudrais juste remercier les gens pour leur investissement, même les commentaires qui ne sont pas simples. Ça prouve qu'on a une communauté de lecteurs très engagés." Sur ce point, difficile de le contredire !

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